SOUVENIR RESPECTUEUX
DE SON ANGISN ÉLftVE
La première croisade, le plus grand événement du moyen âge, celui qui a le plus vivement frappé les imaginations et laissé dans Jes souvenirs populaires les traces les plus durables, coïncide avec l'épanouissement de notre poésie nationale : les deux faits ne sont pas seulement contemporains, ils sont intimement liés. Les mêmes sentiments qui poussaient en Palestine barons et vilains, inspiraient les auteurs de nos chansons de gestes. La sève de la jeunesse, l'enthousiasme religieux et guerrier débordaient à la fois en aventureux pèlerinages et en chants héroïques; l'épopée du XI® siècle était un cri de guerre et la croisade une épopée en action. Aussi la lutte du monde chrétien contre le monde musulman remplit-elle nos plus anciens poèmes : l'histoire s'y mêle à la légende, le présent au passé, et on peut dire que l'épopée carlovingienne est en même temps l'épopée de la croisade.
Cependant le grand nom de Charlemagne a-t-il absorbé dans son rayonnement poétique les véritables héros de la guerre sainte, et le moyen âge n'a-t-il pas chanté la croisade historique, aussi bien que la croisade légendaire?
Nous savons, par des témoignages contemporains qu'un
chevalier du Limousin, Grégoire de Las Tours, surnommé Bécbada, frère d'un des principaux croisés, Geoffroi de Las Tours, avait écrit, entre 1106 et 1137, sur la conquête de la Palestine, un poème, en dialecte méridional, dont le texte ne nous est pas parvenu ^ Lambert d'Ardres mentionne une chanson de gestes (canttlena) composée au xii*^ siècle sur le siège d'Antioche *. Orderic Vital rapporte que Guillaume K, comte de Poitiers, échappé au désastre de son armée sur les bords de THalys, avait chanté ses aventures et les malheurs de ses compagnons. Enfin, les travaux de la critique moderne nous ont révélé l'existence de plusieurs chansons de gestes, romans ou chroniques versifiées, composés au nord de la Loire du xn* au xrv* siècle, et qui ont eu pour point de départ le récit des événements de la première croisade.
Cette histoire poétique de la croisade était encore connue au xvi* siècle, au moins par des traductions en prose et par des abrégés, mais à partir du xvn* siècle, perdue dans la foule des romans de chevalerie, confondue avec la légende de la famille de Bouillon sous le titre incomplet et trompeur de Romans du Chevalier au Cygne, elle tombe peu à peu dans l'oubli ; c'est à peine si de rapides allusions du Père d'Oultreman, dans sa Vie de Pierre VErmite (Paris, 1645, 1 vol. in-18), une analyse superficielle de Contant d'Orville dans les Mélanges tirés d^une grande Bibliothèque (t. VI, p. 4-62), viennent, à de longs intervalles, en réveiller le souvenir.
En 1829, M. Michaud, dans le tome P' de sa Bibliothèque des Croisades (p. 273), analysa, d'après un manuscrit de la Bibliothèque royale de Paris, la partie des romans du Che-
1. Gaufridi prioris Vosiensis (de Vigeois) cœnobii chronica. — £t6itotàeca manttôcnpta a Labbe édita, t. U, ch. xxx, p. 296.
2. Lambertd'Ardres. Ed. Godefroi de la Ménilglaise. Paris, 1855. 1 vol. in-S<», page 311.
valier au Cygne, qui se rapporte aux sièges d'Àntioche et de Jérusalem. Ce travail assez court, presque dédaigneux et souvent inexact, eut du moins le mérite d'appeler Tattention sur un monument oublié de notre vieille poésie.
Quelques années plus tard, M. de Mas-Latrie proposa à la Société de l'Histoire de France de publier des extraits de cette vaste composition qui ne compte pas moins de 50,000 vers. La proposition n'eut pas de suite, mais ce fut à cette occasion que M. Leroux de Lincy fit paraître dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes (t. II, i" série, p. 437- 460), une analyse des romans du Chevalier au Cygne. Cette étude jetait une vive lumière sur l'intérêt historique de la légende trop dédaignée par M. Michaud et déjà vengée dé ce mépris injuste par M. de Reiffenberg ^ et par M. A. Dinaux*.
En 1845, M. Paulin Paris, dans ses Notices sur les manuscrits français de la Bibliothèque royale (t. VI, p. 168 et sqq.), décrivit pour la première fois les cinq manuscrits : 7,628 ancien fonds français (aujourd'hui 1,621), 7,190 {idem, aujourd'hui 786), 7,192 {idem, aujourd'hui 795), 540» supplément français (aujourd'hui 12,558), et 105 supplément français (aujourd'hui 12,569), qui renferment la légende analysée par MM. Michaud et Leroux de Lincy.
Par la langue et par l'orthographe, aussi bien que par le format et par l'écriture, ces manuscrits appartiennent au xm* siècle. M. Leroux de Lincy et M. Paulin Paris s'accordent à regarder comme les plus anciens le n^ 12,558 (ancien 540 ») écrit en dialecte français mêlé de formes bourguignonnes, et le n"* 1,621 dont le dialecte, comme celui des trois autres manuscrits, semble trahir une origine plus
1. M. de Reiffenberg. Introduction à la chroniqw de Mouskis, t. II, p. 41.
S. A. Dinaux. Les Trou-oérei de la Flandre et da CambrésU, Paris et Bruxelles. 1889-1863. 4 vol. gr. in-S».
septentrionale. Le n^ 12,569 doit être le plus récent : récriture est moins bien formée et les règles de la conjugaison et de la déclinaison qui commencent à s'altérer vers la fin du xm* siècle sont moins strictement observées ^
Un sixième manuscrit, signalé également par M. Paulin Paris, le n"^ 165, Belles-Lettres, delà Bibliothèque de l'Arsenal, porte la date de 1268.
Pendant que l'érudition française exhumait ainsi ces curieuses reliques de nos traditions nationales, un savant étranger, H. de Reiffenberg, publiait à Bruxelles, dans la Collection des chrùniques belges (1846-48), une version des romans de la croisade, sous le titre de Romans du Chevalier au Cygne et de Godefroi de Bouillon. Cette publication étsdt extraite d'un manuscrit de la fln du xiv* siècle, transcrit par un copiste flamand, et qui porte dans l'inventaire de 1839 de la Bibliothèque royale de Bruxelles le n<» 10,391. Elle ne fut achevée qu'en 1850 par M. Borgnet ; elle remplit trois volumes in-4^, et le poème, qui ne s'arrête que plusieurs années après la mort de Godefroi de Bouillon, compte 35,180 vers.
Au moment où M. de Reiffenberg venait de faire paraître le second volume du Roman de Godefroi de Bouillon, M. Paulin Paris publiait à Paris, sous le titre de Chanson d'AntÙH che, la partie des chroniques poétiques de la croisade qui s'étend depuis la prédication de Pierre l'Ermite jusqu'à l'arrivée des croisés près de Jérusalem. Cette version, complètement différente de celle qui avait paru à Bruxdles, était tirée des six manuscrits cités plus haut, que le savant éditeur avait malheureusement essayé de fondre en un seul texte, malgré la multitude des variantes. L'édition était accompagnée d'une introduction et d'un long commentaire où
i. Le copiste 4e ce mannsciit s'est nommé, P 64 : Hic fuit Gtàdo dktw FUmàngw qui fecit istam cedvlam*
INTRODUCTION. il
étaient discutées les questions soulevées par ces textes in^ connus '•
Le reste de la compilation poétique que renferment les ma* nuscrits de Paris était encore inédit, mais, en 1850, M. Paulin Paris en donna, dans le vingtrdeuxiëme volume de VHiê^ toire littéraire de France, \me analyse détaillée et des extraits qui permettent d'en apprécier le caractère général. On y reconnaît tout d'abord deux groupes de traditions plus ou moins authentiques, qui se rapportent, les unes aux origines de la famille de Bouillon^ les autres à Tbistoire de la première croisade.
Dans le premier groupe, M. Paulin Paris compte deux branches : 1® la Naissance et les Aventures du Chevalier au Cygne, Hélias,le fabuleux aïeul de Godefroi ; 2^ les Enfances de Godefroi de Bjomllon.
Dans le second, il en distingue trois : 1* la Chanson d'Anttoche, qui s'arrête après la victoire des croisés sous les murs de cette vilk ; 2^ la Chanson de Jérusalem qui finit à la bataille d'Ascalon ; S® la Chanson des Chétifs ou des Caitis (captim)^ récit épisodique d'un caractère tout romanesque qiû vient se glisser au milieu de l'histoire de la (»x)isade.
Les événements qui suivent la bataille d'Ascalon, la conquête d'Acre, de Tyr, la fondation des ordres de Saint-Jean et du Temple forment une quatrième branche annoncée dans tous les manuscrits, mais qui ne nous a été conservée que par le n"^ 12,569 de la Bibliothèque nationale et par le manuscrit de l'Arsenal.
La publication de la Chanson d'Antioche avait excité dans le monde littéraire une certaine émotion : on voulait voir dans ce vieux poëme la plus ancienne histoire de la croisade,
Ik Bomam des douze' Pairs, La Ckansoti d'Xntwche publiée par PsiuUr Paris, i vol. in-S», cbe? Tçchç»er, Paris, i848.
nne de nos premières épopées, une sorte de pendant de la Chanson de Roland. Madame de Saint-Aulaire, qni 4H)mptait parmi ses ancêtres un des héros de la première croisade^ Raimbaud Creton, publia en 1862 une traduction en prose du texte édité par M. Paulin Paris (in-i8, Paris). M. L. Gautier, dans son livre sur les Épopées fronçaises, fait de fréquentes allusions aux poèmes analysés par V Histoire littéraire et les ràmit dans un cycle distinct qu'il appelle le Cycle de la croisade.
Enfin, M. Hippeau a publié, en 1868, d'après le manuscrit 1,621 la Chanson de Jérusalem sous le titre de Conquête de Jérusalem (1 vol. in-8*, chez Aubry, Paris, 1868), et en 1874 \&& Aventures du Chevalier au Cygne ei les Enfances de Godefroiy dont la première partie seulement a paru au moment où nous terminons notre travail *.
Comme la plupart des autres romans du moyen âge, ceux de la croisade et de Godefroi de Bouillon furent traduits en prose dans le courant du xm** siècle. Un manuscrit de la Bibliothèque nationale, le n® 781, fonds français (ancien 7,188'), signalé par M. Paulin Paris et par M. de Mas- Latrie ', renferme une copie de cette traduction suivie de la chronique d'Ëmoul et commençant par ces mots : « L'ay » comenchié sans rime pour l'estore avoir plus abriegiet et » si me sanle que la rime est molt plaisans et molt bêle, » mais molt est longue. »
M. de fi^iSenberg et son continuateur, M. Borgnet, men* tionnent plusieurs autres traductions françaises, allemandes, anglaises, hollandaises et même latines, mais la plupart se bornent à reproduire Tépisode fabuleux du Chevalier
1. La Chamon du ChtnaXUT m Cygne et de Godefroy de BouilUm, i toI. in-80, chez Aubry. Paris, 1874.
2. Chronique d'Emoul et de Bernard le Trésorier y publiée par M. de Mas- Latrie pour la Société de THistoire 4e France « 1 toI. îq-s», Renoua rd* Paris, 1871.
se bornent à reproduire l'épisode fabuleux du Chevalier au Cygne et ne contient pas Thistoire de la croisade.
La réputation des romans du Chevalier au Cygne et de Godefroi de Bouillon ne s'éteignit pas avec le moyen âge. A la fin du XV* siècle, Pierre d'Esrey de Troyes les remania encore une fois. Cette nouvelle version fut publiée à Paris, en 1504, chez Jehan Petit. L'auteur prétendait, dans sa préface datée de 1499, l'avoir traduite du latin et citait comme une de ses autorités le Miroir historial de Vincent de Beau-vais. C'est probablement au roman de Pierre d'Esrey que Rabelais a fait une allusion ingénieusement expliquée par M. Paulin Paris, et c'est le même ouvrage que Contant d'Orville analyse dans les Mélanges publiés par le marquis de Paulmy, en ajoutant qu'il ne peut parler du manuscrit de ce roman qui était dans la bibliothèque de Charles YI, parce rju il ne k connaît pas. ♦
Tels sont les principaux documents que nous avons consultés et les travaux les plus importants dont l'histoire poétique de la croisade a déjà été l'objet * .
Malgré l'autorité incontestable des noms que nous venons de citer, ces travaux ne nous ont pas découragé ; dans un
1. Au raoaieiit où notre travail coinpiétement achevé allait être livré à l'impression, deux articles, l'un de M. Thurot dans la Revue historique (t. I, 187G. p. 67-77), l'autre de M. Paul Meyer dans la Romania (janvier 1876), nous ont révélé l'existence d'un récit en vers français de la première croisade traduit ou imité en partie de Baudry de Bourgueil, en partie des Gesta Franeorum expugnantium Jherusalem de Bartholf. Ce poërae se trouve dans deux manuscrits : l'un déposé à Spalding (Lincolnshire), l'autre appartenant ii la Bodleyenne d'Oxford (Fonds Hatton 77) : il remonterait à la fin du xii" siècle. Le manuscrit d'Oxford s'arrête avec l'imitateur de Baudry à la bataille d'Âscalon, et fait suivre le récit de la croisade d'une reproduction de la Chanson des Chétifs, Le manuscrit de Spalding poursuit au contraire le récit des guerres de Palestine jusqu'à la prise de Tyr en 1124. Cette découverte ne modifie en rien nos conclusions. Le poëme conservé par les manuscrits d'Oxford et de Spalding peut avoir joui d'une certaine popularité parmi les Normands d'Angleterre; mais il ne parait avoir joué aucun rôle dans la formation du cycle que nous étudions ici.
\t INTRODUCTION.
champ aussi vaste, il rcsle toujours quelque chose à gianer. Du reste aucun de nos prédécesseurs n'a embrassé le cycle entier dans une étude d'ensemble, et ceux dont les travaux ont. une valeur originale, M. Leroux de Lincy, M. Paulin Ç4^ris, les éditeurs des Chroniques Belges, se sont surtout proposé de faire connaître, par des analyses détaillées et par de longues citations, des textes inédits.
Nous poursuivons un autre but. Au point de vue critique, nous essayerons d'établir plus complètement qu'on ne l'a fait jusqu'ici l'origine, la succession et les transformations des différents poèmes qui composent le cycle do la croisade et de la famille de Bouillon.
Au point de vue historique, nous chercherons dans cette longue série de chansons de gestes et de romans, moins l'histoire des faits, qui appartiennent pour la plupart au domaine de la légende ou de la fantaisie, que celle des sentiments, des idées et des mœurs dont la poésie était le reflet.
On ne connaîtra la société du moyen âge que quand on aura achevé pour tous les monuments de notre épopée nationale, ce que M. Gaston Paris a fait avec une érudition si sûre et une critique si délicate pour la légende de Charlemagne. D'autres élèveront l'édifice ; notre époque aura du moins le mérite d'en avoir amassé les matériaux.