‹ Le cyrano de l'histoireChapitre 1 sur 7 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Entre les vivants et les morts s'établissent des affinités. Tel bo/n/ne, jadis célèbre, dont quelques eerits denienreni, nous séduit par la tournure spéciale de sa pensée ou la eontexture particulière de son style. A travers l'œuvre, devenue faniiliére, nous évoquons l'auteur. De ses qualités et de ses défauts, nous connaissons ce qu' il lui plut de nous révéler en quelques phrases rapides ou ee que ses eonteniporainsconsignérentparmi de puer ils racontars. [J^ofre svinpatbie, née de notre admiration, entrevoit, derrière les lignes manuserites. la figure pâle émergée du tombeau. Et cette sympathie outrepassant bientcd eette admiration, nous entretenons des eorrespondanees avec

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rame qui, dit-on. siircit aux séparations ni V sic rie uses de la mort.

zÂinsi m' étals- je livré à la séduâion intelieâuelle de fane le n Cyrano. Son e§prit et son cœur furent pénétrés par mon ardente investigation. Il surgit de son sièole avec sa grandeur ineomprise et sa noblesse méconnue.

Je fixai ses veux où se réfléchissait le feu Intérieur de son a me. Si je ni Intéressai quelque temps à ses luttes de dur soldat et à ses estocades de spadassin é me rite, je nf attachai davantage à la formation de son tempérament littéraire. Je fréquentai l'école de Gassendi qui façonnait, selon ses conceptions libertaires, les jeunes Intelligences soumises à sa méthode. Devant mol se développa la pensée d' un Cyrano ouvert aux doélrlncs nouvelles, menant de concert la littérature et la science, toujours vibrant, insurgé, original, magnifique !

Je suivis la gradation de ses sentiments. A la violence, à la cruauté menu' Il opposait une générosité et une pitié sans II m lies. Il ne

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pouvait adopter tes seiitiiueiits intermédiaires. En amour comme eu amitié il n'admettait que ta franeliise. It était t'autittjèse vivante de son époque éperdue de courtisa une rie et de bassesse.

Teut-étre parce que la vie lui fut mauvaise, cette vie qu'il dispensa en aêfions démentes à force d\''tre subit nies, il reoardait vers l'au delà, il précédait le Temps. Et ainsi puis- je écrire sans crainte d'être démenti qu'il fut un précurseur. Il traça sur le papier la théorie rudimentaire des ballons. Tour à tour, avec le xi^i/" siècle, épiorammatiste, précieux, burlesque, moraliste, il fut, avant le xi-iii^, pamphlétaire, encyclopédiste, philosophe, naturiste.

U^aturiste! Ce mol nw tient éi cœur, personne ne daignant, comprendre parmi les rares naturistes du xvih- siècle celui qui le fut de toute son âme énierveillée. Comparerait-on le naturisme bourgeois de Boileau, lenaturisnw inconscient de La fontaine, le naturisiiu' mignard de A/"" de Sévigné à son artiste naturisme? Quel

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hoiuiuc eut une coniprêbcnsion plus élevée des splendeurs terrestres ? Ojtel Ijonune, avee plus ci'éloque/we, elninta ta niagnifieenee des arbres mirés dans t\\'iu, des forets secouées par le vent, des soleils semeurs de gaieté et de germes ? Qjud ijomine goûta mieux- e/ue lui ta sérénité et le silenee des fermes eliampêtres autour desquelles gravite la vie mouvementée des espèces domestiques ?

Oui, Crrano fut un artiste, un artiste tourmenté et souffrant, une grande intelligence en friebe que la fortune et quelques soins de ta renommée eussent porte ci la gloire. Tel qu'il est. aussi inconnu que le laisse l'indifférence humaine, il reste digne des vénérations écleâiques. Sa vie a ete une grande frasque et sa mort une féroce malice du destin.

L 'agonie commença pour lui avant le coup de bùcbe des /esuttes, le jour oii , descendant de son piédestal d'indépendance, brisant ses ailes de poète, il porta servilement sa rapière et sa lyre au duc d'y-4rpajon. Le malheureux

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gciuit de se ravaler à grossi r la liie/itèle des pr/ liées et de figer sur sa phvsiononiie le sourire quémandeur de pensions et degites. Rien dans ses œuvres ne laissa eependant pereer sa souffranee. zÂeeeptanf ee que lui eommandait d'aeeepter la misère, la fatiiiue et la maladie, il conserva en faee de l'épreirve son seeptique enjouement. Àh! Quel enseignement le Grand Généreux donne à la postérité qui. pour le mieux dédaigner, modela son jugement s/tr le jugement de ses eon tempo rai us i m bée lies ! ...

Je voudrais longuement développer ee sujet favori. Mais j'anticiperais sur les dissertations ultérieures. Ce préambule avait pour but de montrer combien j'étais prédisposé à aimer le Crrano ressuscite sous l'inspiration de M. Edmond Rostand. Hélas ! Quelle déeeption !... La Porte-Saint-Martin donnait asile ci un inconsistant pastiche de nu)n héros, à une forme vague flottant dans un monde imprécis, à une sorte de matamore Castillan, parent de don César et du chevalier de la Mandée.

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M. Rostand l'iTLiiit coiisidcrc nonà travers son œnvre, mais à travers les r/'d/'c nies fresques de Gauthier ou de Lacroix. Abominablement modernisé, dégîrisé, !{rimé, il s'agitait, fantoche perfeâionné, emmêlant quelques rares expressions de Somalie au patois discordant de la cité aâuelle.

C'est donc pour sa rchabilitation que je pxe postérieurement les traits physiques et moraux du véritable Cyrano. On le verra évoluer en son- milieu et accomplir les actes qui lui valurent une éphémère illustration. Ses dévouements, ses misères et ses folies, toutes les prouesses qui l'égalèrent aux paladins des chansons de geste, sont dévoilés avec le témoignage indubitable de l'histoire.

zMais. détruisant la légende venue du passe, il fallait, en même temps, détruire le nouveau mythe que le poète Rostand implantait dans la mémoire des hommes. C est pourquoi s'imposa, au cours de mon commentaire, la critique de son poème héroi-comique.

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IDes passionnés et des seâaires a ffir nieront sans don te f inntilité de cette critique. L'inconimensnrable snccès de Cyrano de Bergerac, diront-ils, démontre la supériorité de sa conception. Fadaise!... Ne sait-on pas que les succès sont dûs, souvent, au suffrage des médiocres ? La critique s'élève justement contre ce suffrage aveuglé. Elle est la favorite des esprits raffinés . Elle régit et tempère leur enthousiasme. Elle dirige avec clairvoyance leur admiration.

Certes, la pièce de M. Rostand est excellente si l'excellence d'une pièce s'estime d'après l'emballement du public. Mais cet emballement, Cyrano lui-même nen donne-t-il pas l intrinsèque valeur dans ce passage de ses Etats et Empire du Soleil ; « Parmi les gens c[ui lurent mon livre, il se rencontra beaucoup d ignorants qui le feuilletèrent. Pour contrefaire les esprits de grande volée, ils applaudirent comme les autres, jusqu'à battre des mains à chaque mot, de peur de se méprendre ; et tous

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