‹ Le curé de Cucugnan et son véritable auteurChapitre 3 sur 3 · J. ROUMANILLE · texte numérisé non relu

J. ROUMANILLE

Cette épître, d'ailleurs charmante, où Roumanille, comme il le disait lui-même, avait laissé courir sa plume et sa verve, n'avait qu'un tort. On y sentait un plaidoyer mûri depuis longtemps et une situation fausse, au secours de laquelle on appelait certains arguments plutôt faibles et parfois invraisemblables.

Il n'était pas possible d'avouer plus franchement Yemprunt (soyons polis), mais l'aveu était enguirlandé d'excuses si joliment présentées, où l'éloge de l'œuvre reproduite se mêlait si savamment au succès procuré par la grande publicité de YArmana, que Roumanille put croire sa cause gagnée et le différend tout au moins assoupi.

En cela, il se trompait. La lettre produisit un effet tout contraire à celui qu'il en attendait. M. de Brenas fut piqué au vif et crut démêler, au milieu de ces explications, une légère pointe de raillerie gasconne qui, loin de l'apaiser, lui fit précipiter les choses. 11 se mit d'accord avec M. Ballay, qui était d'avis d'intenter un procès, et il fut convenu que, sous le nom de son éditeur, ce serait l'auteur qui mènerait l'affaire .

Il s'agissait de trouver un avocat. M. de Brenas consulta le Président du Tribunal d'Avignon,

M. Michaëli, qui lui indiqua Me Sylvestre, et le procès fut engagé. Sur le conseil de celui-ci, la juridiction consulaire fut choisie.

Il allait être procédé aux premiers actes de la procédure, quand Roumanille, qui, malgré sa belle assurance, se sentait en faute, fit intervenir un ami commun et proposer une transaction. D'avance, il prit soin, dans son Armana de 1869, d'annoncer, sous les initiales G. de M., à l'avantdernier alinéa du premier chapitre, que le Curé de Cucugnan était l'œuvre de M. de Brenas et qu'il s'était contenté de la traduire pour l'agrément de ses lecteurs. Cet alinéa, caché au milieu de notes étrangères à la cause, devait passer et passa, en effet, inaperçu.

M. de Brenas, qui professait pour l'ami commun la plus haute estime, arrêta les poursuites et envoya à son avocat un projet de transaction, par lequel Roumanille reconnaîtrait, dans une déclaration formelle qu'il devrait faire, à la première page de son Almanach, les droits de M. de Brenas, et s'engagerait, de plus, à verser une indemnité, soit au profit de M . de Brenas, soit au profit de son éditeur.

Roumanille accepta, sur-le-champ, le premier point et déclara, sur le second, s'en rapporter à la décision d'un arbitre qui devrait être choisi d'accord entre les deux parties. Et c'est ici que commencèrent les difficultés, les retards et toute une série d'événements imprévus qui arrêtèrent la solution de cette affaire, pourtant si simple et si facile à résoudre.

Les arbitres choisis se récusèrent les uns après les autres. L'avocat, surchargé de dossiers, puis atteint d'une maladie qui l'obligea à un repos forcé, dut laisser en suspens le règlement et l'arbitrage.

La guerre de 1870 survint. Les procès littéraires furent relégués au second plan. De plus graves préoccupations agitaient les esprits.

Après nos désastres, des années s'écoulèrent et le litige dormit tranquillement dans les cartons. M. de Brenas ne paraissait pas empressé de reprendre les hostilités et de se faire rendre justice. Oublia-t-il même à peu près ses réclamations? C'est ce que nous ne pouvons savoir absolument. Toutefois, en juin 1875, sur les instances de son éditeur, qui, depuis 1867, attendait l'heure où il pourrait faire paraître le volume toujours en projet, il désira. tout au moins, rentrer en possession des pièces et des documents qu'il avait confiés à Me Sylvestre.

Ce dossier faillit, à son tour, amener une autre difficulté entre l'avocat et son client. Depuis longtemps classé au nombre des affaires abandonnées, il ne se retrouvait pas et M. de Brenas put croire un moment que ses lettres, ses journaux et ses brochures étaient perdus. 11 reprochait même à >lc Sylvestre un trop long oubli de son affaire. Les précieux papiers finirent cependant par se retrouver et, pour se justifier, celui-ci écrivit à Cusset, le 9 juillet suivant, une lettre dont nous détachons le paragraphe qui explique ainsi ce long retard : « Il vous suffira. Monsieur, d'évoquer vos souvenirs,

j'en suis sûr, pour reconnaître que je n'ai fait, en agissant ainsi, que me conformer à vos instructions. J'ai la certitude que, cédant aux pressantes sollicitations de quelque ami de M. Roumanille, vous consentîtes à faire grâce à ce dernier. Quel est cet ami? Je ne puis affirmer si son nom me fut livré, mais son intervention est chose dont je suis absolument sûr, ainsi que du résultat quelle eut auprès de vous. D'ailleurs, s'il vous convenait de rouvrir les hostilités, on le pourrait encore, et je suis convaincu que M. Roumanille redouterait autant aujourd'hui qu'en 1868, la poursuite que son plagiat vous autorisait à diriger contre lui ».

Avec cette lettre, M. de Brenas reçut ses papiers et les déposa dans son secrétaire. Ils ne devaient revoir la lumière que trente-neuf ans plus tard.

Les hostilités ne se rouvrirent pas. Le Curé de Cucugnan continua de charmer ses lecteurs sous des noms différents.

Rien n'est nouveau sous le soleil. Reprenant le vieil adage pour son compte, Roumanille n'avait-il pas dit ingénument : chacun prend son bien où il le trouve ? Proverbe accommodant, sinon très équitable. Il pouvait ajouter, d'ailleurs, qu'il avait avoué son péché, et, au risque d'avoir avec la sagesse des nations de trop fréquentes relations, péché avoué n'est-il pas à moitié pardonné ?

Ce pardon, il l'attendit pendant de longues années et il ne vint pas. La question et l'arbitrage restèrent toujours en suspens. Mais quelqu'un vint, qui

n'était pas attendu et qui mit tout le monde d'accord. Indifférente au génie aussi bien qu'aux procès, se riant des possessions d'état et des délais de procédure, la mort se chargea déteindre une affaire qui menaçait de s'éterniser.

M. de Brenas mourut en 1877, sans avoir réveillé la procédure, et, le 24 mai 1891, Roumanille s'éteignait à son tour, « en Avignon ».

Aujourd'hui la prescription est acquise. Il nous suffit d'avoir restitué à la mémoire d'un fin lettré la paternité d'une œuvre qui a fait son chemin dans le monde et qu'on relit toujours avec plaisir. Sa gaîté de bon aloi nous change des romans vaguement humanitaires et des études psychologiques si en honneur de nos jours.

Qu'elle soit signée B. de Brenas, Roumanille ou Daudet, nous devons à celui qui la présenta au public une honnête reconnaissance et un juste remerciement. C'est ce que nous venons d'essayer de lui faire obtenir, avec preuves à l'appui.

Nous ne prétendons, d'ailleurs, rien exagérer. Du haut des cieux, leur demeure dernière, ni Roumanille, ni Daudet, ne verront leur mémoire bien sérieusement atteinte par ce larcin de leur jeunesse, mais cette restitution tardive était loyale et nécessaire. Quant au reste, le temps, ce grand philosophe, sait calmer les susceptibilités et rendre à chacun la part qui lui est due.

Et, pour clore le débat, il nous semble voir ce « gusas » de Roumanille s'écrier, avec son accent

méridional et son geste de félibre : « Eh bien. oui! je l'ai prise, la légende, et je l'avoue ! On ne prend qu'aux riches. La voilà rendue à qui de droit. Et. mentanen, honny soit qui mal y pense ! »

Caen. — Impr. H. Delesques, rue Uemolombe, 34.

La Bibliothèque Université cHOttawa Echéance

The Library University of Ottawa Date Due

in-8° 3 Ir- ou

Huit années d'Émigration. — Souvenirs de l'abbé G.-.I. Martinant de Préneuf, curé de St-Lambert de Vaugirard, de Sceaux et de St-Leu. 1792-1801. — Paris, Librairie académique

Perrin et O, 1908, 1 vol. in-8" 5 fr.

Les Anglais aux Iles Saint-Marcouf. L'Expédition de 1798. Le

COMBAT NAVAL DE S ALLEN ELLES. — 1 Vol. ill-8°. — EaU-FORTE

de Pol Vanel. Caen, Louis Jouan, 1910. ... 3 fr. 50

L'nE GRANDE MLLE AUX XVI L ET XVIIIe SIÈCLES. La \ IE PUBLIQUE

a Caen. Mœurs et Coutumes. 1 vol. in-8". Caen, Louis Jouan, 1910 6 fr.

CE PC 2197 .B66C838 1910 r0o VANEL, GABRl ACC# 1331646

Page 1