LA LÉGENDE INTERPRÉTÉE PAR LA RENAISSANCE
certain Yan Gralle, parent de Saint-Bertin et qili aurait servi en Orient dans les armées de Théodose lll.
On voit que le Chevalier au Cygne à peu près oublié en France, où il ne figure même pas dans la Bibliothèque des romans, ni dans la Bibliothèque bleue, et où il apparaît à peine dans les Mélanges tirés d'une grande bibliothèque, était resté sur les bords de la Meuse et du Rhin un important personnage.
Même après l'extinction de la maison de Clèves, le souvenir d'Hélias survit dans les légendes populaires, les savants discutent l'authenticité de son histoire; au xvni" siècle on y croyait encore. Un curé, l'abbé Le Paige, moitié archéologue, moitié maniaque, écrit en 1780 un gros volume * pour démontrer k nécessité de faire revivre l'ordre héréditaire du Cygne fondé jadis en l'honneur de l'aïeul des maisons de Clèves et de Bouillon et que Charles de Gk)nzague duc de Nevers avait songé à relever en 1615.
Le XIX" siècle plus curieux et moins crédule a dégagé peu • à peu la légende des nuages qui l'obscurcissaient. L'Allemagne avec cette ardeur de conquêtes qui s'est essayée sur le terrain de la science, avant de faire invasion dans le domaine de la politique, l'a revendiquée comme une propriété nationale; elle a eu du moins le mérite d'ouvrir la voie à ceux dont les prétentions étaient plus légitimes. Dès 1816 les frères Orimm publiaient le poëme de Conrad dé Wurtzbourg, et en 1818 les Légendes allemandes où les diverses versions de l'histoire du Chevalier au Cygne occupent une large place. Quelques années plus tard Alexandre Dumas y puisait le sujet d'un de ses premiers romans Othon F Archer, sans soupçonner combien était française cette histoire qu'il intitulait Chronique allemande.
1. L'abbé Lepaige. Biitoire de Vordre héréditaire du Cygne, Bâle, 1780, in-S».
M. Leroox de lincy, M. P. Paris et M. de Reiffenberg ont restitué à la légende wallonne sa véritable origine et son véritable caractère ; c'est à leurs savantes recherches que nous devons d'avoir pu sur quelques points compléter ou rectifier leurs travaux.
Nous avons suivi jusqu'au bout dans tous ses voyages et dans toutes ses vicissitudes le cycle de la croisade et de la famille de Bouillon .
Le centre, autour duquel sont venus peu à peu se grouper les poèmes qui le composent, est une histoire poétique de la première croisade, divisée en deux parties : la Chanson (fAntioche et la Chanson de Jérusalem, qui paraissent avoir été composées presque à la même époque et dans la même région, mais non par le même auteur.
La Chanson CfAntioche remonte à la première moitié du xn^ siècle, comme le prouve un passage de Lambert d'Ardres, qui ne peut s'appliquer qu'au poème désigné sous ce nom dans tous les textes du moyen âge; mais, contrairement à l'opinion du seul critique qui ait approfondi cette question, elle n'est en grande partie qu'une imitation souvent littérale de deux chroniques latines, celles de Pierre Tuebœuf (anonyme de Bongars) et d'Albert d'Aix.
C'est ce que nous croyons avoir établi parla comparaison des textes, après avoir prouvé que les arrangeurs ou les rénovateurs avaient respecté au moins le sens de l'œuvre pri-
RÉSUMÉ ET CONCLUSION. 26i
mitive, tout en y introduisant des épisodes de leur invention, que nous avons essayé de déterminer.
La Chanson de Jétnjtsalem n'est au contraire ni une tra* duction, ni même une imitation des historiens latins ; c'est la légende de la croisade, telle qu'elle existait dans la France du nord, quarante ou cinquante ans après la conquête de la Palestine.
Parmi les héros de la guerre sainte, un nom plus glorieux et plus cher aux descendants des croisés du nord, se détache peu à peu de la foale : c'est celui de Godefroi de Bouillon. Le pays wallon, qui n'a pas encore, comme les autres provinces de langu» française, traduit en chansons de gestes ses traditions locales, les rattache à ce nom héroïque, la plus éclatante de ses gloires nationales.
Les^ trouvères de Liège et de Namur fondent avec l'histoire de la famille de Bouillon la mystérieuse légende du ChevaUer au Cygne qui circule déjà sur les bords du Rhin et de la Meuse, et de cette alliance entre la tradition historique et les légendes populaires, sort le poëme du Chevalier au Cygne et de Godefroi de Bouillon, composé antérieurement à la troisième croisade et à la rénovation de Graindor.
L'apparition de ce poëme, qui tient à la fois de la chanson de gestes et du roman, éveille l'émulation des trouvères flamands.
En même temps que la légende wallonne se grossit d'une nouvelle branche purement romanesque, l'histoire de la naissance et de la métamorphose du Chevalier au Cygne et de ses frères (version du manuscrit 12^558) S Graindor de Douai rajeunit la Chanson d'Antioche et celle de Jérusalem et
i. Cette version n'a pas été publiée, et nous le regrettons : c'est une des œuvres les plus naïves et les plus gracieuses de It poésie romanesque de la fin du XII* siècle.
glisse entre ees deux branches historiques le poème fabuleux des Chétifs % dont il est probablement l'auteur.
La popularité de l'œuvre de 6raindorp*andit rapidement : la Chanson éTAntioche et celle de Jérusalem retrouvent leur vogue éclipsée, et provoquent de nouvelles imitations des historiens latins de la croisade (traduction de Baudry de Bourgueil) : les trouvères du Boulonnais, où régnent encore les descendants d'Eustache aux Grenons, s'emparent à leur tour de la légende de Bouillon : l'un d'eux, vers la fin du xu* siècle, ou le commencement du xm®, remanie toute la première partie des romans du Chevalier au Cygne, introduit dans la Chanson de Godefroi de JSûuillon un long épisode consacré aux exploits d'Eustache de Boulogne, frère du héros de la guerre samte, et rattache plus étroitement les branches légendaires aux branches historiques de la croisade en racontant les événements qui signalent ]e retour de Cornumarant en Asie. (Version du manuscrit 1621.)
 peu près à la même époque, un autre jongleur poursuit l'histoire de la croisade jusqu'à la mort de Godefroi et à la fondation de l'ordre du Temple dont il attribue la création à Harpin de Bourges * •
Une dernière transformation vient clore le second âge du cycle de la croisade; à la rénovation poétique succède la traduction en prose dont l'apparition signale déjà la décadence de la poésie chevaleresque. Celle que nous possédons remonte à la première moitié du xnf siècle et reproduit en l'abrégeant la version du manuscrit 1621 de la Bibliothèque natiotiale*.
1. Le Romm des Chétifs est inédit» mais M. Paulin Paris en a cité une partie dans VHistoirt littéraire.
2. Ce poCmé est perdu à moins que les manuscrits consultés en Angleterre nar M. P. Meyer n*en aient conservé une version.