MARKO DANS L'HISTOIRE ET DANS L'ARCHEOLOGIE
Parmi les peuples slaves, les Russes, les Petits-Russes, les Serbes et les Bulgares sont les seuls qui aient conservé et qui chantent encore aujourd'hui des épopées populaires. La veine épique, si abondante chez eux, mais qui, avec les progrès de la civilisation occidentale, tend à diminuer, est depuis longtemps complètement tarie chez les peuples catholiques, les Tchèques et les Polonais.
La littérature populaire des Serbes est particulièrement riche en épopées. Une bibliographie détaillée de tous les recueils où elles figurent comprendrait probablement plusieurs centaines de numéros.
Parmi ces épopées on distingue deux groupes principaux, celui qui célèbre cette bataille de Kosoiv pôle (le champ des merles) où la nation serbe succomba définitivement en 1389, et celui qui célèbre les exploits légendaires de Marko Kralievitch dans lequel ce personnage, qui n'a qu'une valeur historique assez médiocre, joue tour à tour les rôles les plus extraordinaires.
Voyons d'abord ce que nous apprend l'histoire sur ce Marko '.
Il a régné de 1375 à 1394. Il était fils d'un roi serbe (kralj) Voukachin qui pos sédait Skopia, Prilep etPrizren. En 1370,
I. Je suis ici la biographie de Marko rédigée par M.Josef Jireczek pour l'excellente Encyclopédie tchèque actuellement en cours de publication à Prague.
nous voyons Voukachin concéder un privilège commercial aux Ragusains. Ce privilège est contresigné de Marko. Un autre document des Archives de Raguse nous montre Voukachin établi en juin 1371 à Skodar (Scutari) et prêt à entreprendre avec Marko une expédition en Herzégovine. Voukachin meurt en 137 t durant une campagne contre les Turcs à Cermen (Tchermen), aux environs d'Andrinople.
Marko lui succède, mais il règne désormais comme tributaire des Turcs, il réside tantôt à Prizren, tantôt à Skopia,. Avec son frère Dmitri il fonde à Skopia le monastère de Saint-Dmitri, qui existe encore aujourd'hui et qui prétend posséder sa tombe. On trouve l'image du roi Marko sur les fresques du temple de Saint- Michel à Prilep et dans des inscriptions à Zrzava et à Ochrida.
Un des manuscrits serbes de la collection Khloudov à Moscou dit que c'est dans cette ville que le pieux roi Marko se maria avec Hélène, fille du voïévode
Chlapcn, seigneur de Berrhoea et de Voden.
Nous n'avons pas de chartes signées de Marko ; mais on connaît de lui une monnaie d'argent avec cette inscription : « Le pieux roi Marko fidèle au Christ. »
Vassal du sultan, il fut, en cette qualité, obligé de prendre part aux expéditions de Mouradetde Bajazet. On ignore s'il assista à cette bataille de Kosovo qui fut si funeste a ses compatriotes. L'imagination voudrait croire qu'il était ce jour-là, occupé ailleurs. En tout cas, il dut prendre part en 1394. à l'expédition de Bajazet Ier contre son quasi-homonyme le voïévode roumain Mirtcho '. Il succomba le 10 octobre dans un combat sanglant.
D'après Constantin le philosophe, dans sa Vie d'Etienne Lazarevitch, Marko était allé d'assez mauvais gré à ce combat où il
1. Le Mirtchea le Grand de M. Xénopol (Histoire des Roumains, Paris, E. Leroux, 2 vol. in-8°i. M. Xénopol ignore l'épisode auquel nous faisons allusion.
devait trouver la mort. Il aurait dit à son compatriote Constantin, l'un des dynastes serbes de la Macédoine : « Je prie Dieu de venir en aide aux chrétiens. En ce qui me concerne, je demande a mourir le premier dans ce combat. »
Il périt en effet ; mais Dieu ne vint pas en aide aux chrétiens, qui succombèrent. Le territoire sur lequel régnait Marko fut occupé par les Turcs qui, dès 1391, s'étaient emparés de Skopia. Ses frères s'enfuirent en Hongrie.
On montre encore, à Prilep, un monastère et une église construits par Marko. Dans le monastère de Saint-Dmitri, une vieille fresque représente le roi Vlkachin (en serbe moderne Vukachin). la reine Hélène et un personnage que l'on avait cru être Marko et qui s'appelle en réalité Ivanitch. Une inscription rappelle que l'église a été restaurée par les soins du roi Vlkachin, de la reine Hélène, de leurs quatre fils, le pieux roi Marko, André, Ivanich et Dmitri. C'est dans cette église qu'au-
raient été ensevelis les rois Ylkasin (ou Voukachin) et Marko. Mais leurs tombes ont été dégradées '. Il reste encore la moitié de la plaque du tombeau de Marko, sur laquelle se lit son nom accompagné de Tépithète de Ktitor \ Ce précieux fragment est encastré dans les murs d'une cuisine du monastère.
En diverses parties de la péninsule balkanique, on retrouve le nom de Marko attaché à des accidents naturels ou à des constructions. Ainsi, près de Koukouch,
i. Les ruines du château de Marko Kralievltcfa
ont été décrites par M. Milioukov dans le Bulletin de l'Institut archéologique russe de Constantinople. On prétend montrer encore dans ce château l'écurie du cheval Scharats, l'inséparable comcompagnon du héros. Le peuple prétend que Marko est toujours vivant. Il est au fond de la mer avec son coursier. Quand il étrille Scharats, on entend le bruit que font les dents de fer. Vers minuit, le héros revient dans son château chercher de l'avoine pour Scharats.
2. C'est le mot grec x-r'->.>z appliqué aux auteurs de fondations pieuses.
non loin de Dragoman, on montre des pierres qui auraient été jetées par Marko. Dans les monts du Rhodope, on montre les chaudrons de Marko, entre Sofia et Plovdiv (Philippopoli), la porte de Marko et l'auberge de Marko.
Auprès de Yisegrad en Bosnie, le voyageur russe Hilferding vit une tour à moitié ruinée. C'était, au dire des gens du pays, une ancienne prison que Marko avait détruite.
Aux environs de Négotin (dans le royaume de Serbie) on voit les ruines d'une église qui aurait été élevée à l'endroit même où Marko aurait péri embourbé par un marais. Près d'Uzica (Oujitsa), sur une montagne, se creusent les écuelles de Marko Kralievitch *. En Slavonie, près de Gabos, un tumulus porte le nom de Marko . Il aurait été formé par la terre qui garnissait la chaussure du héros et qu'il aurait secouée dans un moment de dépit. Aux
j. Comparez les cuves de Sassenage.
environs de Karlovac (Karlstadt), en Croatie, on montre la trace du pied de son cheval.