DE JÉRUSALEM
Des deux versions que nous avons mentionnées plus haut, celle des manuscrits de Paris, et celle du manuscrit de Bruxelles, la seconde est certainement la plus récente. M. Paulin Paris et M. Borgnet l'ont démontré par de nombreux arguments dont un au moins est irréfutable. Le manuscrit de l'Arsenal, qui n'est pas le plus ancien, a été achevé en 1268, tandis que la version de Bruxelles cite le nom de saint Louis et n'a pu être rédigée par conséquent avant le XIV* siècle. C'est donc aux manuscrits de Paris qu'il faut demander la forme première de la légende.
Des études critiques dont ces textes ont été l'objet on peut tirer les conclusions suivantes où nous résumons l'article de V Histoire littéraire et les autres travaux de M. Paulin Paris et de M. Leroux de Lincy.
1® Ze long récit poétique qui commence à la naissance du
46 LA CHANSON D'ANTIOGHE.
Chevalier au Cygne et qui ne se termine dans le manuscrit 12,569 qu'après Tavénement de Saladin, nest pas une œuvre unique mais une compilation ou figurent des oeuvres appartenant à plusieurs auteurs.
Tous les manuscrits, à l'exception d'un seul, le n*^ 12,558, mentionnent comme l'auteur des Enfances de Godefroi, un certain Renaud ou Renax sur lequel' ils ne fournissent du reste aucun renseignement. Tous s'accordent également, à l'exception du n^ 12,569, pour attribuer l'arrangement des poèmes qui se rapportent à la première croisade, à Graindor de Douai ^ Le manuscrit 12,558 l'appelle Graindor de Dijon, mais ce lapsus volontaire est une fraude patriotique, qui semble trahir la nationalité du copiste plutôt que celle de l'auteur.
2® Graindor de Douai na fait que rajeunir la partie des romans de la croisade désignée par M, Paulin Paris sous le titre de Chanson dWntioche et de Chanson de Jérusalem. Trois passages relevés par l'éditeur ne laissent aucun doute à cet égard. Le premier nous apprend à la fois le remaniement dont ces poèmes ont été l'objet et le nom du rénovateur.
Cist novel jougleor qui en suaient canter Le vrai commencement en ont laisié ester ; Mais Grainsdor de Dijon (Douai) nel velt mie oblier, Ki nos en a les vers tous fais renoveler.
(12,558, r« 59 recto.)
Le second tiré, comme le précédent, du préambule de la Chanson d^Antioche et qui ne se trouve pas dans tous les manuscrits, supprime le nom du rénovateur, mais afflrme
1. Le nom d'un certain Yves Graindor, originaire de Valenciennes» est mentionné dans une pièce publiée par M. Mangeart, dans son Catalogue des manutcrits de YaUnciennes. 1860. 1 vol. in-4«, p. 691-^92.
également l'existence d'une œuvre antérieure, accommodée au goût moderne par un rimeur habile et soucieux de l'harmonie.
Oï raves chanter com (en ?) une autre chançon ; Mais n'estoit pas rimée ensi com nos Tavon.
Rimée est de nove] et mise en quaregnon ^ ; Mais cil qui le rima n'i vaut mètre son non, Por çou que tels Toïst qu'en fronçast le grenon.
(12,558, f« 59 verso.)
Malgré cette apparente contradiction, il nous paraît inutile de supposer, comme l'a fait M. Paulin Paris, que Graîndor était le patron du poëte et non le poëte lui-même. On sait que les jongleurs tenaient d'ordinaire en réserve plusieurs préambules, et qu'ils les variaient suivant les circonstances et l'auditoire. Que Graindor soit ou non l'auteur du passage cité plus haut, nous ne pouvons en conclure qu'une chose : c'est que son nom risquait de ne pas être bien accueilli partout, et que lui-même, ou ses interprètes, avaient pourvu par une sage variante à cette nécessité de l'incognito.
Le troisième passage nous révèle le nom de l'auteur original : on le retrouve dans tous les manuscrits.
Nouante rois i ot sans les autres barons, Cil qui le cançon fist sot bien dire les nous, Ricars li Pèlerins de qui uos le tenons.
(12,558, f« 109 recto.)
S'il s'agissait d'un savant clerc, d'un évêque ou même d'un simple moine, cette mention nous inspirerait une médiocre confiance. Les trouvères aimaient à placer leurs fic-
1. Ce mot qui s'écrit aussi carenon et qui dérive d'une forme latine ^uatemio ou quadrinio (Cf. Scbeler, Dictionnaire d*étymologie française) j signifie carillon, « parce que les carillons se sonnaient autrefois à quatre cloches» et ici par extension, accord, hannonie, battement régulier de la rime, comparé au battement de la cloche.
iS LA CHANSON D'âNTIOCHE.
lions à Tabri d'un nom respectable, et ne tenaient guère plus à revendiquer la paternité de leurs œuvres, qu'ils ne respectaient cbez les autres les droits de la propriété littéraire. Mais il est qi|estion ici d'un personnage obscur, qui ne pouvait faire autorité, qui n'avait d'autre recommandation que son surnom de Pèlerin, et nous ne voyons pas pourquoi l'auteur véritable se serait donné la peine de l'inventer. Il n'en est pas de même d'un autre passage en apparence aussi explicite et qui concerne l'auteur de la Chanson des Chéitfs :
Huimais orés cançon de bien enluminée
Li boins princes Raimons ' kl la teste ot colpée Ke Sarrasin ocisent, la pute gens dervée*.
(Anthioceen remest dolante et abosmée)
Geste caDçons fu faite • de vérité provée.
Cil ki le cançon fist en ot bone soldée, Canoines fu Saint Piere, de provende douée :
Tant corn li clers vesqui fu li cançons gardée, Et quant il dut morir et Tarme en fu alée.
Al patriarce fu celé cançons livrée.
(12,558, fM23.)
Ce prétendu chanoine de SaintrPierre, inspire à M. Paulin Paris des doutes que nous partageons, et que justifient les habitudes des trouvères. En tout cas la Chanson des Chétifs était à l'origine une œuvre distincte et qui ne fut probablement fondue avec celles HAntioche et de Jérusalem qu'à l'époque où Graindor remania et rajeunit ces deux poCmes.
1. Ce Raimond n'est pas Raimond de Toulouse, comme le croit M. Leroux de Liacy, mais Raimond de Poitiers, prince d'Antioche, qui périt en 1149 dans une bataille contre Noureddin.
2. Les critiques sont d'accord sur le sens de. ce mot qui signifie, désordonné, forcené, hors de soi ; mais ils ne s'entendent pas sur l'étymologie. On a proposé dt^iart (Ducange), destpere (Diez), Mriatui (Scheler). Le mot ne viendrait-il pas tout simplement de deexvtafitô (desvéié, desvé,* dervé, diervé)?
3. \\ faut probablement lire fi»t foin, comme dans le manuscrit 1,621. \jà leçon du vfl 12,558 n'aurait pas de sens.
3** La composition des Romans du Chevalier au Cygne et de Godefroi de Bouillon est postérieure à celle des Chansons d'Antioche et de Jérusalem.
Le témoignage des textes est formel :
Tels cante d'Anthioce qui pas ne le commence, Mais je vos en dirai la première sentence.
(12,558, f» 21 recto.)
dit l'auteur du Roman de Gi/defroi; formule qui semblerait annoncer Tintention de ressusciter quelque fragment oublié d'une œuvre antérieure, mais qui, d'après l'usage invariable des jongleurs, servait au contraire d'introduction à une branche nouvelle.
A défaut d'autres preuves, le simple bon sens arriverait à la même conclusion. L'imagination populaire ne songe à créer des généalogies et à chercher des ancêtres qu'aux héros et aux favoris de la fortune. La gloire historique de Godefroi de Bouillon dut précéder la gloire légendaire de sa famille. Gomme les ancêtres des douze pairs ou des Chevaliers de la Table-Ronde, Hélias n'a dû la vie qu'à son illustre descendant.
Si les poèmes de la croisade sont antérieurs aux romans du Chevalier au Cygrie, et s'il est possible de démontrer, comme nous essayerons de le faire, que la Chanson d'Antio^ che et la Chanson de Jérusalem ne sont pas du même autcfur, il est naturel d'attribuer la priorité à celle qui raconte les débuts mêmes de la guerre sainte.
De ce qui précède nous tirerons, avec M. Paulin Paris, une dernière conclusion : c'est que la Chanson d'Antioche a été la première pierre de l'édifice poétique élevé à la gloire des croisés et de la famille de Bouilloné
M. Paulin Paris est le seul qui ait traité la question des origines de la Chanson d'Antioche et son opinion paraît avoir été admise sans discussion par presque tous les critiques qui se sont occupés du cycle de la croisade.
D'aprèslapréfacedela Chanson d'Antioche q\,\q tome XXII de VHistoire littéraire où Tauteur se prononce cependant avec plus de réserve, le texte remanié par Graindor et conservé par les manuscrits de Paris est la reproduction exacte sinon dans tous les détails, au moins dans les lignes principales, de Tœuvre de Richard le Pèlerin : Fauteur primitif, flamand comme Graindor, est non-seulement contemporain, mais témoin oculaire de la croisade : les historiens latins, sans en excepter le plus ancien de tous, Tanonyme de Bongars, le Tudehodus de Duchesne, l'ont copié, souvent sans le comprendre : enfin s'il n'a pas chanté la prise de Jérusalem^ c'est sans doute parce que la mort le surprit dans quelque bourgade de Syrie, avant ie départ de l'armée pour la ville sainte. En un mot, la Chanson d'Antioche est la plus ancienne histoire de la croisade, et l'original des premiers chroniqueurs latins.
Ces conclusions plus séduisantes que solides se réduisent à deux hypothèses que nous allons examiner tour à tour : l'exactitude relative avec laquelle les rénovateurs auraient reproduit la physionomie du texte primitif, et les emprunts qu'auraient faits à ce texte les plus anciens chroniqueui^.
Nous savons que le poëme à!Antioche ne nous est parvenu que remanié et probablement altéré par les tentatives de rajeunissement. Avons-nous le droit de considérer la version que nous possédons, sinon comme la reproduction fidèle, au
LA CHANSON D'ANTIOCHB. 21 '
moins comme la traduction libre de l'œuvre primitive? Pouvons-nous retrouver, sous ces couches successives^ quelque chose de la vieille chanson de geste, comme on fait reparaître, en grattant le badigeon moderne, les fresques de nos cathédrales.
Une restauration de ce genre est difficile; mais, ainsi que M. Paulin Paris, nous ne la croyons pas impossible.
Les rénovateurs du xn^ et du xin*' siècles ne se faisaient sans doute aucun scrupule de retrancher, d'ajouter, de glisser dans les poëmes qu'ils rajeunissaient des épisodes tout entiers, sous prétexte de réparer les oublis des jongleurs contemporains. Mais ce qu'ils jugeaient à propos de conserver, ils le reproduisaient avec une certaine exactitude. Nous pouvons nous en convaincre par les doubles versions qui nous restent de la Chanson de Roland et des premiers poëmes du cycle carlovingien.
Pour ceux dont nous nous occupons, quelques passages d'un texte antérieur à la rénovation de Graindor nous permettent d'apprécier la fidélité des traducteurs. M. Paulin Paris a recueilli dans son édition de la Chanson d^Antioche treize couplets reproduits par trois manuscrits et qui contiennent le récit des événements de la croisade depuis la mort de l'évêque du Puy jusqu'à la prise de Rames. La rime est irrégulière, heurtée, souvent même elle disparaît pour faire place à une simple assonance qui porte non sur la dernière syllabe , mais sur la dernière voyelle accentuée, comme dans les plus anciennes versions des chansons de gestes carlovingiennes.
Plusieurs de ces couplets ont été renouvelés soit par Graindor, soit par un autre jongleur, et la comparaison des deux versions prouve que le rénovateur a respecté au moins le sens du texte original.
M. Léon Gautier cite des exemples analogues dans le Fier^
22 U CHANSON D'âNTIOCHE..
abras, dans la Chanson des Saunes, dans celle de Jehan de Lanson * • Nous-mème nous en avons constaté deux, dans la Chanson de Jérusalem, et nous aurons occasion de les citer plus loin.
Bien que les manuscrits ne nous aient rien conservé du texte primitif de la Chanson d'Antioche, nous n'avons aucune raison de croire que les rénovateurs Valent plus maltraité que celui dés autres poèmes contemporains. Il est donc vraisemblable que la version remaniée reproduit & peu près celle de Tàuteur original, quel qu'il soit.
Cette vraisemblance se change presque en certitude pour peu qu'on examine avec attention le poème tel que nous le connaissons. U se compose de trois éléments distincts : un petit nombre d'épisodes, intimement liés au corps du récit, d'un caractère tout historique, mais dont on ne trouve aucune trace chez les historiens latins ; une histoire détaillée de la croisade jusqu'à la bataille d'Ântioche, comprenant près des trois quarts de la chanson, et offrant avec deux des chroniqueurs de telles ressemblances qu'il faut supposer de part ou d'autre, une étude minutieuse du texte imité et souvent traduit : enfin, quelques vers ou quelques couplets isolés et un assez long préambule où se trahit avec évidence la main des rénovateurs. Si l'on retranche la partie de la chanson qui concorde avec le récit des chroniqueurs, il ne reste rien que des lambeaux informes, des tronçons épars sans lien, sans unité, disjectt membra poetw.
Le véritable auteur de la Chanson d'Antioche est donc celui qui a composé ou traduit cette partie du poème, sans laquelle il n'y a plus de poème. Or, on ne saurait l'attribuer à Graindor, qui s'annonce expressément comme le rénovateur d'une œuvre antérieure et déjà célèbre, et qui, là où
i. Épopées françmei, 1. 1, p» 20^.
LA CHANSON D'âNTIOCHE. 23
il invente, montre pour l'histoire un dédain peu compatible avec le caractère strictement historique de la Chanson (fAntioche. Cette histoire de la croisade n^appartient pas davantage à l'auteur de la Chanson de Jérusalem, qui con« naissait évidemment le poëme ^'Antioche, qui l'imite sou<* vent, mais qui paraît n'avoir fait aucun usage des travaux des chroniqueurs, et qui s'est contenté de consulter les sou** venirs et la tradition populaires.
n existait donc, avant la rénovation de Graindor, avant l'apparition de la Chanson de Jérusalem, un texte écrit de la Chanson d'Antioche, qui s'éloignait fort peu de celui que nous ont conservé les manuscrits, et que nous avons le droit de regarder comme l'œuvre de l'auteur original. Cet auteur était-il Richard le Pèlerin? Les rénovateurs l'affir^ ment, et nous n'avons aucune raison de les contredire. En résumé, la première hypothèse de M. Paulin Paris peut se défendre par des arguments qu'il a eu tort de ne pas invoquer, mais qui nous semblent assez concluants pour que nous n'hésitions pas à adopter son opinion. Il n'en est pas de même de la seconde, qui nous paraît en contradiction formelle avec les textes mêmes qu'il a publiés.
ni
La Chanson d'Antioche est-elle l'original ou la copie des chroniqueurs latins? telle est, réduite à ses termes les plus simples, la seconde question que nous avons à discuter, et que M. Paulin Paris résout en faveur de Richard le Pèlerin.
Écartons tout d'abord de l'argumentation du savant éditeur du poëme d'Antioche, ce qui, chez un critique d'allures plus libres et moins sérieuses, pourrait passer pour un jeu d'esprit.
Que Pierre, Tuebœuf {Petrus Tudebodus) ait pris une mon-
24 LA CHANSON D*ANTIOGHE.
tagne pour un puits et traduit par puteus le Puy de Civetot de la chanson ^ ; qu'Albert d'Aix ait confondu un adjectif avec un nom de ville et transformé estanc (harassé) en Stancona ou recréu (renonçant à marcher) en Eregli^^ M. Paulin Paris lui-même en est-il bien convaincu ? Nous croyons, inutile de discuter plus longuement ces allusions malicieuses aux bévues des chroniqueurs latins. Les témoignages sérieux que M. P. Paris invoque en faveur de son opinion peuvent se résumer en quelques lignes : 1*" Richard le Pèlerin a dû assister à la croisade. On ne saurait expliquer autrement l'exactitude de ses récits et le caractère de vérité naïve de plusieurs épisodes qu'il n'a pas empruntés aux historiens.
2® La Chanson d'Antwche a été composée avant les chroniques latines, et leur a servi de modèle. En effet, le texte de la chanson présente, avec celui des plus anciens cbroni* queurs, des ressemblances si frappantes, si multipliées, qu'il faut supposer de part ou d'autre une imitation, souvent même une traduction. Or, le caractère tout poétique de plusieurs épisodes reproduits par les chroniqueurs semble établir l'antériorité du poème et le droit de Richard le Pèlerin à figurer parmi les historiens originaux de la croisade.
A la première de ces hypothèses nous répondrons que Richard le Pèlerin pouvait avoir recueilli ses récits de la bouche des croisés, qu'il pouvait même avoir visité la Palestine, sans qu'il soit nécessaire d'en faire un des compa* gnons de Godefroi de Bouillon. Supposons, comme le veut M. Paulin Paris, qu'il faille attribuer aux rénovateurs les erreurs ou les anachronismes qui ne manquent pas dans la Chanson cTAniioche, et les fréquentes allusions aux ro-