‹ Le cycle de la croisade et la famille de BouillonChapitre 75 sur 76 · Cette traduction est inédite · texte numérisé non relu

Cette traduction est inédite

Cependant les trouvères ne renoncent pas à la lutte. Dans la seconde moitié du xm* siècle la légende du Chevalier au Cygne reçoit de nouveaux développements (versions des manuscrits 786 et 795 de la Bibliothèque nationale) ; l'histoire du royaume de Palestine et des héritiers de Godefroi de Bouillon est poursuivie jusqu'à Tavénement de Saladin ^ . (Version du manuscrit 12,569 de la Bibliothèque nationale et du manuscrit 165 Belles-Lettres de l'Arsenal.)

Dans la première moitié du xiv* siècle, les romans du Bâtard de Bouillon et de Baudouin de Sebourg viennent réveiller par leurs aventures étranges et quelque peu scandaleuses l'attention du public; enfin, entre 1350 et. 1356, un trouvère flamand remanie une dernière fois tout le cycle de la croisade et en tire cette compilation romanesque publiée par M. de Reiflenberg.

Longtemps avant ce dernier remaniement et dès le commencement du xm'' siècle, la légende du Chevalier au Cygne s'est répandue en Allemagne où les successeurs de Wolfram d'Eschenbach la traduisent, la transforment, la fondent avec les romans du Sainte Graal et la font revivre dans le poème du Lohengrin. Elle pénétrera plus tard en Espagne où la Gran Conquista d' Ultramar la combine avec les romans du cycle de Charlemagne, les chroniques latines de la croisade et peut-être le poème de Grégoire Béchada ; en Angleterre où une double traduction en prose latine et en vers anglais en reproduit les épisodes romanesques, enfin en Scandinavie où on en retrouve la trace dans la Karlamagnm Saga.

A la fin du xv* siècle et au commencement du xvi*, au

1. Cette dernière partie des pofimes de la croisade est inédite, et sons croyons en avoir ,donné la première analyse exacte, sans nous faire du reste aucune illusion sur la valeur littéraire on sur l'importance historique de cette très-médiocre compilation.

moment où nos vieux romans de chevalerie revêtent une forme nouvelle, deux traductions en prose réveillent en France le souvenir des romans du Chevalier au Cygne et de Godefroi de Bouillon; mais à partir du xvii® siècle, ils retombent dans l'oubli, et c'est en Allemagne ou dans les Pays-Bas, qu'il faut aller chercher les dernières formes populaires et les dernières interprétations érudites de la légende de Bouillon.

Tel est, au point de vue critique, le résumé de notre travail. Nous avons essayé de retrouver les origines, le lien, et pour ainsi dire la généalogie des poèmes qui composent le cycle de la croisade; nous les avons suivis, ce que n'avait fait aucun de nos prédécesseurs, dans toutes leurs transformations en France et à l'étranger; et ce qui donne peutrëtre à cette histoire particulière un intérêt plus général, c'est que tous nos cycles épiques ou romanesques, s'ils n'ont pas tommencé de même, ont traversé les mêmes vicissitudes, pour aller finir les uns dans la Bibliothèque bleue, les autres dans les éditions populaires d'Anvers et d'Amsterdam.*

Au point de vue historique, les poèmes que nous avons étudiés nous apportent peu de renseignements nouveaux sur les grands événements de la croisade. Un seul, la Chanson d'Antioche, par la date de sa composition, par les informations précises de l'auteur sur le rôle des chevaliers flamands dans la guerre sainte, mérite de prendre place parmi les documents historiques, au même titre que les récits de Guibert de Nogent, de Baudry ou de Robert le Moine qui n'ont pas plus de droits à être regardés comme des œuvres originales. Quant aux autres parties de la légende, sans en

excepter la Chanson de Jérusalem, il est inutile d'y chercher des faits authentiques dont les trouvères se souciaient médiocrement; mais on y peut saisir le reflet des passions, des idées, des croyances, en un mot de la vie contemporaine.

Dans cette longue série de poëmes qui commencent avant le milieu du xn"^ siècle pour ne se terminer qu'au milieu du xiv*'^ la société du moyen âge se déroule devant nous depuis les jours héroïques de sa jeunesse, jusqu'au temps de son déclin.

Pans les Chansons d'Antioche et de Jérusalem, elle nous apparaît naïve et parfois brutale, enivrée de luttes et de guerres, animée d'une foi ardente, mais toute pratique; pauvre d'idées, mais puissante par l'union intellectuelle et morale, par l'énergie des sentiments et des croyances. Le personnage principal et presque unique des chansons de gestes, le chevalier, est chrétien, mais avant tout il est soldat, miles, comme l'appelait le ^tin officiel du moyen âge.

Dans les romans de la seconde époque (fin du xn* siècle)^ les sentiments ont conservé leur simplicité, la foi sa puissance incontestée ; mais la vie est à la fois plus calme et plus variée, les émotions guerrières y tiennent moins de place; aux ardeurs de la jeunesse succède lé tranquille épanouissement de l'âge mûr.

Dans les poèmes du xm® siècle, les sentiments se raffinent, la chevalerie devient galante, les haines religieuses se modèrent, l'enthousiasme des croisades se refroidit. Godefroi est amoureux et Corbaran chrétien.

Enfin, dans le Baudouin de Sebourg et dans le dernier remaniement poétique du cycle, de la croisade, qui appartiennent au xiv'' siècle, il est impossible de méconnaître, tout en faisant la part de l'exagération et de la fantaisie, des symptômes de désorganisation sociale, que nous avona

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essayé de mettre en lumière et qui annoncent, en môme temps que la fin du moyen âge, le commencement d'un monde nouveau.

Ces caractères, nous les retrouvons également dans tous les poèmes contemporains de ceux qui font l'objet de cette étude. Cependant le cycle de la croisade offre aussi des traits originaux. Dans toutes les chansons de gestes, et surtout dans celles du cycle carlovingien et féodal, le baron seul est en vue; il occupe toute la scène: le prêtre même n'y joue qu'un rôle secondaire; le peuple est un personnage muet qui reste dans l'ombre et qui s'efface humblement devant ses maîtres temporels ou spirituels.

Dans les premiers et dans les derniers poèmes de la eroi* sade, les classes populaires tiennent au contraire une place d*abord modeste, mais qui s'élargit peu à peu. Dans la Chanr son de Jérusalem, les Tafurs partagent déjà tous les périls et toutes les gloires de \% guerre sainte : dans le dernier remaniement poétique de la légende, ils éclipsent les chevaliers par leur bravoure et les humilient par leur insolence ! On reconnaît dans ces favoris de la tradition populaire les ancêtres de Peter Koning et de Jacques Arteweld.

Les trouvères, et surtout ceux de la croisade et du cycle carlovingien, où la lutte des chrétiens contre les sectateurs de Mahomet tient une si large place, ont dépeint à leur manière, en même temps que la société chrétienne, la société orientale et musulmane. Nous croyons avoir prouvé que ces descriptions et ces peintures de mœurs, fruit d'une observation superficielle et passionnées^ présentent cependant quelque intérêt, et que la vérité s'y mêle à l'erreur. L'Orient des trouvères n'est certes pas celui des historiens ou des poètes arabes, mais ce n'est pas non plus, comme on le croit trop souvent, une création de fantaisie, un inonde de fables et de chimères.

Comme œuvres littéraires, cpielques-uns des podmes de la croisade occupent un rang honorable parmi les productions de notre poésie héroïque ou romanesque. La Chanson d'An^ tioche et celle de Jérmaîem qui appartiennent encore à Tàge de l'épopée, ont conservé, malgré les remaniements qu'elles ont subi^ l'allure plus franche et plus vive de nos vieilles chansons de gestes carlovingiennes ; les récits sont plus brefs, les batailles moins monotones que dans les poëmes composés à la fin du xn* siècle ; les caractères sont esquissés en quelques traits rudes, mais d'un relief puissant, et qui rappelle les figures grossières, mais vivantes, de nos premières cathédrales gothiques.

Le poëme des Ckétifs et la partie la plus ancienne de la légende du Chevalier au Cygne et ^ Godefroi de Bouillon sont des œuvres de transition : ce n'est déjà plus la chanson de gestes^ c'est-à-dire la légende qui croit être l'histoire, et qui altère la vérité sans le savoir ; ce n'est pas encore le roman, c'est-à-dire la fiction volontaire qui crée les événements et les personnages, au lieu de les emprunter à la tradition.

Les poëmes de ce genre intermédiaire ont plus de variété, plus d'inventiop, mais moins d'énergie, moins de verve guerrière ; les récits de bataille languissent, les descriptions d'armes s'allongent; la chanson de gestes a vieilli, elle marche d'un pas moins alerte : elle parle plus et elle agit moins.

Le roman, qui dans les plus anciennes branches du Che^ valier au Cygne, n'apparaît que timidement et s'ignore presque lui-même, s'émancipe et se montre à visage découvert dans la brt^nche plus récente qui sert d'introduction à

toute la légende et qui raconte la naissance et les aventures des sept enfants de Lothaire et de la belle Elioxe,

Malgré quelques longueurs dans le récit des combats de Lothaire contre les païens d'Artage la Grande, ce poëme est un de ceux où Tintérêt se soutient le mieux, où les événe* ments s'enchaînent et se succèdent avec le plus de rapidité, et où quelques scènes d'une grâce naïve et touchante viennent reposer l'esprit du lecteur étourdi par le fracas des batailles ou le tumulte des festins. Ce n'est qu'un conte de fées, mais qui pourrait figurer avec honneur à côté des meilleurs romans de la Table-Ronde.

Les nouveaux pofimes dont le xm^ siècle a grossi le cycle de la croisade sont aussi dépourvus de mérite littéraire que de valeur historique, protestations impuissantes d'une école vieillie contre le goût du jour, ou compromis maladroits entre deux genres qui s'excluent.

Au XIV® siècle, l'esprit sceptique et railleur du fabliau populaire, la recherche et la subtilité du roman allégorique, le pédantisme de la scolastique, les mille notions confuses amassées par le prodigieux travail de la science du moyen âge font invasion à leur tour dans la poésie chevaleresque : les idées se multiplient, la pensée devient plus souple, les sentiments plus délicats, plus complexes, plus personnels : mais en même temps l'union intellectuelle et morale qui avait créé la civilisation et la poésie des âges héroïques achève de se briser ; l'art fléchit sous le poids de ces données nouvelles qu'il est impuissant à traduire ; les procédés techniques ne sont plus à la hauteur des conceptions ; la langue même ne suffit plus à l'expression de la pensée ; elle n'est ni

assez riche pour en rendre toutes les nuances, ni assez précise pour en faire ressortir au moins les traits essentiels; elle la tourne et la retourne en tous sens, la décolore, l'affadit, la délaie et finit par la noyer dans un océan de mots.

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De là ces œuvres bizarres, incohérentes, verbeuses, qui ne sont plus, comme le Baudouin de Sebourg, qu'une parodie involontaire des chants de l'époque héroïque, ou comme le dernier remaniement des romans du Chevalier au Cygne et de Godefroi de Bouillon, que d'interminables et fastidieuses compilations.

Ces diverses étapes, le cycle carlovingien et les cycles féodaux les ont franchies, comme celui de la croisade, et si nous avions des notions plus positives sur l'histoire des civilisations antiques, nous retrouverions sans doute des phénomènes analogues chez tous les peuples dont la vie nationale a eu son libre et complet développement. Nous pouvons suivre du moins ces transformations dans les littératures primitives de l'Inde et de la Grèce, dont les monuments et les souvenirs nous sont plus familiers et mieux connus. Après le Makâbhârata, le Ramayâna; après Y Iliade, Y Odyssée et les poèmes cycliques, comme après les chansons de Charlemagne, les romans de la Table-Ronde, et les chansons de gestes dégénérées du xni*^ siècle. Aussi ignoronsnous pourquoi certains critiques refusent encore le nom d'épopées à nos poèmes guerriers du xi** et du xn® siècle. Pour nous, l'épopée n'est pas nécessairement un chef-d'œuvre, une création d'une grandeur et d'une perfection idéales : c'est l'histoire telle que la comprennent les âges héroïques, c'est la tradition nationale conçue et exprimée avec cette vivacité et cette simplicité d'impressions qui n'appartiennent qu'aux premiers élans de la jeunesse des peuples. A ce titre, la Chanson de Roland, Aliscans, Raoul de Cambrai sont des épopées aussi bien que les poèmes homériques et les légendes des Aryas de l'Inde.

Cependant notre épopée ne pouvait être pour la France du moyen âge ce que furent le 3/aMM4ra^a pour l'Inde, Y Iliade et Y Odyssée pour la Grèce.

Le Mahébhârata n'est pas seulement une tradition héroïque, c'est un livre sacré, c'est la mythologie, la philosophie, la morale du brahmamisme, c'est une sorte d'encyclopédie à la fois nationale et religieuse. L'épopée hellénique, plus vivante et plus humaine, résume, comme celle de l'Inde, la religion, l'histoire, la science, la vie tout entière -des âges héroïques. Elle fut, pour les siècles qui précédèrent la période de splendeur de la civilisation grecque, ce.qu'étaient pour la France féodale la Bible, les Chansons de Gestes et les Légendes des Saints. Ce caractère et cette puissance, la poésie du xi' et du xn' siècle ne Tent jamais. Au-dessus du profane était le sacré, au-dessus de la poésie, la chaire chrétirane: aurdessus du trouvère, qui représentait les passions guerrières et mondaines, le prêtre qui représentait l'Église et Dieu, et qui savait, au besoin, parler la langue vulgaire et se faire comprendre de la foule. L'épopée française n'était ni la religion, ni la science, ni même toute l'histoire, car à côté de la tradition populaire subsistait l'histoire savante écrite en latin par la main des clercs. Laïque et féodale, elle n'a pu devenir ni comme le Mahâbharata, un livre sacré, ni comme Vlliade et VOdyssée, l'expression unique et complète de la vie nationale dans les temps héroïques de la Orèce*

Quant à la langue des trouvères, elle ne saurait être corn* parée comme instrument poétique à celle de la génération d'aëdes, qui donna uux poèmes homériques leur forme définitive. Ni les uns ni les autres n'étaient des é<^ivains dans le sens que nous attachons à ce mot : ils ignoraient également ce que nous appelons aujourd'hui le style : mais la langue de V Iliade était celle d'une race qui ne vivait que par le sentiment et l'imagination; curieuse de toutes choses, parce que tout avait pour elle l'attrait de l'inconnu, heureuse de respirer son air pur, de contempler la lumière de

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son beau ciel, la Grèce avait encore toutes les naïvetés, toutes les charmantes ignorances de l'enfance : elle prêtait à tous les ôti»es la volonté et la vie : le monde n'était pas pour elle un ensemble de phénomènes;. c'était la réunion d'une foule de puissances mystérieuses, souriantes ou terribles, amies ou ennemies de l'homme, mais dont les passions et la figure même étaient tout humaines. Cette langue qui animait toutes choses, qui représentait chaque idée par une image, était faite pour la poésie, ou plutôt c'était elle-même une poésie naturelle et spontanée.

La langue du moyen âge n'eut jamais cette sonorité, cette richesse, cette ampleur de formes, cet éclat et cette variété d'images qui n'appartiennent qu'aux pays de la lumière. Nos trouvères se contentaient d'exprimer la pensée au lieu de la peindre comme les aëdes. C'étaient des improvisateurs et des conteurs plutôt que des poètes.

Est-ce à dire que notre poésie héroïque n'intéresse que l'érudit et qu'il faille y voir seulement un sujet d'études pour l'historien et pour le philologue?

Depuis trois siècles, la littérature française a demandé tour à tour des inspirations à l'antiquité et aux littératures étrangères : elle n'a entrevu le moyen âge qu'à travers les préjugés du xvii® et du xvni° siècle, ou les illusions de l'école romantique. C'est un monde nouveau à explorer, le monde de la jeunesse et de la foi.

C'est en remontant aux sourg^s de sa langue et de son histoire, c'est en étudiant avec passion ce qu'elle appelait sa poésie nationale, que l'Allemagne à préludé à sa suprématie scientifique et politique. Nous avons eu une poésie aussi naïve, aussi virile, mais moins barbare et plus nationale que celle de l'Allemagne. Qui sait quelles inspirations heureuses les générations nouvelles trouveraient dans ces chants guerriers, pleins de ces sentiments généreux, de ces fortes

croyances, de ces haines énergiques qui retrempent les âmes et qui relèvent les nations? Qui sait ce que nos malheurs mêmes pourraient prêter de puissance aux mâles accents de nos trouvères? La France du xi° siècle a chanté ses douleurs avant de célébrer ses triomphes : c'est du souvenir d'une défaite qu'est née la Chanson de Roland.

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