‹ Le curé de Cucugnan et son véritable auteurChapitre 2 sur 3 · LE CURÉ DE CUCLGNAN · texte numérisé non relu

LE CURÉ DE CUCLGNAN

plaisanteries comiques ou burlesques, etc. Et. chaque année, force nous est bien de faire de plus en plus large part à ce conteur bien-aimé, car il charme fort ses lecteurs. Tout le monde le dit. en Provence.

Tous les ans. quand YArmana est sur le chantier, les fèlibres sont en émoi, sur toute la ligne, pour faire la provision des historiettes que Lou Cascarellet (lisez Mistral et Roumanille) se charge de mettre en œuvre — sunt bona, sunt mala, sunt mediocra plura, — mais elles sont toujours décentes et innocentes. Elles n'ont pas le mérite de la fraîcheur et de la nouveauté. Peu importe : nous ne comptons pas là-dessus pour établir notre renommée littéraire, ni pour la répandre. Nous ne prétendons pas non plus à l'invention de ces facéties; ces choses-là ne s'inventent pas. Depuis 14 ans que nous en publions une bonne vingtaine par an, nous n'en avons pas inventé une seule. Ce qui ne nous empêche pas d'en avoir trouvé d'excellentes. Nous les prenons, le plus souvent, sur les livres de ceux qui les racontent, de père en fils, dans notre gai pays de Provence.

« Autrefois, à Racan, Malherbe les contait... »

En 1866, mon beau-frère m'apporta, triomphant, un feuillet détaché de nous ne pûmes savoir quelle revue ou quel recueil littéraire. (J'ai ce feuillet sous les yeux, tout sali, tout froissé, tombant presque en lambeaux, tel, en un mot, qu'il me fut remis.

« En voici une magnifique pour le Cascarellet! me dit Félix ».

Je lus et fus vraiment ravi de ma lecture. Assurément il y avait de quoi. Une belle légende populaire,

tout empreinte de bonhomie, pleine de sel méridional, honnête et parfaitement mise en scène.

Ah! Monsieur ! l'herbe tendre, et, je pense, quelque diable aussi me poussant, je traduisis, con amore, tout ce que je pus traduire. Pouvais-je trouver mieux? Ajoutant ou retranchant sobrement ce que me semblait réclamer le génie de notre langue et les exigences de nos mœurs provençales.

° N'ayant pas le début de l'historiette (la page 692 manquait et tous mes efforts pour la retrouver avaient été inutiles), j'écrivis, à ma façon, une entrée en matière. Je ne sais pas, à cette heure, en quoi elle diffère de la vôtre. — Ici, mes scrupules, car enfin, je vous rassure, Monsieur, j'ai une conscience, tout vil plagiaire que je puisse paraître. D'ailleurs, ayant été souvent volé, je sais combien il est désagréable de l'être. Quel est le père de cet adorable curé ? Quelle est la source, l'origine de cette fable ? Comment l'indiquer? Ce précieux chiffon de papier, d'où a-t-il été détaché? Je fais une enquête :

— Beau-frère, qui donc, qui t'a donné ça ?

— Mon ami Liffrand.

— Quel est ce Liffrand ?

— C'est le clerc de Me Giéras, notaire en Avignon.

— Où a-t-il pris ça ?

— Il croit que c'est un feuillet détaché d'une vieille revue à laquelle son père était abonné dans le temps.

— Quelle revue ?

— Je n'en sais rien, ni lui non plus...

Et. voyez le guignon, la signature est ilhsible au bas de l'article : un pli l'a dévorée.

C'est bien ainsi ; que faire ? L'imprimeur demande de la copie. Il faut que YArmana paraisse au plus tôt. Je livre la copie et... j'attends, demandant à tout venant, autour de moi, des nouvelles du Curé de Cucugnan. Personne ne peut m'en donner. L'heure de la mise en pages arrive... — Eh bien! me dis-je, pour mettre notre bonne foi à couvert et sauver, au besoin, l'honneur du Cascarellet, nommons le traducteur coupable, celui qui donnera à l'auteur — infailliblement l'auteur réclamera — toutes franches et loyales explications.

Et j'écrivis sur l'épreuve :

« Et voilà l'histoire du Curé de Cucugnan, telle « que m'a donné l'ordre de vous la dire ce gusas de « Roumanille.

Signe : Lou Cascarellet ».

\j Armana de 1867 fut publié.

(Je vous demande pardon de mes longueurs. Monsieur. Je n'ai pas le temps d'être plus court.)

Voilà maintenant que M. Alphonse Daudet se hâte de traduire le Curé de Cucugnan, et, grâce à l'Événement, auquel il donne sa traduction, il l'éparpillé à tous les vents du ciel ! Miséricorde ï

Il était impossible, après une publicité pareille, que le nom de l'auteur, effacé par le pli malencontreux, ne surgît pas soudain. Aussi m'attendais-je tous les jours à une demande d'explications. J'étais prêt à les donner, — non pas certes devant le Tribunal, — (je n'aurais jamais pu supposer que la chose en valût la peine), mais à un confrère chercheur, trouveur et

ciseleur, comme le Cascareïïet, de vieux contes et d artistiques légendes.

Jetais prêt. J'écrivis immédiatement à M. Daudet, pour qu'il eût à me prévenir sans retard de toute réclamation qui pourrait être faite à ce sujet. (M. Daudet retrouverait ma lettre.)

Voyez, je vous prie. Monsieur, combien il eût été heureux pour vous que vous eussiez écrit au coupable, dès que vous sûtes son nom. Je n'ai jamais eu l'intention de m'opposer et je ne m'oppose pas à rendre à César ce qui appartient à César, et à vous. Monsieur, ce que vous revendiquez. Quoi qu'il arrive, le Cascareïïet, honnête et loyal garçon, qui sait, depuis trois jours seulement, qu'il a une réparation à vous donner, se fera un devoir, dans VArmana de 1869, de tout remettre dans l'ordre, d'expliquer le pourquoi et le comment de cette petite affaire, de vous donner, en un mot, pleine et entière satisfaction, ce qui vaudra à votre livre, si votre livre est publié ou doit l'être, une réclame, — passez-moi le mot, — qui aura bien son prix et ses heureux résultats. De toute façon, avouonsle, j'aurai rendu service à ce bon curé de Cucugnan. Après avoir puissamment contribué à le tirer d'un injuste oubli et à le populariser, je faciliterai la vente et la propagation du livre qui contient ou qui contiendra son magnifique sermon.

Que si, un peu sévère, sans doute, pour une peccadille commise le plus innocemment du monde, vous voulez m'appeler par-devant notre Tribunal, qui me connaît, je m'y défendrai et j'attendrai sans crainte son jugement.

J'ai parlé de ma bonne foi : elle est patente. Eût-il été bien difficile au Cascarellet, s'il avait été de mauvaise foi. de trouver un autre titre (nous avons, en Vaucluse. Cucuron, qui est. certainement, aussi joli que Cucugnan), de changer la mise en scène, de travestir d'autres détails, de telle façon que la propriété de cette historiette charmante ne pût que difficilement être revendiquée ? Avouez que je suis un voleur bien naïf.

Quant au médecin, dont l'idée première court un peu partout, mais dont les péripéties et les détails m'appartiennent d'un bout à l'autre, il a failli ne pas avoir Cucugnan pour théâtre de sa comédie (la preuve en est ci-incluse). Un ami, au dernier moment, me dit : « L'an passé, le curé ; cette année, le médecin ! » Et la scène se passa à Cucugnan.

Je ne vous en dis pas davantage. J'en ai même trop dit ; aussi vous prié-je de me pardonner l'excessive longueur du plaidoyer que j'improvise pro domo mea. Seulement, permettez-moi d'ajouter, pour finir, que si vous désirez faire plus ample connaissance avec le coupable que vous avez sous la main, la Reçue des Deux-Mondes (15 octobre 1859. p. 807 et suiv.) vous fera connaître ses antécédents, et M. de Pontmartin, dans ses Causeries Littéraires (1854) et dans ses Nouveaux Samedis 1865), vous dira qui il est. Au besoin, M. Veuillot, dans son Parfum de Rome (6e édit.. 1867 . vous montrera de lui un portrait en pied, très flatté sans doute, mais assez ressemblant, dit-on.

Je désire. Monsieur, qu'en lisant cette lettre, vous

ne vous mépreniez pas sur les sentiments qui me l'ont inspirée.

Agréez, je vous prie, Monsieur, mes plus respectueuses salutations.

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