‹ Le cyrano de l'histoireChapitre 7 sur 7 · SÉJANUS · texte numérisé non relu

SÉJANUS

Un peu d'encens brûlé rajuste bien des choses.

Remarquons ce dernier vers qu'on rapprocherait facilement du fameux vers de Molière :

// est avec le ciel des accommodements.

qui n'en est peut-être qu'une habile reproduction.

Cette tragédie à' Agrippine contenait des blasphèmes plus que transparents. Les bigots, avec ce rare sens qui les caractérise, les laissèrent passer sans protestation. Mais leur fureur n'eut plus de mesure lorsque Séjan prononça ces paroles :

Frappons ; voilà l'hostie, et l'occasion presse !

« Une équivoque stupide entre Teucharistie et l'excellent mot français qui signifiait victime en sa plus noble acception, dit Charles Nodier, est bien digne des gens qui fauchèrent, il y a quelques années, les fleurs emblématiques de la Gaule indépendante, par haine pour un fer de lance qui a été figuré autrefois dans leur blason national... »

Et pendant que se manifestaient ces haines et ces jalousies, la tête bandée, le corps faible et le cœur aigri, le pauvre C3Tano s'en allait rejoindre son froid royaume lunaire

Passant un jour près d'une maison mal construite, il reçut sur le crâne une poutre incidemment détachée des auvents. M. -Rostand le dit, lui, sur la foi des commentateurs,

Tué dans une embûche Par derrière, par un laquais, d'un coup de bûche.

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et choisit dans le fatras biographique ce qui lui semble le plus romanesque : une mort par vengeance. Les Jésuites, qui n'aimaient pas Cyrano, ont été longtemps soupçonnés d'avoir conduit la poutre. Il est difficile, à deux siècles de là, d'éclaircir ce mystère. La trajectoire de cette poutre a tenu en haleine des générations de compulseurs. Ils ne découvriront rien, je vous le dis en vérité : l'air garde les secrets qu'on lui livre. D'ailleurs, Cyrano, depuis si longtemps en expectative devant le soleil et la lune devait mourir comme tous ceux qui veulent sonder l'infini : un astre errant lui aura décoché quelque aérolithe !...

Quoi qu'il en soit, blessé et houspillé, il se traîna jusqu'à l'hôtel d'Arpajon. Le duc, en véritable homme de guerre, n'aimait pas les impotents. La continuelle présence de ce personnage amaigri, aux mouvements lents, à l'expression triste, lui fut bientôt insupportable. Cyrano déguisait pourtant les affres de sa maladie sous des sourires d'une gaieté douloureuse. Mais cette visible contrainte n'émut pas le dur guerrier qu'était Arpajon, et, sous couleur de sollicitude, il conseilla à Cyrano de

séjourner à la campagne où peut être se produirait une recrudescence de vitalité.

Ce brusque congé plongea Cyrano dans une désolation mêlée de colère. Il allait devenir le vagabond faible et hargneux après avoir été le coq arrogant et batailleur. Le grand protecteur, le grand redresseur de torts eut cette punition d'avoir, sur ses derniers jours, besoin d'une sauvegarde. Ses amis, nombreux et éprouvés, lui épargnèrent la misère dernière. Tannegui Régnault des Bois-Clairs alla quérir, plein d'anxiété, le pauvre grand homme mourant. Il le garda chez lui pendant quinze mois, l'entoura de tous les agréments de la richesse, le soigna, le dorlota si bien qu'on crut un instant la guérison certaine.

Mais le mal reprit et Cyrano vit la lente mort venir de l'horizon avec son cortège de décrépitudes morales et physiques. Il était encore jeune, mais la vigueur l'avait abandonné. Bien que de courtes révoltes le secouassent souvent, la résignation pénétrait graduellement son être. Ses amis se réunissaient dans sa chambre de malade pour le distraire, et les Entretiens pointus durent y être quelque peu repris avec.

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cependant, une mélancolie inaccoutumée, de sombres et éloquents silences.

Seul, Cyrano revoyait ses œuvres, corrigeait, élaguait. Il demanda au fidèle Le Bret de réunir après sa mort les quelques manuscrits sauvés de la main haineuse des Jésuites.

Puis, il lui raconta son Ame; il lui dit quels troubles naissaient en lui lorsque derrière la magnificence des choses il percevait Dieu. Jamais, certes, comme en pleine nature où tout chante Timmatérielle puissance, il n'avait senti combien apaisante est la pensée que les allégresses d'une vie future compenseront les leurres de la vie présente. Il regretta d'avoir gâché les années disparues. Pourtant la religion, avec toutes ses compromissions et ses vilenies ne le tenta pas. Toute sa vie il avait raillé le bon commerce des Sacrements pratiqué magistralement par une théocratie crochue et puissante, sauvage dans ses haines, si sublime dans ses dévouements isolés. Il avait raillé le bon commerce des Sacrements et quasi nié Dieu qu'il glorifiait cependant à certaines heures où l'àme déborde. Personne, à cause de ces divergences de pensée, ne déchiffra son

sentiment intime. Le Bret dit bien qu'il s'absorbait en des méditations édifiantes. Nous voulons admettre que la rédemption fut pour lui comme pour bien d'autres. Le grimaçant Voltaire la connut à son tour. Mais faire mourir Cyrano dans une atmosphère de religion et d'amour, c'est bouffon. Larmo3'er, ce blasphémateur? Prendre des attitudes penchées, ce stoïque? Non, non...

Le Bret, Philinte du meilleur calibre, fréquentait gens d'église, se présentait à leurs cérémonies, faisait preuve de religiosité fervente. Il ne voulut point que l'ami aimé et admiré s'en allât avec la malédiction des hommes. Il l'exhorta à entendre le langage sacré, à recevoir la visite des prêtres. Et comme Cyrano s'entêtait, Le Bret, effrayé par l'amaigrissement et la pâleur croissants de son visage, songea aux blanches femmes des couvents dont la voix dictamise les âmes. Deux, parmi elles, avaient été douces pour Cyrano : la mère Marguerite de Jésus à qui il avait des obligations et la baronne de Neuvillette, sa cousine, dont il avait admiré la beauté et Tesprit. Elles vinrent à son lit de mort et lui par-

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lèrent avec des larmes du mystérieux Ailleurs où il espérait capturer ses chimères. Elles voulaient surtout qu'une sainte mort le lavât de l'imputation d'athéisme que lui portait la renommée. Mais la faible mère Marguerite de Jésus n'avait pas la subtilité nécessaire pour triompher du philosophe et le charme suffisant pour émouvoir le poète qui vivaient en Cyrano. Avec sa beauté d'antan, Mme de Neuvillette eût peut-être emporté la victoire ; mais il lui avait poussé « des poils au menton, toute jeune qu'elle estoit, en telle quantité et si hideux qu'ils pouvoient la faire passer pour une personne monstrueuse. » Ce désagrément physique lui enlevait cette séduction qui n'abandonne pas la femme au couvent et qui, souvent, lui donne auprès des pénitents une autorité plus grande.

C3Tano fit aux deux religieuses des concessions sans nombre, les assurant que « le libertinage lui paroissoit un monstre pour lequel il avoit toute l'aversion qu"en doivent avoir ceux qui veulent vivre chrétiennement. » Il n'abjura cependant pas définitivemient ce que la religion qualifie d'erreurs et que sa philosophie lui

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montrait sous un tout autre aspect. Et comme la mort lui paraissait prochaine, il préféra un recueillement solitaire aux exhortations persécutrices des religieuses et se fit porter chez un sien cousin trésorier général des offrandes, aumônes et dépotions du roi, saint personnage dont la compagnie dut lui être salutaire. On ne croit pas que d'autres que Lehret et ce cousin aient assisté les derniers moments du grand original. D'ailleurs, s'il est superflu de dire que la baronne de Neuvillette serait très étonnée de se voir impliquer dans l'aventure d'amour que narre M. Rostand, il ne le sera pas d'ajouter que l'entrée des couvents était, au XVII* siècle, interdite aux chevaliers du royaume.

Cyrano de Bergerac pénétra, il est vrai, dans le couvent des Dames de la Croix, vêtu d'un manteau de chêne et à jamais délivré des obligations humaines. Et ce fut par malechance dernière, un jour de septembre, un de ces jours d'automne qui révolutionnaient sa bile et mettaient dans le doux naturiste des printemps fleuris et des étés vermeils une maussaderie qui lui donnait une vision pessimiste de la création.

Son corps, réclamé par la mère Marguerite de Jésus, reposa dans la chapelle à côté de celui du duc d'Arpajon. Et tandis qu'on l'inhumait obscurément, la convulsion d'agonie prenait d'autres êtres qui lui étaient chers, Tristan l'Hermite et Gassendi, afin qu'en l'autre monde, il ne fut pas comme ici-bas, solitaire et vilipendé et put dans quelque photosphère incandescente reprendre les entretiens favoris

Depuis, Tâme de Cyrano n'avait jamais été évoquée (i). Après deux siècles d'obscurité, comme celle de Shakespeare, elle émerge de l'ombre, blanche et triste, et le monde admire ce qu'il avait oublié. L'œuvre de M. Rostand serait grande, ne fut-ce que par cette résurrection.

Il est malheureux seulement qu'il n'ait pas

(i) Si ce n'est par M. Pierre Brun qui vécut sept années en communion directe avec elle et écrivit le merveilleux livre, dont on apprécia la remarquable conception et l'exacte documentation, et dont je n'ai eu que dernièrement connaissance.

conservé au personnage de Cyrano son entière originalité' et l'ait, au cinquième acte, entouré d'un appareil religieux. Cependant, il a raison, car ce Cyrano illusoire va nous attendrir dans sa mort comme il nous a émus dans sa vie. Laissant la réalité, nous entrons en plein rêve dans le couvent des Dames de la Croix, d'une tristesse égale à la tristesse de ce spectre qui contemple avec un sourire de joie farouche l'inexploré. Et cet inexploré qu'il connaît bien d'intuition, cet inexploré l'attire. Il veut le parcourir et cependant il n'a aucune hâte, car, derrière lui, la beauté des choses le capte. Comme cette nature automnale, comme ce crépuscule sont grandioses! Pour la première fois de sa vie il comprend pourquoi le hasard ou tout autre dieu différemment dénommé, mit dans les manifestations de la nature les rousses magnificences de l'Automne et que cette saison est, [par excellence, la saison auguste. Parfois, dans la vie, après nos lâchetés et nos crimes, nous éprouvons le besoin de nous examiner, de vivre un instant avec cette chose intérieure que d'aucuns nomment Ame. L'instant est souvent mal choisi, soit que le printemps excite

en nous des fièvres ou que l'hiver engourdisse notre intellect. C'est pourquoi une fois Tan, l'Etre rendit les choses propices à notre méditation. L'automne est une phase d'extinction, de calme plat, de douceur triste, de morosité agréable, de bercement et de langueur, de chagrin aussi, mais de chagrin mêlé d'extase.

Plus volontiers en Automne nous aimons et nous pleurons, nous, les Jeunes de la génération actuelle qui admirons sans l'envier Déranger et ses printemps, ses chansons et ses soleils. Tout entière d'ailleurs, Thumanité se désole comme gagnée par la douleur de quelques-uns qu'effleure la mort haineuse. Le décor du cinquième acte de Cyrano de Bergerac est bien choisi pour déterminer en nous la tristesse qu'accroîtra la mort de Savinien. On regrette seulement que quelque musique enveloppante comme un encens ne s'y fasse point entendre : un chant d'automne, en mineur, avec des notes d'une mélancolique puissance d'évocation. Pourtant, ce chant de douleur toutes choses le psalmodient, des longues branches dénudées aux roses qui s'étiolent. Et les feuilles valsent, valsent, valsent dans le recueillement. Et les

sœurs, une à une, défilent, silencieuses et douces, se perdant dans le clair-obscur des arbres, pareilles en mélancolie aux feuilles qui tombent. Et ne symbolisent-elles pas, elles aussi, dans leurs longues robes brunes, l'automne de l'humanité, les pauvres feuilles trop lourdes à l'arbre fatigué et qui glissent, lentes et taciturnes, vers d'autres mondes de joie et d'Amour? Vous les verrez, essaimées autour de la Croix, où dort sur son billot d'infamie le Sauveur aux poils roux, aux yeux de ciel, et vous me direz si elles n'ont point cet air lassé, cette physionomie résignée des feuilles qui

jonchent la terre

Cyrano mourant parmi ces nonnes, sous l'œil de la femme aimée, cela nous attendrit et nous porte loin de la chambre ridicule où, selon l'histoire, il s'éteignait entre son cousin et Le Bret éploré. On ne meurt bien qu'entouré d'affection. Or, voyez l'étrange chose! M. Rostand, trouvant solitaire la mort de Cyrano, malgré la présence de la baronne de Neuvillette, de la mère Marguerite de Jésus et de Le Bret, ressuscite pour la circonstance des morts indifférents : le bon pâtissier Ragueneau, par

exemple, décède' à Lyon, le i8 août 1654, et dont la présence au lit de mort de Cyrano, en septembre i655, ne pourrait s'être produite que par un phénomène de concentration fluidique, dénommé apparition. A moins que M. Rostand n'ait été suggestivement instruit de ces événements posthumes, nous nous demandons dans quel but il fait intervenir ce spectre qu'il aurait fort bien pu remplacer par un ami quelconque de Cyrano, de Prades, entre autres, qu'il connaissait dès l'enfance et qu'il affectionnait particulièrement. La présence de Ragueneau est d'autant mieux superflue qu'il fut entièrement inconnu de Bergerac. Sa fierté l'empêchait, dans la pire misère même, de participer au parasitisme des Beïs, des Dassoucy et de toute la bohème dépenaillée qui dévalisait la boutique de ce « père nourricier des Muses ». Ils arrivaient, ainsi que le fait voir M. Rostand, dans ces tenues originales qui ont provoqué la boutade d'un critique bilieux : « le poète est un homme mal habillé. » Ils avaient de grandes perruques malpropres, des moustaches orgueilleuses et des justaucorps dont les manches montraient la corde. Ils fai-

saient un bruit Parnassien de bon aloi, parlaient par métaphores et se battaient à coups d'hémistiches.

Un large sourire éclairait, à leur vue, le visage de Ragueneau qui, obséquieusement, chapeau en main, leur tenait porte ouverte. Tout de suite, ayant faim, ils chatouillaient la manie du bonhomme, vantaient la redondance de ses alexandrins, le complimentaient sur une ode ancienne, lui présentaient un sujet de ballade à traiter et dont, en sa faveur, ils semblaient généreusement faire Tabandon. Quelquefois même, poussant la condescendance plus loin, quand l'un d'eux avait, en chemin, élaboré quelque misérable sonnet, ils l'engageaient à le signer, simulant une extrême joie pour cet honneur. Ah ! pourquoi n'avons-nous pas toujours en portefeuille cette admirable fable de La Fontaine : Le Renai~d et le Corbeau ? Quel enseignement! Malheureusement, à l'heure où les poètes envoyaient Ragueneau à la faillite, ladite fable était encore à l'état embryonnaire dans les lobes de ce génial cerveau. D'ailleurs, la -relirions-nous cent fois que nous n'en comprendrions pas la pensée morale. Nous sommes

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hommes et tout n'est ici-bas que vanité. Ragueneau l'avait cette vanité du vers qui jette par le monde tant d'Amaury d'Argenton !

Le pauvre bonhomme était si naïf et ses parasites si adroits! Lise, sa femme, dont le budget diminuait de jour en jour, voyait seule la décadence. Et c'étaient des scènes auxquelles l'aveugle pâtissier donnait des conclusions rythmées sur le mètre Cornélien. Ragueneau n'eut jamais le courage de renvoyer les poètes. Jusqu'à la dernière heure, il les accueillit avec le même sourire, leur annonçant avec enthousiasme l'apparition de ses pièces de vers, les leur déclamant avec trouble et recevant d'eux mille protestations aimables. Nul, à vrai dire, n'eut plus d'autographes que lui et, sur l'emplacement de sa boutique, au Marais, on en eut pu composer un recueil de précieuse valeur. Malheureusement, quand vinrent les exempts, il eut beau leur confier son amitié pour tel écrivain de mérite et sa sympathie pour tel poète de talent, on n'en tint pas compte et on l'amena en prison réfléchir sur les vicissitudes de la vie littéraire.

Il n'y gagna pas la sagesse et se sentit, au

sortir de la geôle, pris d'un goût excessif pour le théâtre. Mais ne pouvant subvenir aux besoins de sa femme et de sa fille en expectative devant le buffet vide, tandis qu'il étudiait le jeu du séduisant Bellerose et du puissant Montfleury, il résolut de quitter Paris et de chercher fortune en province.

C'est alors, sans doute, qu'il écrivit le fameux sonnet conservé dans les Chevilles, d'Adam Billaut, qui prouve qu'il s'était quelque peu désillusionné, et sur son propre talent, et sur la reconnaissance humaine. Il prouve aussi, ce sonnet, comme le remarque judicieusement Charles Beys, que le bon Ragueneau ne confectionnait pas l'alexandrin aussi mal qu'on s'accorde à le dire. M. Jules Claretie, dont les critiques subtiles s'égarent quelquefois, aurait pu, en cette occurrence, juger de façon moins acrimonieuse un pâtissier qui, en somme, ne s'entourait pas du raffinement d'art auquel cet académicien doit les meilleures manifestations de son talent. Puis, comme nous devons être charitables, laissons un peu d'admiration à ce poursuiveur jamais lassé de la plus tentante des chimères.

go LES ERREURS DE DOCUMENTATION

En 1640, date du 3^ acte de Cyn^ano de Bergerac, Ragueneau n'était pas ruiné, M. Rostand. Il n'eut jamais l'intention de se pendre et ne devint, à ma connaissance, l'intendant de personne. Vers i652 ou i653, époque de sa ruine définitive, il quitta Paris. Après avoir longuement traîné la misère sur les routes, il rencontra, par un inespéré bonheur, Molière qui parcourait la province avec sa troupe. Il lui fit part de son infortune et de ses insuccès littéraires. Comme le grand comique avait abandonné Paris pour des raisons analogues, il prit en grande pitié ce frère malheureux et l'engagea avec sa laide fille qui, d'abord domestique de Mlle de Brie, devint ensuite la femme du peu difficile La Grange.

Molière, par son inépuisable patience et sa merveilleuse habileté, avait acquis la réputation de donner une expression théâtrale au plus massif des soliveaux. Il ne put cependant rien tirer de Ragueneau. Il fut réduit à lui confier des rôles de serviteurs dont le mutisme est un garant de bonne interprétation. Ragueneau fut inapte à ce service même et la seule fonction

qui restât à tenir sur les planches : celle de moucheur de chandelles, lui fut conférée.. .

Le bonhomme vit bien qu'il se ravalait, mais sa pauvre cervelle conservait encore quelque illusion. Heureux dans cette bohème, il se réjouissait du succès, déplorait les malheurs, pactisait avec l'esprit général de la troupe. Il traversa ainsi de nombreuses villes, assista aux triomphes de L'Etourdi et, las de souffrir et de versifier, passa, en 1654, dans l'autre monde où sont récompensés et glonûés paiipei'es sph^itu.

Ainsi donc, Ragueneau ne put d'aucune façon assister aux derniers moments de Cyrano. Mais c'est là le moindre anachronisme. Il semble que M. Rostand ait fait converger vers ce pivot du 5^ acte, qui est la mort du Grand Généreux, tout un rayonnement d'erreurs.

Selon la pièce, Cyrano mourant tend la main à Ragueneau et dit :

Qic^est-ce que tu deviens maiitieiiaiit, mon confrère ?

Et Ragueneau :

Je suis moucheur de., de... chandelles, che{ Molière.

Tout au plus, s'il avait traversé le Stvx,

pouvait-il l'être chez le Père Eternel. Molière, d'ailleurs, était à Montpellier où siégèrent, de 1654 à i655, les Etats Généraux, sous la présidence de son ancien condisciple, le prince de Conti. Il tint un rôle dans le fameux ballet des Incompatibles. L'unique séjour qu'il ait fait à Paris, pendant la longue période de ses voyages, date de i65o, époque à laquelle la boutique de Ragueneau était encore l'entrepôt des meilleures pâtisseries et des plus détestables alexandrins de France.

Comme si le nom du grand comique éveillait en lui le lointain souvenir de frasques communes, Cyrano s'écrie :

Molière !

Et M. Rostand, pensant qu'à l'heure dernière, une révélation désagréable peut donner quelques sensations heureuses, met dans la bouche du fantasmatique Ragueneau cette balourdise :

{Mais je veux le quitter, dès demain ; Oui, je suis indigné ! Hier, on jouait Scapin, Et j'ai vu qu'il vous a pris une scène!...

Ragueneau avait bien des raisons pour ne pas quitter Molière : la première et la plus

importante, c'est qu'on le gardait par commisération ; la seconde, qu'il eut été incapable d'abandonner un milieu artistique où il trouvait les joies les plus pures ; la troisième, comme il est dit précédemment, qu'il reposait depuis un an dans les plaines du Lyonnais, excommunié, mais à coup sur emparadisé ; la quatrième enfin, que, pas plus que Cyrano, il n'assista aux représentations des Fourberies de Scapin, données en 1671, dix-sept ans après la mort du pâtissier-poète, sei^e ans après la mort de Bergerac. Le seul qui eut pu s'apercevoir du plagiat est Le Bret; or, dans son édition des œuvres de Cyrano, où il mentionne tous les faits marquants de cette chère existence, il passe l'emprunt sous silence.

Il est temps- d'ailleurs de détruire en partie l'éternelle accusation de plagiat qui plane sur le génie de Molière. Quand Cyrano arriva au collège de Beauvais, il se trouvait, par grande malechance, à la tête du collège, un sosie de son premier magister en la personne du principal Jean Grangier. Ce principal, un des plus profonds érudits de France et, selon Moreri, le meilleur orateur et latiniste de son temps,

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était devenu le pédant par excellence. Avare, vindicatif, impétueux, il passait comme une bourrasque dans les classes, attaquant les maîtres, raillant les élèves, critiquant ses collègues, ayant avec tout le monde d'interminables querelles. Le contras-te entre ses colères hautaines où sonnaient les termes d'une ridicule éloquence pédagogique et ses ratiocinages d'Harpagon le rendirent légendaire dans l'Université de Paris. Les étudiants mimaient ses gestes de rhéteur ou se contaient en cachette les conséquences de sa ladrerie. Cet abbé louche vivait dans le dérèglement, lutinant les femmes et fréquentant les cabarets. On conte même qu'il ne trouvait rien de plus admirable que l'ode d'Anacréon, Stir une coupe d'argent, où le poète voulait que le graveur ciselât l'Amour foulant la vendange en compagnie de Bacchus. Et aussi ce vers d'Ovide :

Venus in vino l'snis est m ime

Ce principal était dans un sens un voluptueux raffiné. Mais si son palais préconisait les vins généreux, son désir s'adressait à des femmes d'une relative suavité. Sa servante, lourde cam-

pagnarde, le capta d'un certain sourire qu'il n'avait point trouvé dans les livres où cependant les bons érudits puisent la pure félicité. Il eut d'elle quelques enfants et, pour régulariser cette irrégulière situation, obtint du pape Urbain VIII on ne sait quelle extraordinaire dispense qui lui en concéda le pouvoir. Par un juste retour des choses, sa vie tinit misérablement; une sorte de trouble mental, que nous traitons aujourd'hui fort irrévérencieusement, l'obligea à céder sa chaire du haut de laquelle il avait si longtemps lancé de mémorables apophtegmes.

L'indépendant Cyrano, alors âgé de quatorze ans, eut à pâtir de cette humeur. Il s'éleva, dès son arrivée, des discordes qui le mirent en défaveur, et de vertes corrections lui furent appliquées. C'était tomber de Charybde en Scylla. Cependant son intelligence s'étant avivée dans le milieu nouveau où le jetait l'aveuglement paternel, il jugea plus spirituel de satisfaire ses rancunes intimes par le ridicule de l'épigramme que par de vaines révoltes. De cette colère contenue naquit Le Pédant joué.

Cyrano, avec son impertubable audace, ne

s'était pas même imposé le devoir de travestir ce pédant dont les constants reproches l'irritaient. De Grangier il fit Granger, ennuyeux imbécile latinisant ou hellénisant avec une grâce proboscidienne et un à-propos frisant le coq-à-l'àne. Granger fut professeur et abbé; Granger fut avare, emporté, luxurieux. Bref, le personnage devint si transparent que la jeunesse entière émit un formidable éclat de rire et célébra la louange du jeune écrivain qui, sous une impulsion vindicative, produisait une oeuvre de réel mérite.

La postérité, si sujette aux erreurs, a même confondu les deux personnages, et le principal persécuteur est indifféremment nommé Grangier ou Granger dans les livres de littérateurs autorisés.

Molière, qui transporta quelques scènes du Pédant Joué dans les Fourberies de Scapm, collabora, à cette œuvre vengeresse. Cyrano et Poquelin se voyaient sans doute au Collège Royal « où Grangier attirait de nombreux auditeurs, comme lecteur-pj'ofesseiir du r^oi en la langue latine. » Tous deux haïssaient également le pédantisme et l'afféterie. Ils avaient

pu se faire de mutuelles contidences et s'entendre pour dépopulariser l'universitaire re'calcitrant.

Quoi d'extraordinaire alors que, Cyrano mort, Molière reprit à l'œuvre ancienne et oubliée déjà, les traits qu'il lui avait donnés? C'était son droit strict, et dans une collaboration où les deux parties n'ont pu préciser la mesure de leur travail, il est difficile d'attribuer à Molière ou à Cyrano le fameux : Qjie diable allait-il faire dans cette galère? Molière avait, je pense, assez de talent pour le trouver? Cependant M. Rostand, toujours instruit par quelque immatérielle suggestion, en décore libéralement son héros. C'est trancher les choses de façon assez autoritaire et, peut-être, parer le geai des plumes du paon.

Comme conséquence de cette erreur, M. Rostand met dans la bouche de Le Bret ces paroles :

Molière te l'a pris'....

A quoi Cyrano, demi-mort, répond :

Chut, chut, il a hien fait! ...

Eh! bien, non! Jamais C3Tano, l'ennemi des pilleurs de pensée, l'adversaire inné de tout ce

qui choquait son indépendance et sa fierté', n'eut re'pondu avec cette plate résignation.

« Beaucoup de nos modernes, dit Le Breî, dans sa préface aux œuvres, ne lui semblaient que les échos d'autres sçavans, et beaucoup de gens passent pour très doctes qui auraient passé pour très ignorants si des sçavans ne les avaient précédez. De sorte que quand je lui demandais pourquoy donc il lisoit les ouvrages d'autruy, il me répondoit que c'étoit pour connoitre les larcins d'autruy; et que s'il eût été juge de ces sortes de crimes, il 3^ auroit établi des peines plus rigoureuses que celles dont on punit les voleurs de grands chemins, à cause que la gloire étant quelque chose de plus précieux qu'un habit, qu'un cheval et même que l'or, ceux qui s'en acquièrent par des livres qu'ils composent de ce qu'ils dérobent chez les autres, étoient comme des voleurs de grands chemins qui se parent aux dépens de ceux qu'ils dévalisent, et que si chacun eut travaillé à ne dire que ce qui n'eût point été dit, les bibliothèques eussent été moins grosses, moins embarrassantes, plus utiles, et la vie de l'homme (quoyque très courte) eut presque suffi pour lire et sçavoir toutes les bonnes choses ; au

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lieu que pour en trouver une qui soit passable il faut en lire cent mille, ou qui ne valent rien ou qu'on a lues ailleurs une infinité de fois, et qui font cependant consommer le temps inutilement et désagre'ablement. »

D'autre part, Cyrano écrivait contre un certain Beaulieu, pilleur de pensées, une lettre où l'on trouve ces phrases : « I^our mo}^ ce qui m'offense en mon particulier (car vous savez que j'ai un esprit vengeur de torts et fort enclin à la justice distributive) c'est de voir qu'il attribue à son ingrate imagination les bons services que lui rend sa mémoire, et qu'il se dise le père de mille hautes conceptions dont il n'a été tout au plus que la sage femme...

« Il y eut jadis une déesse Echo; celui-ci, sans doute, en doit être le dieu, car de même qu'elle, il ne dit jamais que ce que les autres ont dit, et le répète si mot à mot que, transcrivant l'autre jour une de mes lettres (il appelait cela composer), il eut toutes les peines du monde à s'empêcher de mettre : « Votre serviteur Beaulieu », parce qu'il avait au bas : (. VotT^e serviteur,

« De Bergerac »

Unlv«r»/?:L-

lOO LES ERREURS DE DOCUMENTATION

Et cette lettre dont certaines phrases visaient peut-être Corneille à qui Cyrano reprochait d'avoir emprunté quelques vers de son Agrippine : (i) « Mais cependant il parle autant que tous les livres, et tous les livres semblent n'avoir parlé que pour lui. Il n'ouvre jamais la bouche que nous n'y trouvions un larcin; et il est si accoutumé à mettre au jour son pillage que, même quand il ne dit mot, c'est pour dérober cela aux muets.

« S'il a dans la tête beaucoup de vuide, on lu}^ doit pardonner, puisqu'il n'a pas été possible à la Nature de la remplir avec le tiers d'une âme raisonnable. En récompense, il ne la laisse pas dormir, il la tient sans cesse occupée à dérober quelqu'un ; et ces grands philosophes qui croyoient s'être mis, par la pauvreté qu'ils professoient, à couvert des impôts et des contributions, luy doivent par jour chacun, jusqu'au plus misérable, une rente de dix pen-

(i) Voici une phrase du Pédant Joue que l'on peut aisément rapprocher du fameux vers de Corneille :

Pour ffraiids que soient les rois, ils sont ce que nous sommes. GÉNÉVOTE. — Les rois, pour être rois, ne cessent pas d'être hommes...

DE « CYRANO DE BERGERAC » lOI

sées ; et ce Maltôtier de conceptions n'en laisse pas échapper un qu'il ne le taxe aux aisez, selon l'étendue de son revenu. Ils ont beau se cacher dans l'obscurité, il les sait bien trouver et les fait bien parler françois. Encore ont-ils le regret de voir souvent confisquer leurs œuvres tout entières quand ils n'ont pas le moyen de payer leur taxe. Mais il continue ses brigandages en sûreté, car il sait que la Grèce et l'Italie, relevant d'autres princes que du nôtre, il ne sera pas recherché en France des larcins qu'il aura fait chez eux. Je crois même qu'il pense, à cause que les Payens sont nos ennemis, ne pouvoir rien butiner sur eux qui ne soit de bonne guerre. Voilà, monsieur, ce qui est cause que nous vo3'ons chaque page de ses écrits être le cimetière des vivants et des morts... »

Et encore des pages, pleines d'invectives, où Beaulieu et ses acolytes sont traités de filous et de faussaires.

Après cette sorte d'approbation au soi-disant

emprunt de Molière, le Cyrano de M. Rostand interroge anxieusement Ragueneau :

La scène, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet ?

L'auteur de la Samaritaine n'a pas su, sans doute, que le Pédant Joué .ayant eu les honneurs de la rampe, il avait pu en juger par luimême. Une première officieuse eut lieu avant l'officielle première de THôtel de Bourgogne, datée, celle-ci, dans les anthologies du théâtre français de 1634. Ce fut du temps même que Grangier pontifiait dans sa chaire latine. Les écoliers avaient à se ressouvenir pour mieux tenir leur rôle des horions reçus et des décades avalées. Des jeunes hommes de familles honorables se réunissaient souvent ainsi, sans que cela impliquât pour eux le déshonneur, inséparable du métier de comédien au xvn'' siècle, et interprétoient des comédies ou des tragédies. Le spectacle était gratuit : on divertissait le public avec son propre divertissement. Ainsi se forma Vllliistf^e Théâtre.

Cyrano se plaint ensuite de n'avoir été que

DE « CYRANO DE BERGERAC » Io3

l'instigateur de choses que d'autres ont exécutées :

Oui, ma vie Ce fut d'être celui qui souffle, — et qu'on oublie

(à Roxane) l^ous souvient-il du soir oit Christian vous parla Sous le balcon ? Eh ! bien, toute ma vie est là : Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire, D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire .'... C'est justice, et /approuve au seuil de mon tombeau : Molière a du génie et Christian était beau!...

La Mort donne quelquefois aux hommes la perception des choses futures. C'est à ce phénomène sans doute que le Cyrano de M. Rostand doit de prévoir le génie de Molière. L'Etourdi, que celui-ci venait de composer et de jouer à Lyon, n'avait pas les qualités nécessaires pour qu'on puisse prédire l'éclat prochain du génie de Molière. D'ailleurs, Cyrano ne pouvait connaître cette œuvre, même de nom, puisque la renommée des essais de Molière ne vint aux oreilles des parisiens que vers 1657 ^u i658, et cela décida le roi, ennuyé des redondances emphatiques de l'Hôtel de Bourgogne, à protéger les débuts de Vlllustre Théâtre.

Cyrano dit plus loin à Roxane :.

J'ignorais la douceur féminine. Ma mère Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de sœur.

Les mères éprouvent généralement à l'égard de leur progéniture un sentiment tout à fait contraire. Je suis désolé de ne pas partager l'avis de M. Rostand, mais je serais étonné que Mme de C^vrano n'ait pas trouvé à son fils le plus admirable nez de France et de Navarre.

Pas de sœurs, Cyrano? M. le vicomte de Poli l'en gratifie d'une ; le doux bibliophile Jacob de deux et de deux frères ; M. Pierre Brun, enfin, de deux et de quatre frères. Je regrette de ne pouvoir en ajouter à la liste. On aimerait assez créer en ce siècle de dépopulation.

Cyrano était brave. Les hommes d'une grande bravoure ont toujours eu crédit auprès des femmes. Au Moyen Age, les chevaliers illustres vivaient dans une atmosphère d'admiration et d'amour. Au xvn^ siècle, les généraux célèbres comptèrent par centaines leurs succès d'alcôve.

DR « CYRANO DE BERGERAC » lOD

Oyez ce que Tallemant des Réaux raconte du maréchal de Gassion, grand admirateur de Cyrano, brave à trois poils qui venait de combattre en paladin ! « Il y eut un avocat qui se jeta à genoux devant lui et lui dit, en montrant des dames du nombre desquelles était sa femme, qu'il n'y en avait pas une qui ne voulut avoir un petit Gassion dans le corps pour servir le roi et la patrie. A son hôtellerie, il trouva tant de gens qu'il fut longtemps sans pouvoir gagner sa chambre, et le soir, des dames bien faites et bien accompagnées, le vinrent voir chez un gentilhomme du pavs, nommé Guerchy. Il les salua vergogneusement, car il n'y eut jamais homme moins né à l'amour. La première, qui était femme d'un conseiller, et l'une des plus jolies de la ville, lui dit : « J'ai plus de joie que vous m'a3ez baisée que si on m'avait donné cent mille livres. — Que diable feriez-vous donc,

lui dit Guerchy, s'il vous avait ? »

Donc, Cyrano, brave jusqu'à la folie et rendu célèbre par des duels consécutifs, dut trouver un accueil enthousiaste auprès des femmes. De ses aventures de jeunesse, nous ne connaissons rien. Nous présumons seulement qu'il dut

lOb LES ERREURS DE DOCUMENTATION

adresser son amour à des ribaudes pour qui les lettres sont des e'nigmes et qui n'imaginent pas qu'on puisse montrer autrement que par la vigueur des actes l'ardeur d'une passion. M. Lacroix prétend qu'il garda de ces liaisons un soiipetiir cuisant et continu qui l'obligea à vivre plus tard dans l'abstinence. Mais comme il me paraît flagrant qu'il y eut dans sa vie deux périodes, l'une violente, emportée, furieuse, où l'on ne spiritualise pas, où l'on prend au hasard des rencontres, la période de jeunesse, vibrante, inconstante, affamée de plaisir; puis la période apaisée où l'on devient éclectique et méditatif, où l'on éprouve le besoin constant d'échanger des pensées, de causer amicalement, quitte à oublier, à certaines heures de trouble où la chair triomphe, les extases morales, je me demande anxieusement de telle servante de cabaret borgne ou de telle mondaine vicieuse, laquelle lui laissa ce souvenir aigu de son amour. Vous me permettrez de ne rien diagnostiquer.

N'ayant point consacré, à l'instar de M. Pierre Brun, les sept meilleures années de ma vie — ce qui m'amènerait quasi dans l'enfance balbu-

liante — à connaître celle de Cyrano, je ne vous dirai point le nom de ses bien-aimées. Ceci n'est point par discrétion, la discrétion, en la matière, étant devenue un défaut, mais par simple désintéressement. Puis il ne me plaît guère d'être assimilé à ces nettoyeurs d'alcôve qui vous détaillèrent les faiblesses sexuelles de la bien nommée baronne du Devant, et vous représentèrent en posture erotique la désolée jyjme Desbordes-Valmore. Enfin, comme les amantes de Cyrano ne furent point des Béatrix ou des Laure, et que le seul fait de les avoir aimées ne les immortalisa pas, les mémorialistes, tous injustes ou imposteurs à son égard, n'en mentionnèrent point les noms.

O vieille pie de Tallemant ! qu'avais-tu fait de ta verve ?...

Les maîtresses des hommes illustres ne montèrent pas toujours en leur compagnie dans le char de la célébrité. Il y eut même dans la notoriété de ces amoureuses d'étranges anomalies. La Duparc, actrice de la troupe de Molière, devint célèbre pour avoir été successivement aimée par le grand comique, par Corneille, La Fontaine, Racine, et n'avoir cédé — dit-on —

qu'à ce dernier. M™"^ de Contades, se donnant à Corneille dans l'espoir chimérique que son nom passerait à la postérité, resta presque entièrement ignorée.

Pourtant, les mémorialistes se délivraient aisément du mal des scrupules. On entendait l'amour d'assez bizarre façon chez nos aïeux. On racontait ses affaires et les affaires d'autrui. Qui ne sait ainsi que M™^ de Guéméné — et tant d'autres ! — convola en injustes noces avec le cardinal de Retz, et que l'austère cardinal de Richelieu faisait ses délices de Ninon?

M. Rostand a sans doute dû bien rire en écrivant ces trois vers :

Plus tard j'ai redouté l'amante à l'œil moqueur Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une Amie... Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.

Et il y a de quoi, vraiment. C'était donc à des personnes imaginaires que Bergerac adressait les lettres d'amour qui forment une partie de son œuvre? J'aime à croire qu'il n'emporta pas dans l'autre monde ce dont il est devenu si facile de se débarrasser ici-bas. Ou alors il serait plus benêt que Nicaise.

Le Bret ne cache pas qu'il se livra, dès son jeune âge, à la débauche. Et comme il aimait peu les orgies d'où l'on sort la tète lourde et le corps las, Cyrano dût inévitablement se donner à la débauche génésique. Or, n'étant pas, malgré son excentricité, homme à cultiver l'Ephestionnat, nous sommes bien obligés de conjecturer qu'une robe — au moins une, M. Rostand — passa dans sa vie, ne fût-ce que pour cueillir ce que l'excellent M. Arouet appelle : la fleur et le délicat Parny : la chose...

J'ai dit que sa vie amoureuse eut, à mon humble avis, deux périodes. La période apaisée est, à tous égards, la plus intéressante. D'elle datent, sans doute, les Lettres d'Amour qui nous restent, lettres écrites le plus souvent sans espoir, par plaisir pur de subtiliser. Ce Cyrano amoureux est le Cyrano précurseur ou contemporain de V Homme aux entretiens pointus. Les femmes rencontrées pendant sa jeunesse l'aimèrent pour son courage et ses rodomontades. Les femmes rencontrées dans son âge mûr apprécièrent surtout l'exquisité de ses sentiments. Il avait étudié sous Gassendi, et Gassendi disait : « Les belles poésies qu'on apprend

I lO LKS ERREURS DE DOCUMENTATION

et qu'on récite souvent, entretiennent l'esprit dans une certaine élévation qui ennoblit le style de ceux qui écrivent et inspire de grands sentiments. » Cette sereine et éclairée philosophie, ces conseils sages développèrent en Cyrano le désir de chercher la vérité et l'honnêteté dont Bernier fait le fond de la philosophie de Gassendi. La vérité et Thonnêté, Cyrano pensa les trouver dans un commerce amical avec la Femme, celle qui pense et qui sent, celle qui est vraiment la reine, la déesse. Il possède tout ce qu'elle demande à ce sigisbéisme affectueux et quelquefois favorisé : une éclatante renommée de guerrier, une impeccable noblesse ancestrale, un esprit original, des connaissances diverses, une émotion communicative. Il devint dans l'intimité des ruelles, avec, pourtant, une finesse plus pénétrante et aussi moins d'aristocratique retenue, le prototype de ce chevalier de Valois dont Balzac trace un si amoureux portrait. Son grand malheur fut sans doute de sacrifier les lois de l'étiquette aux brutales exigences de la sincérité, et de ne pas assez comprendre que la vérité et l'honnêteté sont ici-bas des mots élastiques.

Ses Lettres d'Amour et toute son œuvre, d'ailleurs, pourraient avoir comme épigraphe le fameux passage de sa lettre à M. de Gerzan sur son Triomphe des Dames : « Ce qui m'étonne, à la vérité, c'est que vous ne leur avez pas mis en mains pour nous détruire, les armes ordinaires. Vous n'avez point cloué des Etoiles dans leurs yeux ; vous n'avez point dressé des montagnes de neige à la place de leur sein ; l'or, l'ivoire, Tazur, le corail, les roses et les lys, n'ont point été les matériaux

de votre bâtiment » Voici la profession de

foi de l'intraitable ennemi du banalisme.

Cyrano pourtant, subit l'influence du double courant qui agit sur la littérature du xvii^ siècle. Par son horreur de la banalité, il fut amené à s'assimiler l'esprit précieux qui lui permettait d'exprimer plus originalement ses p-ensées et de se débarrasser des lieux communs du langage courant. Mais son tempérament, son caractère le portaient à favorablement accuillir le burlesque qui faisait échec à la préciosité et dont ses amis personnels, Saint- Amant et Dassoucy, usaient et abusaient. Il eut alors un style composite où des vulgarités

ordurières heurtèrent de subtiles métaphores.

II fut l'amant de l'hyperbole comme il avait été successivement l'amant de toutes choses en discordance avec les ordinaires conceptions humaines. Ce fut avec clairvoyance, quelquefois, qu'il contredit l'opinion générale, l'opinion des Brahmes, dirait Pailleron. Tout le monde sait, par exemple, que les chevelures rousses étaient en défaveur au xvii^ siècle (i). Un des premiers griefs des ennemis de Molière, particulièrement de Le Boulanger de Chalassay, contre Madeleine Béjart, est l'opulente cheve-

(i) On pourrait à juste titre s'étonner du discrédit jeté sur les femmes rousses lorsqu'on connaît l'histoire de la rousse Mlle Paulet, fille du fameux financier Paulet, «jolie, teint admirable, taille fine, dansant bien, jouant du luth, chantant mieux que personne de son temps » et qui eut pour amants successifs ou simultanés MM. de Guise, de Chevreuse, le Dauphin, Henri IV, le chevalier de Guise, de Bellegarde, de Termes, de Montmorency, Godeau, évêque de Grasse, le cardinal de la Valette, Dubois, docteur en théologie, Bodeau, marchand linger. le commandeur de Siliery, un conseiller à la Cour, Bordier, poète des .ballets royaux, le prévôt Saint-Brisson-Seguier^ etc.. etc.. Somaize déclare les rousses tout aussj. capables de donner l'amour que les brunes et les blondes et ajoute qu'elles possèdent, ce qui n^est pas à dédaigner, une extrême blancheur de teint et une extrême vivacité d'esprit.

lure rousse de celle-ci. Donc, Cyrano détruira ce préjugé. C'est de l'extravagance et peut-être ne réussira-t-il pas à infirmer cet inexplicable mépris des chevelures ensoleillées. Peu lui importe ! L'incertitude du succès lance cet adorateur du soleil en pleine mêlée rousse. Dans sa Lettre à une Dame i^ousse, sa dialectique met au service d'un paradoxe les ressources scientifiques les plus diverses. Sa plume est trempée dans un soleil couchant ; elle écrit des flamboiements ; elle secoue une multitude d'étincelles stellaires qui viennent auréoler cette bienheureuse Dame rousse aussi parfaitement que peut l'être dans ses aurores boréales la Madone des neiges.

Les lettres d'amour de C3'rano sont un peu... pommadines . Bien qu'il m'y semble assez facétieux et que son manque de conviction y soit apparent, je crois qu'il dut satisfaire les désirs moraux des plus délicates. Le mélange de force, de hardiesse et de subtilité qui constituait son esprit lui donnait une supériorité évidente sur les hommes futiles de son siècle. Peut-être a-t-il voulu se jouer dans ces quelques épistoles d'amour des péronnelles qui les accueillaient,

parmi lesquelles nous trouvons une certaine Mlle de Saint-Denis. A part de rares exceptions plus loin signalées, la se'duction musicale de la tendresse réelle y fait place à des gymnastiques de mots. Les phrases se noient dans un sentimentalisme urfique, très en honneur à cette époque. Elles sont un alliage de pensées sombres : mort, sanglots, consumation, cimetières, etc. Cyrano y fait voltiger ce que nos romantiques appelleront « leurs papillons noirs ». Cependant ce sentimentalisme prend sous sa plume une allure particulière. Il s'accroit d'une raillerie et d'un persifflage qui sont les conséquences de la tournure spéciale de son caractère. Cette raillerie et ce persifflage contribuent à faire naître un doute sur sa sincérité. Et comme, très perspicace, il sent nettement l'impression que produiront les développements caustiques de ses pensées, il atténue par des excuses anticipées un défaut dont il ne peut se corriger. « Vous ne croyez peut-être pas que je parle sérieusement: si fait, en vérité ; et je vous proteste, si je ne vous vois bientôt, que la bile et l'amour me vont rôtir d'une telle sorte, que je laisserai aux vers du cimetière l'espérance d'un maigre déjeuné. »

Le sujet le plus puéril lui est le plus agréable à traiter. Il trouve une sorte de plaisir à longuement parler d'événements minuscules. Tous les témoignages d'amitié féminine lui fournissent le thème d'interminables dissertations. Une demoiselle lui envoie-t elle des bracelets de cheveux, et le voici non seulement lié par le cœur, mais par les bras et ne pouvant conséquemment, dans cette position désavantageuse, se défendre contre le péril d'amour qui le menace.

Qui croirait ce bretteur éternellement en ignition, comme les Démons de Bodin ? Il s'appele lui-même « l'amant Salamandre » et se déclare dès ce monde «consumé», consumé au point « que je n'oserais marcher dans les rues embrasé comme je suis, que les enfants ne m'environnent de fusées, parce que je leur semble une figure échappée d'un feu d'artifice ; ni à la campagne, qu'on ne me prenne pour un de ces Ardens qui traînent les gens à la rivière. » Un éloignement provoque cette consumation terrifiante. Cyrano déplore souvent dans ses Lettres cette fatalité des séparations. Et comme il est fort sujet à des sensi-

Il6 LES ERREURS DE DOCUMENTATION

bleries de style, il pense émouvoir la Dame lointaine en lui contant par quels martyres il passe. Sangloter comme un damné dantesque lui est aussi aisé qu'allonger une botte mortelle. « N'avez-vous pas fait deux alambics de mes deux yeux, par où vous avez trouvé l'invention de distiler ma vie et de la convertir en eau toute claire? » J'ai dit que l'éloignement suscitait souvent l'épanchement lacrymal de Bergerac. Tandis que la Dame de ses pensées règne sur les cœurs poitevins, il se lamente à Paris et dolemment chante sa peine. Et si violente est cette douleur que le bon poète ne pourra supporter longtemps son acuité. C'est pourquoi il se décide à mourir, la mort étant, en l'occurrence, le seul remède à la cruauté de son destin. « Je vous prie de consoler mes amis de la perte qu'ils font, à cause de vous, et que si vous souhaitez me mander quelque chose vous adressiez vos lettres au cimetière de Saint- Jacques, c'est là que votre messager aura de mes nouvelles (i). » Cyrano se complaît parmi

(i) J'ai le regret d'apprendre à M. Pierre Brun, dont je viens, aujourd'hui^ 30 septembre 1898, de recevoir le volume,

les tombeaux. Le séjour dans les cimetières lui paraît agréable parce qu'il est sur de rencontrer en l'autre monde les inhumaines de celui-ci et que le triomphe sera là-haut facile et définitif. Certains passages de ses Lettres d'amoinont la physionomie de clichés tirés des manuels tendres. Il fait resservir, pour une nouvelle femme, après remaniement, les phrases qui ont enchanté l'ancienne : « Cette belle grande Ame élevée dans un Ciel, si fort au dessus de la raisonnable, et si proche de l'intelligible, qu'elle en possède éminemment tout le beau, et je diroi même beaucoup du Souverain créateur qui l'a formée, si de tous les attributs, qui sont essentiels à la perfection, il ne manquoit en elle celui de miséricordieuse » est transformé ainsi : « Vous êtes quelque chose au milieu du raisonnable et de rintelligible, si de tous les attributs qui sont nécessaires à la perfection du premier être, et qui vous sont

Savinien de Gyrano-Bergerac , sa vie et ses œuvres, que la lettre Regret d'un éloignement, inédite à son avis et insérée comme telle dans l'appendice de son livre, a été publiée en 1709, à Amsterdam, dans l'édition des œuvres de Cyrano, de Jacques Desbordes, par lui signalée.

essentiels, celui de miséricordieuse ne vous manquoit». Et cette simple phrase : « Thomme a deux trépas à souffrir sur la Terre, celui d'Amour et celui de Nature » allongée comme suit : « l'homme a deux trépas à souffrir sur la Terre ; l'un violent qui est l'Amour, l'autre naturel qui nous rejoint à l'indolence de la matière ».

A en juger par deux lettres adressées, ce semble, à la même femme, puisqu'une aventure identique y est relatée, on peut conclure que Cyrano ne se met quelquefois pas en frais d'invention ou qu'il tient étrangement à la tournure de certaines phrases que Mascarille n'eut pas désavouées : « Vous sçavez que je n'avois encore aucune connaissance des fers où le Ciel m'avoit condamné, lorsqu'à la pèche je vous vis la première fois. Certes, le hazard eut été bien grand, que, si proche des filets, je n'eusse pas été pris Je la baisai (une certaine lettre adressée par la dame à Cyrano) et m'imaginois en la baisant baiser votre esprit même duquel elle étoit l'ouvrage » n'est qu'une contrefaçon maladroite de ceci : « Mais admirez les mouvements de cette prédestination ; ce fut

à la pêche que je vous rencontrai. Les filets que vous dépliâtes en me regardant, ne vous

annonçoient-ils pas ma prise ? Je la baisay

avec beaucoup de tendresse et je m'imaginois, en pressant mes lèvres sur votre chère Lettre, baiser votre bel esprit dont elle est l'ouvrage ».

J'imagine que les femmes gratifiées, à brève échéance, de ces reproductions, durent difficilement s'apitoyer sur les tourments d'un amant à ce point stérile. Aussi les doléances de Cyrano sont-elles continuelles et composent-elles la presque totalité des Lettres d' Amour .

Si la femme dont Cyrano veut être le chevalier récuse son affection, il donne cette dernière comme la réalisation d'un enchaînement de projets obscurs : « Cette connaissance imprévue est'une suite de l'ordre qui compose l'harmonie de l'Univers ; et c'étoit une nécessité prévue au jour natal de la Création du monde que je vous visse, vous connusse et vous aimasse. Mais parce qu'il n'y a point de cause qui ne tende à une fin, le point auquel nous devions unir nos Ames étant arrivé, vous et moi tenterions en vain d'empêcher notre destinée ». Il plaide sa cause avec une éloquence de rhéteur

et une érudition malheureusement trop vaste^ car elle atténue l'effet de certaines mignarderies si savoureuses chez les poètes de la Pleïade.

Une autre fois, pour triompher du dédain de l'inhumaine, il use d'un subterfuge habile ; il lui fait entrevoir quels remords hanteront ses rêves, dans l'avenir. Et, diversifiant le sens intrinsèque du fameux 'sonnet de Ronsard, il écrit : « Un jour, quand on vous demandera qui j'étois, vous ajouterez aux larmes que l'humanité forcera vos yeux de donner, un petit soulèvement d'estomach aux mânes d'une personne qui vous a tant aimé. Ah ! si ce bonheur accompagne mes cendres, que les pierres de mon tombeau seront légères dessus elles !.... »

Mais les plaintes et les reproches dominent dans ces chansons du cœur : « Je vous écris avec du sang, barbare, afin que vous baigniez vos yeux dans la source de ma vie ». Ce prélude mélodramatique serait peut-être réjouissant s'il n'était suivi d'une petite symphonie sanguine harmonieusement agencée, mais du plus froid effet émotif et qui sûrement ne ramènera pas vers Sathan, dont Cyrano présente l'image ressemblante, la cruelle, en train, dit la

Lettre, de se convertir. Quand nul plaidoyer n'a attendri celle qui le fuit « pour éviter une rencontre funeste », il l'avise de sa mort avec une imperturbable audace : « Oui, Madame, je suis mort » et attend des nouvelles sans plus s'inquiéter. Souvent, le blasement vient et il déplore que l'Amour puisse encore faire tressaillir son cœur affaibli : « Je m'enquète aux plus habiles de ma connaissance d'où vient cette maladie ; ils disent que c'est l'Amour, mais je ne le puis croire à cause que ceux de mon âge ne sont guères travaillez de cette infirmité ».

Toutes ces plaintes, ces larmoiements, ces reproches sont d'ailleurs sans conséquences ultérieures ainsi que cette éternelle menace de mourir consumé. Cyrano sacrifie aux usages épistolaires de son époque et évalue lui-même l'importance de ses épanchements dans cette phrase extraite desdites Lettres d' Amour^ : i^ C'est la coutume qu'un Héros meure debout et un amoureux en se plaignant. »

L'exode de Cyrano vers la province lui est toujours néfaste. Parlerai-je de cette inconnue

« aussi belle qu'Alcidiane » comparable au soleil et dont le château est inaccessible, même à ses lettres « pleines de soumissions et de respects? » C'est en province qu'il l'a rencontrée; il lui parle « tous les jours en esprit » et la supplie d'être « accessible aux témoignages de vénération» qu'il a dessein «de lui rendre». <( Vous sçavez, ajoute-t-il, que les Dieux reçoivent favorablement la fumée de l'encens que nous brûlons ici-bas, et qu'il manqueroit quelque chose à leur gloire, s'ils n'étoient adorés : Ne refusez pas de l'estre ; car si tous leurs attributs sont adorables, puisque vous possédez très éminemment les deux principaux, la sagesse et la beauté, vous me feriez faire un crime, si vous m'empêchiez d'adorer en votre personne le divin caractère que les Dieux y ont imprimé. » Cet homme serait fort malheureux s'il était sincère. Mais l'on me permettra de certifier que la seule imagination brûle. D'ailleurs Cyrano ne se contente pas d'aimer les femmes à peine entrevues et dont il n'a qu'un éblouissant souvenir. Il lui faut la gloire des Geoffroy Rudel et des André de France. Je le vois contant à la lune, que fait sourire sa douce folie, les an-

goisses de son âme pour une inconnue dont on a, devant lui, vanté la beauté et l'esprit.

Segnour, tenes mj> per veraj L'Amour qu'aj> vers ella dt luench Car per un hen que m'en esbay Haj mi lie mais, tant soj> de luench ( i ).

Moins fou cependant que ses devanciers, Cyrano n'ira point mourir sur la terre lointaine où gîte son inconnue. Mais il écrira. Un voyage eut été l'indiscutable preuve de sa sincérité. Un écrit est l'indiscutable preuve de sa tiédeur. Cependant, à l'en croire, des flammes vives échauffent son cœur et le cimetière — toujours le cimetière! — recevra bientôt ses os consummés. Et cela parce que « la personne qui me parla de vous, lit de vos charmes un tableau si achevé que tant que dura le travail de son chefd'œuvre, je ne pus m'imaginer qu'il vous peignait mais qu'il vous produisait. Ça été sur sa caution que j'ai capitulé de me rendre; ma lettre en est l'otage. »

J'ai montré jusqu'ici Cyrano, aimable comé-

li ) Jaufred Rudel.

dien d'amour, trouvant dans son talent d'écrivain assez de ressources pour simuler une passion absente. Je vais maintenant le montrer haletant, enfiévré, sincère — et l'on remarquera que de ses phrases se sont quasiment évadées les pointes coutumières : «• Je ne te vois qu'à demi parce que je t'aime trop, écrit-il ; et tu penses me voir trop parce que tu m'aimes qu'à demi. Viens chez moi tout à l'heure, si tu veux convaincre de mensonge l'appréhension que j'ai de ne te voir jamais. Il y a déjà un jour que nous ne nous sommes vus. Un jour, bons dieux! Ah! je ne le veux pas croire, ou bien il faut me résoudre à mourir. Penses-tu donc m'avoir laissé dans le cœur ton image assez achevée, pour se reposer sur elle de tout ce qu'elle me doit promettre de ta part ? Il est vray qu'elle y est peinte fort bien : mais je n'oserais la présenter à mes yeux, parce que je m'imagine qu'il la faudrait tirer de mon cœur, et je ne sçay si je l'y pourrois remettre sans toy. Je voy bien maintenant que je ne suis pas un soleil, comme tu m'as très souvent appelle ; car les cadrans ne s'accordent pas au compte que je fais des heures; j'en compte mille de-

puis ta cruelle absence de chez nous. Cependant tu ne regardes l'horloge que pour y apprendre l'heure de ton dîner, sans te soucier si celle que tu souhaites ne sera point peut-être ma dernière ; ou quand tu viendras faire de belles excuses, si tu me trouveras en vie pour les écouter. »

J'ai reproduit tout entière cette lettre pour inculquer en M. Rostand l'idée que des relations intimes unissait Cyrano à cette absente impitoyable. Il aurait également pu se convaincre de la défloration de Cyrano en lisant le passage d'une autre lettre où celui-ci parle « de l'aimable douceur d'une peau bien unie » et dont il a apprécié par « la déposition des mains » les voluptueuses finesses.

L'amour arrache à Cyrano des cris d'admiration, de désappointement, de douleur qui marquent qu'une grande émotivité dormait sous l'élégant et glacé badinage. « Quand je vous aperçus, il me sembla trouver ce beau, à la recherche duquel la Nature pousse tous les hommes. Quand vous parlâtes, je m'écriai : Voilà ce que j'ai voulu dire tant de fois !... » N'était une anatomique anecdote dans laquelle

I 2b LES ERREURS DE DOCUMENTATION

son cœur, ce « petit souverain » en ignition, lutte contre les autres organes mutinés, cette lettre serait exquise d'adoration extasiée.

Un sentiment impétueux s'exprime par une frénésie de mots : « Je brûle, je tremble, mon poux est déréglé ; c'est donc la fièvre. » Atthis reçut des épitres analogues de Sapho, la grande Amoureuse grecque, et c'est par un dérèglement de pouls, des brûlures suivies de tremblements qu'elle traduisait des mouvements furieux de sa passion. Cyrano se rencontre avec tous les grands esprits, même en amour ; c'est donc qu'une affinité l'unit à ceux dont l'admiration universelle consacra le génie. L'amertume se manifeste au contraire par des dolences et des lenteurs d'expressions : « A peine eûtes-vous achevé ces paroles trompeuses, répandu quelques larmes perfides et poussé des soupirs artificieux, dont votre bouche et vos yeux démentaient votre cœur, que fortifiant en votre âme un reste de cruautée cachée, vous redoublâtes vos caresses, afin d'éterniser en ma mémoire le cruel souvenir de vos faveurs que j'avois perdues. » Et comme Cyrano souffre profondément, la plus minime marque d'intérêt

le transporte. « Vous me voulez du bien. Ah ! dès la première ligne, je suis votre très humble, très obéissant et très passionne' serviteur ! » L'Amour met en lui des élévations inconnues et c'est religieusement, avec toute sa reconnaissance, qu'il écrit : « Bien loin d'avoir perdu le cœur quand je vous fis hommage de ma liberté, je me trouve au contraire, depuis ce jour-là, le cœur beaucoup plus grand. »

Et qu'est ce, au juste, que l'Amour, selon Cyrano? L'Amour? « C'est le passage réciproque de deux Ames qui se cherchent pour animer en commun ce qu'elles aiment et dont une moitié ne peut être séparée de la moitié sans mourir. » La définition n'est peut-être pas très claire, mais elle a ce mérite inestimable de montrer quelle haute conception Cyrano avait de ce sentiment et d'évoquer spontanément toutes les épreuves qu'il comporte.

Ce « passage réciproque de deux Ames qui se cherchent» n'indique-t-il pas les préludes de l'Amour, les aspiratious sourdes, les craintes vagues, les frôlements d'êtres qui veulent s'approfondir avant de se donner? « Animer en commun ce qu'elles aiment » c'est se créer cette

identité d'opinions et de désirs, cette condescendance mutuelle, ce secours constant qui constitueront la sérénité dans l'Adoration. Le plus admirable peut-être de la pensée sus-énoncée, est cette mort dans la séparation. Evidemment Cyrano a souffert du. délaissement. Il a éprouvé les tortures de l'être qu'une grande désillusion d'Amour a jeté sans but au gré des matérialismes et des promiscuités de la vie. Il a été l'épave émiettée, après le mat orgueilleux et pavillonné, trempant dans l'azur son aiguille de cuivre. Et c'est pourquoi la Mort lui paraît enviable et nécessaire : elle est la Libératrice!... Et cependant ce poète qui a tant gémi préconise l'Amour qui fouette l'enthousiasme et stimule l'inspiration : « Brûlons d'Amour ; cette flamme est si douce! » Il prononce après plusieurs siècles les paroles du grand Ovide :

Tempus erit, quo tu quœ iiunc excludisamentum, Frigida déserta nocte jacebis anus :

Nec tua nocturna frangetur janua rixa, Sparsa nec inventes limina mane rosa.

J'estime que cet homme est sublime, puisque, le cœur brisé, il bénit la main qui le

frappe et qu'il vante aux générations futures la gloire des souffrances amoureuses. . .

Sous cet homme d'esprit, sous ce prodigieux comédien, il y avait le sensitif, le souffrant, et quels désespoirs lui eussent été réservés s'il avait voue' sa vie à cette extravagante Roxane? Toutes les futilités sont assemblées en elle avec tous les resplendissements. Voyez-vous Cyrano, le vrai Cyrano entiché de cette belle poupée qui, par un perfectionnement intérieur, parle du « conseiller des Grâces » avec des révérences Scudériennes. Dans Christian ou plutôt Christophe de Neuvillette, elle n'a vu que l'expression extérieure, agrémentée de cet esprit spécial que l'on cultive au fond des ruelles. Et elle lui donne tout son être pour quelques phrases mièvres.

Et l'on voudrait que Cyrano sincère eut ce tempérament, qu'il fit des stations sous les balcons couverts de feuillages, où les jalousies ont des frissons surnaturels et des entrebâillements

i3o Lr:s krreuks dr documkntation

extasiés? Non, non, Cyrano parle précieux dans ses lettres et seulement dans ses lettres. La vie le trouve emporté, brusque, entreprenant. Le balcon de Roxane eut été le lit nuptial de Cyrano, si Cyrano eut convoité Roxane. Jamais il n'eut joué ce sot rôle .de porte-voix, et lui souffler une péronnelle eut été signer son arrêt de mort, à moins qu'il n'eût résolu de l'aimer par désœuvrement. Le sacrifice de son amour eut alors été chose facile.

Cependant nous aimons cette Roxane adorablement féminine, cette Roxane « dont la douceur des parfums, les attraits de la vue, la mollesse des veftements, les délices du gouft, les charmes des oreilles partagoient misérablement Tàme qui semblait eftre clouée à la chair et livrée en proie à toutes sortes de vanités. » Nous aimons Roxane avec sa nervosité et sa rosserie — que dis-je ! à cause de cette nervosité et de cette rosserie. Puis, elle a le contour radieux, le geste séducteur, toutes les attractions de la Tentatrice. Hommes, pouvons-nous résister à la tentation ?

Donc, personnifiant Cyrano, adorons la Roxane fictive que l'on nous montre; adorons, souffrons

DE « CYRANO DE BERGERAC " IDl

et dévouons-nous; mart3Tisons-nous par Amour et par Amitié, et lorsque nous aurons subi toutes les tortures, allons mourir comme des demi-dieux, en un couvent dont le merveilleux décor sérénisera notre Ame. La belle Mort ! la Mort suave! Mais pourquoi donc cette Roxane, dédaigneuse maintenant des joies mondaines, passée aux feux de la religion, ne sent-elle pas, en le découvrant, la grandeur de notre sacrifice? Pourquoi n'at-elle pas, devant l'irréparable, de ces sanglots de regret qui déchirent une poitrine et qui nous donneraient, à nous, un avantgoût de paradis ? Pourquoi ses bras ne se tordent-ils pas de désespoir et ses yeux n'ont-ils pas d'expression hagarde?

Cette épouvantable douleur qui devrait briser l'héroïne de M. Rostand, nous l'attendons en vain. Des cris, des larmes, l'explosion d'un chagrin immense, frénétique, convulsif, voilà qui nous récompenserait de la surhumaine abnégation qui annihila toutes les forces de notre être. Et nous sentons que mourir avec l'angoisse qui nous étreint est plus odieux encore qu'avoir vécu avec le sombre cancer de cet Amour sans espoir.

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Et devant cettte inconcevable froideur, nous méprisons cette Roxane dont l'extraordinaire dédain prend vie en un sentiment inconnu des hommes. Et revenant à la véritable Roxane, à Madeleine Robineau que Cyrano chanta peutêtre dans sa Lettre à une femme rousse et que Christophe de Neuvillette, rude soldat, épousa pour sa beauté et ses nobles sentiments, nous nous prenons d'un tout autre amour, un amour plein d'apaisement triste pour l'ange de douceur et de charité que fut cette femme, devenue, avec les années, monstrueuse de laideur. Et c'est, en effet, celle-là que Cyrano aima simplement, respectueusement, cousinement...

Les beaux vers que j'ai tout à l'heure critiqués, au point de vue historique, qu'on me permette de les citer encore :

J'ignorais la douceur féminine. Ma mère Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de sœur Plus tard, fai redouté l'amante à l'œil moqueur Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.

Je les veux rapprocher d'un morceau de Verlaine qui chante et qui pleure, et qui évoque toute une vie humaine :

Je suis venu, calme orphelin, Riche de mes seuls j'eux tranquilles Vers les hommes des grandes villes :

Ils ne m'onl point trouvé malin.

A vingt ans, un trouble nouveau.

Sous le nom d'amoureuses flammes.

M'a /ait trouver belles les femmes :

Elles ne m'ont pas trouvé beau.

Bien que sans patrie et sans roi Et très brave, ne Pétant guère, J'ai voulu mourir à la guerre :

La Mort n'a pas voulu de moi ! ...

Toute la philosophie de Verlaine avec son charme poignant et sa résignation est contenue dans ces quelques vers. Il y avait un peu de Cyrano dans Verlaine, le fantasque, le sceptique, l'e'motif et le mystique : des sentiments en désaccord et toujours s'accordant ; puis une pointe de finesse triste, un peu d'égarement, un peu de misanthropie, quelque chose qui pourrait s'exprimer par le : Que viens-je faire

dans cette galère de la vie, moi l'incompréhensible et l'incompris? Que viens-je faire, moi, artiste, qui vais me heurter au bourgeoisisme et à la sottise humaine? Voilà pourquoi Verlaine, se posant cette question, a bien souvent déploré d'être :

Suis-je né trop tôt ou trop tard ?

Qu'est ce que je fais en ce monde ?

O ! vous tous ! ma peine est profonde ! Prie{ pour le pauvre Gaspard !

Il y a d'ailleurs entre Cyrano et Verlaine plus d'identité qu'on ne le croirait. « Nous devons Pierrot à Cyrano, dit Charles Nodier, Pierrot l'homme du peuple grossièrement dégourdi. Pierrot insouciant du bien et du mal, par principe et par éducation, mais musard, gourmand, narquois, ribleur par occasion et volontiers prêt à mal faire. Pierrot est une créature immortelle. »

Nous devons à Verlaine Pierrot, hanteur de paysages flous. Pierrot de féerie dont la stature grandit tandis que monte le rayon de lune ; Pierrot subtil et narquois ; Pierrot, ribleur par volonté; Pierrot musicien, qui tire d'une man-

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doline des sons d'une pureté de cristal et qui, subitement, par farce, la fait miauler ce large miaulement d'amour qui berçait les nuits du poète, tout là haut, vers Montmartre, Et ce Pierrot artiste fut enfanté un soir où cette lune aimée du pauvre Lélian éclairait ses amours avec quelque Cassandre plus fine que l'ancienne Lisette, plus corrompue aussi, mais non moins joyeuse et attachante.

Outre cette identité de conception, il y a entre Cyrano et Verlaine cet extrême désir de ne point répéter ce qu'ont déjà dit des précurseurs de talent. Verlaine, à chaque heure de sa vie, hurle contre les plagiaires, leur jette dans des polémiques violentes leur vilenie à la face. Aussi s'applique-t-il à ne formuler que des pensées ou transparaît sa personnalité douloureuse.

A Cyrano, à Verlaine, la Nature donna en partage un extraordinaire visage dont les traits se gravent à première vue. Tous deux, sur la tin de leur vie, frappés de calvitie, auréolés de barbes soyeuses et vivaces, possédèrent un air moitié songeur, moitié hurluberlu. La concupiscence sexuelle leur inspira d'incroyables

folies et leur laissa, avec les accidents qui en sont les suites inévitables, cette langueur qu'une gaieté' factice s'efforce de dissimuler. Leur athéisme fit place à une subite et extravagante religiosité. Cyrano allait, selon Ménage, « à la messe à la Mercy, à midi, en haut de chausses et en bonnet de nuit, sans pourpoint. » Verlaine, sur les marches de Saint-Roch, demandait publiquement à Dieu pardon des offenses qu'il avait pu lui faire, s'accusait dans un grand trouble d'àme et, avec un repentir sincère, frappait de son crâne chauve le granit, pleurait^ et finalement enfantait les sonnets de Sag-esse.

Tous deux vécurent et moururent misérables. Cyrano, abandonné du duc d'Arpajon; Verlaine délaissé de tous les vils personnages auxquels il avait dispensé les rayons de sa gloire, acheva l'existence à l'hôpital, parmi les gueux qui, seuls, peut-être, eurent, pour sa détresse, une larme.

Verlaine à peine mort, toutes les plumes de France s'usèrent à célébrer l'harmonie de son vers et la subtilité de sa pensée. L'oublié d'hier eut une renommée posthume; il détrôna Mus-

set; il fut, à l'égal des plus illustres poètes, encensé, et revécut en effigie.

Cyrano, lui, n'eut pas ce regain de sympathie. De son vivant même, ses livres tombèrent dans le plus grand discrédit; on le lisait en cachette et on n'avouait pas l'avoir lu. Après sa mort, l'oubli serait tombé sur lui comme un suaire si l'amitié vigilante de Le Bret ne s'était vaillamment manifestée. Avant de regagner la province où l'appelaient des obligations, il s'imposa la lourde tâche de rassembler, d'éclaircir et d'éditer les quelques oeuvres éparses. Et la tâche fut lourde en ce sens que quelques vautours — jésuites, prétend-on — acharnés à la révision des paperasses posthumes, surent en distraire d'intéressants manuscrits. Pourtant, Le Bret aimait assez son compagnon de jeunesse pour surmonter les difficultés, et conduisit à souhait l'entreprise de cette reconstitution.

Tous deux, malgré cette union de toute leur vie, cette condescendance aimable, ce soutien fraternel, dorment d'un égal et obscur sommeil. Le temps les a ensevelis dans un même oubli, et les hommes n'avaient jamais essayé de traverser, comme ils ont traversé les glaces polai-

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res, les glaces de cette obscurité. Il y avait pourtant dans ce voyage de découverte autre chose qu'une chimère hyperboréenne, autre chose qu'un leurre obstiné. Il y avait la certitude de trouver au bout de Tétape une oeuvre talentueuse et hautaine. Ce voyage, M. Rostand l'a entrepris; et, bien qu'il ne l'ait pas mené à bonne fin, pour la subite renommée qu'il a créée à Cyrano, il mérite l'auréole d'un rayon de lune !...

Bordeaux, Mut- Août I 8g8.

289S-9S. — Imp. F. DucLoz, MouTiERS (Savoie)

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