‹ Le cyrano de l'histoireChapitre 6 sur 7 · PREFACE XXIII · texte numérisé non relu

PREFACE XXIII

est née entre nous de ce que vous n'aye{ pas compris que Cyrano était asse{ beau, grand et noble pour mériter qu'on ne le travestit point en pantin risible, en amusant croquemitaine, uniquement destiné à provoquer par ses saillies dans l'adipeuse panse des bourgeois le frémissement d'un rire rabelaisien /...

EMILE MÀGNE.

DE

JE ne veux pas m'élever contre la popularité de M. Rostand ni prouver que sa comédie héroïque est l'œuvre d'un talent grossier et d'une plume inhabile, mais simplement re'tablir les actes de Cyrano dans leurs dates respectives. Gomme vous le verrez, M. Rostand semble ignorer complètement les dessous du xvn^ siècle et, n'était le charme particulier dont il a su entourer Bergerac, son œuvre nous apparaîtrait

moderne, très conventionnelle, un peu façonnière, en somme de valeur médiocre.

Les pontifes du Mercure de France l'ont jugée d'une façon assez rigide : « A la représentation de cette œuvre, dit Ferdinand Hérold, eut été préférable une reprise du Bossu ou de quelque autre mélodrame conçu dans la même poétique que la pièce de M, Rostand, mais plus ingénieusement imaginé et moins déplorablement écrit. Dans C/i^ano de Bergerac, une intrigue quelconque relie entre eux les épisodes nécessaires aux pièces de cape et d'épée. »

Ceci est évidemment partial et dicté par cette singulière irascibilité qui est le propre de ces jeunes esthètes. Il y a quelque raison cependant dans ce jugement et le grand mérite de Cyrajio est, comme l'exprime M. Jules Lemaitre, d'avoir paru à propos : « Je vois à l'énormité de ses succès, ajoute l'éminent critique, deux causes, dont l'une (la plus forte) est son excellence et dont l'autre est sans doute une lassitude du public et comme un rassasiement, après tant d'études psychologiques , tant d'historiettes d'adultère parisien, tant de pièces féministes, socialistes, Scandinaves : toutes pièces dont je

ne pense à priori aucun mal, et parmi lesquelles, il y en a peut-être qui contiennent autant de substance morale et intellectuelle que ce radieux Cyrano. »

D'autres critiques, pour e'iever Cyrano, abaissent la littérature contemporaine, mettent au rang des lourdauderies théâtrales les pièces de MM. Armand Silvestre, Henri Lavedan, Georges de Porto-Riche. Voici le jugement de cet excellent M. Faguet qui me parait avoir, ce soir-là, maladroitement assujetti ses besicles : « Le public ne pouvait pas savoir que c'était le plus beau poème dramatique qui eut paru depuis un demisiècle et qu'un grand poète s'est décidément déclaré, hier, de qui on peut espérer absolument tout, qui à 29 ans ouvre le xx"' siècle d'une manière éclatante et triomphale, qui est destiné à nous consoler de toute la littérature industrielle oii nous pataugeons, qui annonce une période nouvelle, sur qui, enfin, l'Europe va avoir les yeux fixés avec envie et la France avec un ravissement d'orgueil et d'espérance...»

M. Faguet qui tant a médit de Voltaire et avec un si visible et si froid parti pris, est emballé au point d'oublier l'étroitesse caustique de sa

LES ERREURS DK DOCLMRNTATION

phrase habituelle. Une tirade antigrammaticale, allongée de chauvinisme et de banalité, c'est déroger aux vieux principes établis. De la froideur ! De la froideur ! M. Faguet, comme Danton disait: De l'audace! et Verlaine: De la douceur!...

Cyrano, comme on le voit, a bouleversé les esprits les plus pondérés. M. Francisque Sarcey, notre oncle, seul est resté dans le médium d'admiration. Son régime végétarien le préserve des faciles emballements.

— :^« Cyrano est une très belle œuvre, dit-il, c'est une œuvre de charmante poésie, mais c'est surtout et avant tout une œuvre de théâtre. La pièce abonde en morceaux de bravoure, en motifs spirituellement traités, en tirades brillantes, mais tout y est en scène...»

Voilà : sans imagination, sans fatigue, et toujours le sourire sur les lèvres.

La pièce de M. Rostand nous donne la vision d'un énorme diamant dont les facettes innombrables scintillent au soleil de la rampe. L'esprit en déborde, et très fin, si fin même qu'on se trouve quelquefois porté à dire : « Voiturez-moi

les commodités de la conversation que j'écoute Alcandre et Sapho exprimer des choses subtiles !...»

~y Cyrano de Bergerac est apparu à propos. Il a réalisé les désirs errants. Las de s'alanguir avec les héroïnes hystériques, les hommes désiraient un peu rire. M. Rostand a donné du rire franc, du rire clair, qui sonne comme un chant d'alouette. Il a mis sur la scène en la personne de Cyrano, le type du Français doublement Français, puisqu'il est gascon! (i). C'est une création vraiment nationale : de là son retentissement et l'enthousiasme du public. Aller voir Cyrano, c'est pérégriner vers le lieu

(1) M. le vicomte de Poli a essayé dans un article de son Dictionnaire héraldique de démontrer que Cyrano, appartenant à une famille italienne ne pouvait être gascon. D'autres avant lui avaient vainement cherché à Bergerac quelque papier concernant le redoutable bretteur. Nous voulons bien admettre que ce nom de Bergerac, Bergeracq ou Bergerat était celui d'une propriété sise dans les environs de Paris. Mais alors la comédie de M. Rostand dont tout le charme tient justement dans ce mélange de tendresse^ de fanfaronnade, d'indépendance et de franchise inhélent au caractère gascon, n'aurait plus sa raison d'être. Pour cette fois nous répudierons la sèche critique et suivrons la tentante chimère du poète. Si Cyrano n'était pas gascon, il faut avouer que la Gascogne lui devait, à cause de son tempérament éminemment méridional, des lettres de naturalité.

saint où gît l'àme nationale ; c'est se retremper de patriotisme pour des luttes nouvelles...

Saluer en M. Rostand un descendant des poètes qui caractérisèrent l'esprit français, serait, s'il était à la fois simple et profond, comme Marot, Villon, La Fontaine, le plus beau titre de gloire à décerner à son talent. Malheureusement M. Rostand est extrêmement complexe et superficiel. La pensée est absente de son œuvre, où, seul, le miroitement est excessif. Ce miroitement nous séduit, nous attire, annihile nos facultés; nous sommes épris d'un mirage, le tour est fait. M. Rostand est un merveilleux prestidigitateur. Au sortir de la Porte-St-Martin, calculez combien d'hommes auront trouvé dans CyraJio de Bergerac matière à méditation . Aucun. Donc la pièce est sans pensée: elle tourne, tourne très vite comme les bras de ces moulins dont il est parlé; nous nous accrochons, pris de vertige, aux palettes multicolores qui nous envoient d'un effort violent « dans les étoiles ». Et c'est ce qu'a voulu M. Rostand.

Pourtant la critique aveuglée dit en la personne de M. du Tillet : « Et voici qu'un poète paraît, plus poète que tous les autres, doué

comme aucun , extraordinairement riche en verve et en images, d'une abondance surprenante, d'une imagination subtile et opulente... Nous savons gré à M. Rostand de nous avoir prouvé qu'une pièce en vers peut n'être ni boursouflée ni niaise.

« On a tout dit sur le style de M. Rostand. Nul depuis Regnard n'eut un vers de théâtre plus souple, plus vivant, ni plus alerte. Ce qu'il y a de particulier, c'est que ce nouveau Regnard est tendre et sensible, qu'il sent et qu'il pense,., ^y

Si M. du Tillet s'abuse, M. Ferdinand Hérold me semble un peu trop clairvoyant : « Il faut pourtant être juste envers M. Rostand, dit-il, €t lui reconnaître un talent singulier ; il est un art, en eifet, qu'a perfectionné l'auteur de La Princesse lointaine ; c'est l'art de mal écrire. M. Rostand versifie aussi mal qu'il écrit. Parce que de nobles poètes ont libéré l'alexandrin des règles anciennes et démontré par de belles oeuvres que son harmonie ne dépend pas de la plus rigoureuse des césures, M. Rostand s'imagine que pour faire des vers il suffit de mettre une rime toutes les douze syllabes. Le résultat

s LFS ERREURS DE DOCUMENTATION

de ce système est que, le plus souvent, les personnages de Cyrano de Bergerac ne s'expriment^ qu'en une prose lourde et peu claire. »

Vous avez deviné : les nobles poètes sont MM. Ste'phane Mallarmé, Francis Vielé-Griffin,. St-Georges de Bouhélier et Ferdinand Hérold lui-même.

.;- Le seul critique qui ait à peu près donné la note juste, M. Fernand Gregh, s'exprime ainsi :

<( Jamais pièce de théâtre n'a été mieux faite pour réussir. Elle est héroïque, elle est comique, elle est gaie, elle est pathétique, elle est folle^ elle est tendre. La variété en est inouïe. Il y a là-dedans un tour de mains à ravir M. Scribe et M. Sarcey. Et le public, quoi qu'on dise, quoi qu'on joue est avec ^L Scribe et ^L Sarce}'. Ce qu'il veut au théâtre avant toutes choses, c'est du théâtre. Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, de la vérité ou du rêve, de la joie ou de la tristesse, même dans une pièce en vers, ce n'est pas de la poésie qu'il veut, c'est du théâtre...»

Nous avons vu que M. Sarcey s'est montré médiocrement ravi. Quant à M. Scribe

La vérité dans tous ces jugements est que

M. Rostand abonde en images et que souvent ces images sont de'fectueuses :

En vous vojant si gros et bcte comme une urne

dit-il ; ou bien encore :

La lune dans le ciel luisait comme une montre

OU bien encore :

Et pareille en tous points à la fraise espagnole La haine est un carcan, mais c'est une auréole.

Quand elles ne sont pas de'fectueuses, elles prennent une tournure hésitante et développent une banalité :

Et Je le bais depuis qu'il se permit, un soir.

De poser son regard sur celle... Oh ! fai cru voir

Glisser sur une fleur une longue limace !...

l On le voit, les images de Cy7\ino n'ont pas toujours la tinesse et la coloration qu'on leur prête. Il en est de même du style qui, dans les pièces en vers de cette gaîté-là demanderait une légèreté libellulaij'e. Or, le style de M. Rostand est loin d'être comparable à celui de Regnard J

Les incidentes s'y succèdent sans transitions, les épithètes sV amassent, tout cela est relié par des qui et des que précipités et dont la répétition produit un déplorable etîet à l'oreille :

yU camus, sot cainird, tète plate, apprenez Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice. Attendu qu'un grand ne{ est proprement l'indice D'un homme affable, bon, courtois, spirituel. Libéral, courageux, tel que je suis, et tel Qti'il vous est interdit à jamais de vous croire, Déplorable maraud! car la face sans gloire Qut' va chercher ma main en haut de votre col, Est aussi dénuée... de fierté, d'envol, De lyrisme, de pittoresque , d'étincelle. De somptuosité, de Ne{ enfin, que celle... Que va chercher ma botte au bas de votre dos !...

M. Rostand ne sait pas construire la phrase périodique; cela est démontré par cet exemple. Un personnage ànonnantnous rendrait ces quelques vers insupportables, bien qu'on ait fort maladroitement essayé d'en atténuer la lourdeur en les scindant, à l'endroit où j'ai placé quelques points de suspension, par un Aï ! exclamatif mais non allégeatoire.. Comparer le métier de Rostand à celui de Victor Hugo est une véritable hérésie littéraire. M. Gustave

-la terr^ mt-Jut i mpot'tune ,

Oe pru mon efsnrt vers us Cutuc. , ; Ui/ Vis leJ^oUil,et /a J^iuie , \

t.t 7iiu(nienant ui/ v ox^ les '^ u ujc , ' \

Jcl.'n ' ie i^ovttlf; ■ I

j!.,Mlll!lllll!,.hl!llilllllllli|l|linilililnfiJ|jiliiHf|

GeftVoy qui se permet cela n'a sans doute jamais lu Ruy Blas.

Le caractère de Cyrano a été' entièrement diversifié. M. Rostand a fait de cet intelligent soudard un personnage de bergeries, un névrosé de la dernière heure. Il nous Ta présenté dans le décor de l'Astrée, si changé et si peu à son avantage que nous ne pouvons le reconnaître. Il nous le montre, au cinquième acte, avec cet air morbide, cette voix languissante, ce geste vague, cet œil noyé, particulier aux poitrinaires de Millevoye. Pauvre, pauvre Cyrano ! Les hommes qui n'avaient jamais fréquenté ses livres l'ont trouvé admirable dans ce rôle de sentimental. Et surtout les femmes, les belles épuiseuses, les divines consolatrices qui ont au fond de leur être une petite âme toute de tendresse et de pitié pour ceux qui souffrent et s'éteignent dans une crépusculaire mélancolie. Ils et elles ont voulu qu'il soit comme le poète le leur avait évoqué : tendre, généreux, héroïque, éloquent et laid. Cette laideur « c'est la tare définitive, irrémédiable, contre laquelle échoueront son héroïsme, son éloquence et sa tendresse )>, dit M.duTilletqui, ignorant Cyrano, fait à 35 ans un

vieillard mélancolique du réprouvé rageur et bilieux qui s'en allait de ce monde en pleine lucidité d'àme, déplorant de ne pouvoir ranimer un corps épuisé par des vices de jeunesse! . .

Ah ! l'imagination de M. Rostand a été fatale au vrai Cyrano. Dés.ormais, on ne le verra plus qu'à travers les brumes de son Cvrano de convention. On ne voudra plus que le héros du Mouzon soit un athée détesté de la foule, le t3'ranneau de Montfleurv, le meurtrier de Fagotin, l'ennemi de Loret et de Dassoucy, l'implacable adversaire de Scarron.

J'essayerai d'ordonner le chaos chronologique volontairement ou involontairement établi autour du Démon de la bravoure. Car M. Rostand, en sa qualité de poète, n'étendra pas les attributions de la chronologie. Entrer un instant à l'Arsenal, compulser quelques livres traitant du xvii^ siècle n'eut point constitué un acte d'extrême virilité. Mais M. Rostand est un des admirateurs de celui qui établit le fameux principe du moimdre effort et sa comédie s'en ressent.

Tout d'abord, un mot sur l'Hôtel de Bourgogne. Lorsque les confrères de la Passion cédèrent leur théâtre aux comédiens qui devaient

en faire l'Hôtel de Bourgogne, c'était le rendezvous de la crapule parisienne. On lui donnait communément le nom de « maison de Sathan ». Les honnêtes gens n'osaient plus s'y risquer, n'étant pas en sûreté au milieu des voleurs et des spadassins qui le hantaient. Les mousquetaires, les pages, les laquais avaient leur entrée gratuite, ou, tout au moins, s'en étaient arrogés de vive force le privilège. C'est même à ce privilège que Molière et les Béjarts, fort mal rentes dans leur jeunesse, durent d'assister aux représentations de l'Hôtel de Bourgogne et de prendre ainsi de gracieuses leçons de déclamation.

Le maître de la troupe faisait le boniment devant la porte, tout comme le directeur de nos baraques foraines et alléchait le peuple, assemblé au son de la caisse, par les redondances de sa rhétorique et les subtilités de sa dialectique.

« On arrivait dans la salle plus de deux heures avant la représentation, pour y passer le temps en devis impudiques, en jeu de dez, en gourmandises, ivrogneries et batteries ». En i63i on avait sensiblement remédié à cela, mais il

restait beaucoup à faire. Des lampadaires formés de bougies en croix avaient e'té appendus aux murailles et éclairaient la scène, la salle, les couloirs, dont l'obscurité antérieure, propice aux méfaits de la canaille, avaient provoqué l'observation du père Garasse, qui, dans sa Doctrine Curieuse (162 3), présentait l'Hôtel de Bourgogne « comme une succursale des lieux de débauche ». En i635, pour éviter les désordres qui se produisaient journellement, on défendit aux pages et aux soldats d'entrer avec leurs épées. Plus tard, une émeute ayant mis en péril le théâtre et ses acteurs, on se décida à sévir contre la canaille qui s'intronisait de plein droit au parterre et à ne lui en plus permettre l'accès que les quinze sols obligatoires en mains.

Donc, l'intérieur du théâtre, tel que nous le représente M. Rostand nous paraît avoir gardé sa physionomie véritable. Je vous ferai observer cependant que, comme il est dit plus haut, dès i635, le port d'armes était prohibé au théâtre. Les édits, en 1640, sont-ils donc tombés en désuétude qu'un cavalier formule ceci :

Ou iw coDiiih'iice qu'il deux heura. Le pariiTre E't vide. Exereoiis-Jtoiis au fleuret

C'est que M. Rostand, inconsciemment, met une vérité dans une erreur :

On lit dans le libretto de sa pièce : La salle de l'Hôtel de Bourgogne, en 1640... Sur les battants d'une porte, aifisi que dans plusieurs coins et au-dessus du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit : La Clorise.

Ces deux phrases forment l'erreur principale sur laquelle vient se greffer une multitude de fautes.

La Clorise, pastorale de Baro, fut imprimée en i632, ainsi que le constatent deux privilèges du roi et la mention de l'éditeur La Pommeraye dont est muni l'exemplaire que j'eus en mains. Généralement, on imprimait les pièces de théâtre après leur première représentation, les libraires ne se souciant pas plus qu'aujourd'hui de mettre en vente un ouvrage aj^ant eu la réprobation du public lettré. Donc, la première de la Clorise dut avoir lieu en 163 1, année dans laquelle les anthologies du théâtre français de Chappuzeau, Parfaict, Lucas, etc. la mentionnent.

Balthazar Baro était un pauvre jurisconsulte qui, au sortir des paperasses, rimaillait pour se

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distraire. Sans talent, sans grandes prétentions, il eut surtout le mérite de plaire à d'Urfé dont il était le secrétaire et l'élève et à la duchesse de Chevreuse, sa protectrice. En sacrifiant aux douceurs de la pastorale, en conduisant au bord d'un ruisseau conventionnel, affluent du Lignon, des bergers, des bergères, des amoureux transis et de damnables inhumaines, il fit œuvre de disciple condescendant. Et ce fut auprès de d'Urfé son titre le plus méritoire à une protection qui ne lui fit pas défaut.

La duchesse de Chevreuse, de son côté, ajoutait à sa toute puissance de femme, sa redoutable puissance de conspiratrice. Celle qui l'ut la perpétuelle ennemie de Richelieu, qui mit au service de ses haines une beauté et un charme exquis, qui ne trouvait de plaisir certain qu'en l'opposition aveugle à tout système gouvernemental, qui, dans le but de satisfaire une idiosyncrasie politique, eut bouleversé le monde, avait assez d'autorité pour porter Baro à la gloire, mais pas assez évidemment pour lui souflfer le génie. Le pauvre bonhomme travailla, lutta, secoué par l'inspiration, inapte à concevoir, malgré cela, des chefs-d'œuvre.

La Clorise fut sa meilleure composition. Elle vit le jour avec effort, n'excita point l'enthousiasme populaire, laissa le nom de son auteur inconnu et, au dire de quelques personnages déserts d'idées, méconnu.

En i63o, Rotrou qui avait la faveur du public et qui, à juste titre, est considéré comme le précurseur de Corneille, avait donné à la scène Cléagénor et Doristée et la Diane, dont le succès devait se perpétuer suffisamment pour étouffer en son germe le problématique succès de la Clorise. En i63i, il donna les Occasions perdues et V Heureuse Constance, tandis que Scudér}^ du Ryer, Durval, du Rocher, de Rayssiguier et d'Auvray alimentaient la scène avec un talent au moins égal à celui de Baro. La Clorise dut donc passer inaperçue au milieu des fiévreuses compositions de ces auteurs qui, au fond des ruelles, trouvaient, mieux encore qu'aux feux de la rampe, la notoriété.

Etant donnée l'obscurité de cette pièce, est-il possible qu'elle ait gardé la faveur du public de i63i à 1640? Neuf ans de succès à une élucubration équivalente, sans comparaison de genre, aux élucubrations de M. Alexandre Bis-

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son? Dans l'intervalle, Scudéry, Chauvreau, Boisrobert, Chapoton, Sallebray, Rotrou, Benserade, Gilbert, Corneille donnaient leurs meilleures œuvres. Le Cid, Horace, Cinna étaient nés. Et, cette année là, couronnant son front d'une nouvelle palme, le père de la tragédie mettait au jour Polyeucte martyre. Et la Clorise ? Qui songeait à la Clorise six mois après son apparition? Voyez quelle figure aurait fait Balthazar Baro devant le grand Corneille en tous lieux acclamé malgré l'opposition sournoise de Richelieu et de l'Académie.

D'ailleurs, dédaignant les lauriers de la Clorise, Baro, en 1640 même, enrichissait le théâtre d'une tragi-comédie : La Clarimonde. Si M. Rostand avait affiché sur les battants des portes de l'Hôtel de Bourgogne : La Clarimonde, bien des événements eussent été rétablis dans leurs véritables dates. Mais une autre difficulté se fut alors présentée : celle de retrouver le texte des pièces de Baro qui, à part la Clorise, n'eurent point, étant donnée la maigreur de leur succès, les honneurs de l'impression. D'aucun même affirment que celle-ci ne fut point éditée. Mais ces affirmateurs, auxquels

il faut adjoindre les faiseurs de biographies, négligent, comme M. Rostand, de prendre à leur source même des renseignements précis.

Comme je le disais tout à l'heure, M. Rostand a mis une vérité dans une erreur. Il est normal, en effet, qu'en i63i les cavaliers venus au parterre ferraillent pour passer le temps ; mais en 1640, après les édits qui interdisent le port des armes au théâtre, cela est absolument anormal. Il est normal, d'un autre côté, qu'en 1640 la haute Société vienne, dans un théâtre purgé de sa clientèle canaille, assister aux combats psychologiques d'un Polyeucte martyre. Mais il est absolument anormal que cette haute société, si soucieuse de ses droits et si consciente du respect qui lui est dû, se mêle à l'agglomération de soudards, de courtisanes et de gavroches qui formait en i63i le public ordinaire de l'Hôtel de Bourgogne, pour écouter les fadeurs rimées d'une Clorise et saluer en son essor le talent d'un inconnu.

Tout cela, à la rigueur, pourrait cependant

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être admissible. Mais, écoutez ; des murmures courent dans le public :

Chut'... — Il paraît?. .. — Non .'... — Si '....— Dans la loge grillée. . . . Le Cardinal ! — Le Cardinal ! — Le Cardinal ! ...

Est-il admissible qu'en présence du cardinal de Richelieu, la canaille se permette les licences que nous représente M. Rostand ? Est-il admissible que le cardinal de Richelieu, auteur de tragédies et protecteur d'hommes illustres qui acceptaient ses corrections, se dérange pour une pièce de Baro? Est-il admissible que le cardinal de Richelieu souffre sans mot dire le duel de Cyrano avec le comte de Valvert, après avoir, quelque temps auparavant, promulgue' des édits contre le duel et fait tomber sous la hache du bourreau les tètes des comtes de Bouteville et de Chapelles (1627) coupables d'avoir enfreint sa loi ?

iM. Rostand, amoureux de la couleur locale — le croirait-on ? — fait intervenir un mousquetaire, d'Artagnan, qui, par hasard, assistait à la représentation de la Clorise. C'est une étrangeté, ces deux originaux face à face et se serrant la main. J'eusse mieux aimé pour l'in-

térêt de la comédie et la détérioration complète de l'histoire, les voir ferrailler ensemble. L'àme de Dumas en eut tressailli d'aise. D'Artagnan et Cyrano, deux gascons, fines lames, duel homérique, deux partis dans la salle, bagarre générale. Et le cardinal Richelieu? Bah! il en eut ri : Cyrano le déclare plus loin :

// était là. le cardinal ?

Le Bret (Le cardinal) a dû trouver cela...

Cyrano

Mais ires original.

Le Bret

Pourtant

Cyrano

C'est un auteur II ne peut lui déplaire Que l'on zienne troubler la pièce d'un confrère.

Un confrère comme Baro? Peuh! Il faut pour les haines épiscopales des puissances comme Corneille. Pour jugei de Polyeucte martyre seulement, le grand cardinal jaloux eut consenti à s'aller cacher derrière les grillages très épais d'une loge.

Le malencontreux amour de M. Rostand pour la couleur locale lui donne de malchanceuses inspirations. Ce mousquetaire, d'Artagnan, qui apparaît à point, voici quel article Pinart, au tome VI, page 418 de sa Chronique historique militaire, lui consacre. Charles de Baats-Castelmore, comte d'Artaignan, services ainsi résumés : « Né en 161 1, cadet au régiment des gardes françaises ; servit au siège d'Arras, en 1640... Entré aux mousquetaires à la fin de 1644 ; gentilhomme du cardinal Mazarin, en 1646; lieutenant aux gardes françaises , en 1649 i capitaine au régiment des gardes, le 14 février i65o, etc..

Donc, d'Artagnan n'était mousquetaire ni en i63i, date de la représentation de la Clor^ise, ni en 1640, date que M. Rostand assigne à la dite représentation.

Bien que M. Rostand ait fait, en intervertissant l'ordre de ces dates un énorme anachronisme, il met dans l'àme de ses personnages une inconcevable sérénité, surtout lorsque leurs

paroles peuvent donner du relief à cet anachronisme :

Tenei, dit un spectateur, à la première du Cid, j'étais là.

La Clorise étant de i63i et le Cid de i636, si ce spectateur pouvait supposer que cinq ans plus tard serait joué au même théâtre l'inimitable chef-d'œuvre du grand Corneille, il devrait mettre sa phrase au futur et dire :

Tene^, a la première du Cid, Je serai là.

Tandis que ce spectateur-prophète se perd dans la foule, un peu respectable bourgeois qui mène son fils au milieu de la canaille du parterre, après l'avoir initié aux coutumes théâtrales, lui parle ainsi :

yous verrei des acteurs très illustres... Bellerose, l'Epf, la Beaupré, Jodelet...

Ce bourgeois me paraît fort mal instruit sur le mouvement théâtral de son époque. L'Epy et Jodelet n'étaient pas à l'Hôtel de Bourgogne en i63i. Ils faisaient partie de la troupe de Mondory, au Marais. La troupe de l'Hôtel de Bourgogne, sous la direction de Bellerose, étant

insuffisante, quelques acteurs du Marais se joignirent à elle en i634, par ordre du roi. Ce furent L'Ep\', Le Noir, Jodelet, La France ou Jaquemin, Jadot et la Le Noir. Cette révélation rend assez baroque l'apparition de Jodelet et son e'nergique : Tas de veaux,!...

De la couleur locale? M. Rostand en met» mais toujours avec quelle inexactitude! Cite-t-il un nom? Il le déforme. Tel celui de Magdeleine Robineau, dite Roxane, que Somaize ne mentionne pas dans son Dictionnaij^e des Précieuses et dont M. Rostand, pour les besoins du vers» fait Magdeleine Robin.

Enumère-t-il les établissements où, de préférence, allaient se griser les poètes? Il omet le principal, le plus connu, celui où Ton rencontrait les hommes dont les noms reviennent à chaque page dans les livres de l'époque, notamment Le Cabaret de la Croix de Lorraine (i)

(i) Tiistan l'Hermitte mentionne dans le Parasite : Les deux Faisans, la Croix Blanche, le Broc, la Bastille, la Loge, le Dau. phin, la Table Roland, la Pomme de Pin, Saint-Rocb, le Poirier, la Maffdelaine.

OÙ Chapelle, l'épicurien, conviait ses camarades préfére's, où Bernier, Rohault, Tristan l'Hermitte, Molière, C3Tano même allaient discuter aux primes années de leur jeunesse les graves questions qui occupèrent les dernières années de leur vie,

M. Rostand parle-t-il d'une gazette? Il oublie la date de sa fondation. Tel le Merciu^e frajiçois y fondé en 1672, et dont Cyrano méprise la puissance en 1640.

Ces petits anachronismes pullulent dans Cyrano de Bergerac. Nous nous bornerons maintenant à les relever dans le courant du discours. Revenons au principal qui consiste, nous l'avons dit, en l'interversion de la date de représentation de la Clorise.

Plusieurs choses s'opposent à ce que l'événement qui fait le sujet du premier acte de Cyrano de Bergerac ait lieu à une représentation de la Clorise. Les biographies de Cyrano portent que cet auteur naquit de 1619 à 1620. Les dates varient selon qu'on lui assigne pour lieu de naissance Paris ou Bergerac. Il fit ses premières études à la campagne, en compagnie de son ami Le Bret, sous un curé pédant et

autoritaire. Après ample récolte de raclées, il se révolta et fut envoyé en 1634 au collège de Beauvais où il acheva ses études. Il en sortit à dix-neuf ans, vers lôSg, pour suivre avec Chapelle, Bacheaumont, Hesnaut, Molière, François Bernier, Samuel Sorbières, etc.. les cours de Gassendi qu'il avait forcé après grandes menaces à l'admettre parmi ses élèves.

En i63i, date de la représentation de la Clorise, Cyrano n'avait donc que onze ans. Le xvn^ siècle compte des exemples de précocité extraordinaire puisque nous constatons que Bossuet fut muni d'un évêché à seize ans. Cependant, provoquer à onze ans un esclandre dans un théâtre et jeter un défi collectif au parterre, cela passe les bornes et ne se voit guère que dans les contes de fées. Cyrano recevait d'ailleurs, à cet âge, à la campagne, de méthodiques leçons de choses et de non moins méthodiques leçons d'endurance nerveuse. Il n'arriva à Paris qu'à quatorze ans, quatre ans après V apparition de La Clorise, et ce fut pour subir la tyrannie du principal Jean Grangier, qui n'aurait pas souffert une pareille infraction à l'ordinaire neutralité universitaire.

Une autre raison qui rend inadmissible la querelle de Cyrano et de Montfleury à une réprésentation de la Clorise, c'est que ce dernier n'était pas à Paris en i63i. Monttieury, gentilhomme angevin, après de fortes études, entra comme page chez le duc de Guise. Puis, se sentant un goût extrême pour la comédie, il se démit de sa charge et s'enrôla sous le nom de Montfleury dans une troupe qui parcourait la province. Il devint bientôt célèbre pour la manière parfaite dont il interprétait les rôles de théâtre et l'Hôtel de Bourgogne « instruit de ses talents et de ses succès, l'attira à Paris où il fut reçu avec applaudissements ». Ce fut vers 1637 qu'il débuta, sept ans après la représentation de la Clorise. « Il joua d'original dans le Ciel et dans les Horaces ».

En 1640, il était le premier acteur de Paris. Il a pu alors jouer dans une pièce de Baro, la Claj'imonde qui fut donnée à cette époque. Mais Cyrano n'avait cure de Montfleury alors. A peine sorti du cours de Gassendi, ilse lançait dans une formidable débauche et, sur les instances de Le Bret qui venait d'entrer aux gardes de Castel-Jaloux, s'enrégimentait, recevait à

Mouzon un coup de mousquet au travers du corps, guérissait, passait, à l'insu de M. Rostand, des gardes de Castel-Jaloux aux gendarmes du prince de Conti et, de nouveau, se trouvait, au siège d'Arras, blessé d'un coup d'épée dans la gorge. Cette .double malechance le dégoûta de la guerre. 11 résolut de se consacrer désormais à l'étude.

Nous ne dirons rien de ses haines et de ses polémiques ; mais rétablissant en leur véritable date les événements qui constituent le premier acte du Cjj^ano de M. Rostand, c'est-à-dire en 1664, nous constatons que Baro n'était plus apte à enfanter des Clorise nouvelles. La mort l'avait depuis quatre ans enlevé aux paperasses judiciaires. Mais Quinault, La Fontaine, Boisrobert, Tristan, Corneille de l'Isle, Scarron, Magnon entretenaient le théâtre de pièces où Montfleury triomphait chaque jour. Auteur luimême et s'énorgueillissant du succès de ses propres tragédies, il dut se croire assez de talent pour impunément critiquer le Pédant Joué dont Cyrano lui offrait le premier rôle. Il refusa de le créer et, pour envenimer les choses, s'avisa de contrefaire le ton et le geste de Cyrano dans ces types de matamore, qu'avec sa haute taille,

son obésité et les formidables résonnances de sa voix, il incarnait à ravir. C'en fut assez. Cyrano, enragé, flagella l'audacieux :

« Enfin, Gros Homme, je vous ai vu ; mes « prunelles ont achevé sur vous un grand (( voyage; et le jour que vous vous éboulâtes « corporellement jusqu'à moi, j'eus le temps « de parcourir votre Hémisphère ou, pour « parler plus véritablement, d'en découvrir « quelques cantons. Mais, comme je ne suis « pas tout seul les yeux de tout le monde, perte mettez que je donne votre portrait à la poste térité qui, un jour, sera bien aise de savoir « comment vous étiez fait. On saura donc, en « premier lieu, que la nature qui vous ficha « une tête sur la poitrine, ne voulut pas expres- « sèment y mettre de col, afin de la dérober « aux malignités de votre horoscope. Que votre « âme est si grosse qu'elle serviroit bien de « corps à une personne un peu déliée. Que « vous avez ce qu'aux hommes on appelle la « face, si fort au-dessous des épaules et ce « qu'on appelle les épaules, si fort au-dessous « de la face, que vous semblez un Saint Denys « portant son chef entre les mains. Encore, je

3o LES ERREURS DE DOCUMENTATION

« ne dis que ce que je vois, car si je descends « mes regards jusqu'à votre bedaine, je m'ima- <( gine voir aux Limbes tous les fidèles dans « le sein d'Abraham ; Sainte-Ursule qui porte <( les onze mille vierges enveloppées dans son « manteau ou le cheval de Troie farci de qua-

« rante mille hommes Si la Terre est un

« animal, vous voyant aussi rond et aussi large « qu'elle, je soutiens que vous êtes son mâle « et qu'elle a depuis peu accouché de l'Amé- « rique dont vous l'aviez engrossie....

Après l'avoir confondu comme auteur en l'accusant de plagiat, Cyrano termine cette virulente épître par ces mots :

« Je vous puis assurer que si les coups de « bâton s'envoyaient par écrit, vous liriez ma « lettre par les épaules. Et ne vous étonnez pas « de mon procédé, car la vaste étendue de votre « rondeur me fait croire si fermement que vous « êtes une terre, que, de bon cœur, je planterais « du bois sur vous pour voir comment il s'y « comporterait. Pensez-vous donc à cause qu'un « homme ne vous sçauroit battre tout entier « en vingt-quatre heures et qu'il ne sauroit en « un jour échigner qu'une de vos omoplates,

« que je me veuille reposer de votre mort sur « le Bourreau? Non, non, je serois moi-même « votre Parque et ce seroit déjà même fait de « vous, si j'étois bien délivré d'un mal de rate, « pour la guérison duquel les Médecins m'ont « ordonné encore quatre ou cinq prises de vos « impertinences. Mais sitôt que j'aurai fait ban- « queroute aux divertissements et que je serai « las de rire, tenez pour tout assuré que je vous « envoyerai défendre de vous compter entre les « choses qui vivent. Adieu, c'est fait. J'eusse « bien fini ma lettre à l'ordinaire, mais vous (( n'eussiez pas crii pour cela que je fusse votre « très humble, très obéissant et très affectionné. « C'est pourquoi. Gros Crevé,

« Serviteur à la paillasse...»

Montfleury ne put croire que cette missive contint un sérieux avertissement. Il prit derechef à l'égard de Cyrano son attitude railleuse. Mais lorsqu'il eut aperçu au parterre la méchante grimace de son adversaire, il ne put se défendre d'un tremblement. Montfleury n'était pas brave et la réputation de Cyrano en avait effrayé bien d'autres. Tandis qu'avec hésitation il lançait les vers de son rôle, la formidable

voix de Cyrano montait : Gros homme ! je t'interdis pour un mois !....

Le fait lui sembla si étrange, si inattendu qu'au bout de deux jours, croyant à une facétie de V Homme aux entretiens pointus, il reprit sur la scène l'une de ses meilleures créations à l'enthousiasme du public, dont il était, par son art admirable, le favori. Tandis qu'il était dans le feu de la diction, un grand escogriffe se levait au parterre et clamait : Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ? C'était Cyrano, venu par hasard au théâtre qui, avec une majestueuse dignité réclamait l'accomplissement de ses ordres.

Montfleury épouvanté demeura cloué sur la place et ce fut dans le public un concert de protestations dominé par l'injonction formelle de Cyrano. Comme on le menaçait, il monta sur une chaise et, de là, provoquant le silence par des gestes expressifs, adressa un défi collectif au théâtre. Comme personne ne se souciait de prendre la défense armée du comédien, force lui fut donc de présenter ses excuses et de quitter la scène.

Vous le voyez, l'histoire impartiale éclaire

d'un jour nouveau l'aventure de Montfleury, ce fameux iMontfleury qui, pour retenir son ventre, devait l'encercler de fer et qui, dit-on, mourut à l'instant où il prit à cette horrifique bedaine la fantaisie de crever sur les spectateurs, comme un nimbus en temps d'orage.

Montfleury n'eut pas, certes, la fatuité de se croire un « doux péril » pour les femmes, comme le prétend M. Rostand, lesquelles, d'ailleurs, étaient, pour des raisons majeures, fort indifférentes à Cyrano. Il avait une autre fatuité, justifiée par l'engouement du public, celle de sa supériorité artistique. Il faut dire qu'il mettait dans son jeu une imposante grandeur et une parfaite sincérité. Saint-Evremond, du Lorens, la plupart des contemporains l'admiraient. Guéret, dans son Parnasse réformé rapporte ces propos de Montfleury qui donnent une idée de son identification aux rôles :

« Qui voudra donc sçavoir de quoi je suis « mort, qu'il ne demande point si c'est de la « fièvre, de l'hydropisie ou de la goutte : mais « qu'il sache que c'est d'Andromaque. Nous « sommes bien fols de nous mettre si avant

« dans le cœur des passions qui n'ont été qu'au

« bout de la plume de Messieurs les poètes ; il

« vaudroit bien mieux boutFonner toujours, et

« crever de rire en divertissant le bourgeois»

« que crever d'orgueil et de dépit pour satis-

« faire les beaux esprits...

« Mais ce qui me fait le plus de dépit c'est

« qu'Andromaque va devenir plus célèbre par

« la circonstance de ma mort (il jouait le rôle

« d'Oreste) et que désormais il n'y aura plus

« de poète qui ne veuille avoir l'honneur de

« crever un comédien en sa vie. »

Montfleury avait su dans les débuts de sa vie se créer un genre original et établir sans bassesses sa réputation. Il y eut dans le ressentiment de Cyrano, au refus de Montfleury d'interpréter le Pédant Joué, un froissement d'amour propre et une visible déception. Il savait pertinemment que cet acteur était le seul capable d'en incarner le rôle principal. Montfleury était, en effet, comme il a été dit, un remarquable comédien qui quelquefois donnait du relief à certaines pièces de valeur médiocre par l'impeccabilité de son interpréta-

tion. C'est pourquoi, l'observation du Cyrano de M. Rostand au jeune homme qui le prie de donner une explication à son interruption :

Jeune oison J'ai deux raisons dont chaque est suffisante seule (?) primo; c'est un acteur déplorable qui gueule, Et qui soulève avec des ban ! de porteur d'eau. Les vers qu'il faut laisser s'envoler ! — secundo ; Est mon secret.

montre-t-elle bien certainement sa pauvreté de documentation. Cyrano est tellement persuadé des talents artistiques de Montfleury qu'il n'en parle pas dans sa Lettre à un Gros Homme, où, pourtant, il expose tous ses griefs. Il n'eut pas manqué, si Montfleury eut été mauvais acteur, de signaler cela avec sa cinglante ironie, d'autant mieux que sa rancune devait surtout, en l'occurence, viser l'acteur. D'ailleurs, s'il n'eut point eu de talent, il se fut bien gardé de lui proposer l'interprétation du Pédant joué.

Montfleury avait le défaut, admis à cette époque, de séduire « le spectateur par une prononciation cadencée, qui tenait plus du chant que de la déclamation; l'acteur ne sçavoit émouvoir qu'en outrant les sentiments ; la

simple nature, orne'e uniquement des grâces nécessaires pour l'embellir sans la défigurer, eut paru froide : l'art n'étoit peut-être pas encore parvenu à ce degré de perfection, d'imiter exactement la nature ; le goût n'étoit pas assez éclairé, assez sur pour ne se plaire qu'à cette imitation exacte. C'étoit moins un reproche à faire avec justice à Montfleury de tomber dans le défaut d'une déclamation outrée, que ce n'est un mérite à Molière d'avoir senti ce défaut ».

Bien autrement sanglante fut la querelle entre Monttieury et Molière, lorsque ce dernier, dans son Impromptu de Versailles eut critiqué la corpulence et le jeu du célèbre comédien.

« Il nous faut un roi gros et gras comme « quatre, un « roi, morbleu ! qui soit entri- « paillé comme il faut ; un roi d'une vaste cir- « conférence, et qui puisse remplir un trône « de la belle manière. »

Et dans Nicomède où Montfleury représente ce roi décrié :

« Mais, Monsieur, il me semble qu'un roi « qui s'entretient tout seul avec son capitaine

DE « CYRANO DE BERGERAC » Sy

« des gardes parle un peu plus humainement « et ne prend point ce ton de démoniaque. »

Au reste, Monttleury n'est ni à plaindre ni à admirer. Il resta avec Loret et Dassoucy, victimes aussi de l'autoritarisme de Cyrano, son ennemi acharne'. Il se déshonora par son odieuse conduite envers Molière qu'il accusa publiquement d'inceste et à qui il essaya, par les plus louches manœuvres, d'enlever la faveur royale. . .

Je m'égare... Les Moliéristes vous apprendront avec plus de compétence quels événements se produisirent au cours de cette polémique où était engagé l'honneur de deux théâtres... Je reviens à temps de ma digression pour rire de cette sottise de Cyrano disant confidentiellement à son ami Le Bret :

Et je le hais, depuis qu'il se permit un soir,

De poser son regard sur celle... Oh ! fai cru voir

Glisser sur une fleur une longue limace.

Cette citation, déjà faite, a ici de nouveau sa place ; elle explique le : Secimdo, est moti secret, que Cyrano répondait au jeune oison assez mal avisé pour lui demander des comptes.

3 s LES ERREURS DE DOCUMENTATION

Voyez-vous Montfleury et son cercle de fer sautillant comme un marquis autour des femmes? Quelle grâce, quelesprit, quelle séduction cet homme qui, hors du théâtre, était le plus ridicule des FalstafF pouvait-il mettre à son service ? Et comment Cvrano,- le héros de tant d'aventures galantes et chevaleresques aurait-il craint la concurrence d'un tel rival !

S'il faut en croire La Bruyère, les comédiens étaient vraiment en faveur auprès des dames très avenantes pour ceux qui leur montraient, en faisant abstraction de leur propre individualité, quelles qualités auraient dû pour les enchanter posséder leurs amants. Mais, dépouillant le cothurne, l'acteur était un homme vil à l'égal des autres. Quelques comédiens d'une grâce particulière, tels que Baron, eurent les faveurs des dames de la cour. Mais cela se fit en catimini et comme le jeune indiscret osait se présenter au grand jour chez l'une de ses conquêtes, il fut évincé d'une façon plaisante. Il se tira de l'affaire à son avantage d'ailleurs.

Montfleurv était en triple infériorité sur Baron : il n'en avait d'abord pas la beauté et l'esprit; ensuite il ne bénéficia pas comme lui

de la réhabilitation des comédiens qui, de son temps, étaient mis, en dehors du théâtre, au rang de la plus vile canaille ; enfin il n'avait plus les charmes multiples de la jeunesse. C'étaient vraiment trop de désagréments physiques à opposer au nez de Cyrano. Nous verrons d'ailleurs avec quel sentimentalisme particulier

celui-ci conquérait les femmes...

J'eus, certain jour, et après une longue méditation, la vision précise de Cyrano. Je vous dirai comment il m'apparut et en quel équipage. Auparavant, laissez-moi vous faire observer que le héros de M. Rostand se contredit sans cesse en matière nez. Le voici en grande conférence avec Le Bret :

Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance Pourrait bien me laisser cette protubérance !

Moi aussi, J'ai de mauvaises heures

De me sentir si laid, parfois, tout seul

Tu pleures ?

dit Le Bret

y^h ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid, Si le long de ce ne^ une larme coulait ! Je lie laisserai pas, tant que j'en serai maître, La divine beauté des larmes se commettre

Avec tant de laideur grossière !... Vois-tu bien. Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien, Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée, Une seule, par moi, fut ridiculisée.

Plus haut, le même Cyrano hurlait à un fâcheux :

Enorme mon ne{ !

— p-tl camus, sot camard, tête plate, apprenez Que je m^ enorgueillis d'un pareil appendice Attendu qu'un grand ne{ est proprement l'indice D'un homme affable, bon, courtois, spirituel. Libéral, courageux, tel que je suis et tel Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire

A la bonne heure! voici le vrai Cyrano, celui qui, dans son Voyage dans la lune, faisait au monde, par l'intermédiaire d'un sélénite, l'aveu de sa satisfaction nasale :

« Ahn que vous sachiez pourquoi, en ce pays,. tout le monde a le nez grand, apprenez qu'aussitôt que la femme est accouchée, la matrone porte l'enfant au maître du séminaire, et, justement au bout de l'an, les experts étant assemblés, si son nez est trouvé plus court qu'à une certaine mesure que tient le syndic, il est censé camus et mis entre les mains de gens qui le châtrent. Vous me demanderez la cause de cette

barbarie, et comment il se peut faire que nous, chez qui la virginité est un crime, établissons des continences par force ? Mais sachez que nous le faisons après avoir observé, depuis trente siècles, qu'un grand nez est le signe d'un homme spij^ituel, courtois, affable, généreux, libéral, et que le petit est le signe du contraire. C'est pourquoi, des camus, on bâtit les eunuques... »

(( A la longueur du nez, écrivait-il encore, se mesurent la vaillance, l'esprit, la passion, la finesse ; le nez est le siège de l'âme. »

Le nez de Cyrano n'était pas en pied de marmite comme celui dont s'est orné le laid Coquelin, mais osseux et crochu, à la façon de Sathan. Il reflétait on ne sait quelle orgueilleuse bravade qu'accentuait la fulgurance de son regard et que tempérait la mélancolie du reste de son visage. Cyrano n'avait pas la beauté du comte de Guiche, la grâce du danseur Molière, mais la martialité, l'impétuosité, la bravoure de Condé, la subtilité de Voiture.

Grand nez ne dépare pas belle physionomie. Cyrano avait une beauté spéciale : celle que donne la grandeur d'âme. Les qualités de cette âme avaient une sorte de manifestation exté-

rieure qui transfigurait les traits, épurait, affinait, idéalisait les défectuosités faciales en les atténuant. Au combat, surtout, Tépée d'une main, le pistolet de l'autre, il était l'incarnation frémissante de l'héroïsme. Et cela est auguste, puisqu'à travers les siècles nous glorifions ceux qui montrèrent jusqu'à quel stoïcisme peut aller la vaillance humaine.

Dans la vie ordinaire, il avait une élégance de tournure qui sentait l'homme de qualité. Il portait la tète avec une arrogance cocardière, parlait comme un capitaine Fracasse et s'habillait de même. Son épée n'était point de parade. Trop d'ennemis l'environnaient pour qu'il songeât aux rapières incrustées d'or et de pierreries.

Je ne sais pourquoi M. Rostand écrivit avant de donner le portrait de Cyrano, ces deux vers :

Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne Le solennel Monsieur Philippe de Champaigne.

Où l'auteur des Romanesques a-t-il pu trouver que Champaigne ou plutôt Champagne ait de la solennité et pourquoi cet excellent peintre de fresques et de tableaux religieux qui faisait à ravir le portrait n'aurait-il pu copier la physio-

nomie de Cyrano ? Est-ce parce qu'il se borna à portraiturer d'illustres personnages, tels que Louis XIII, Louis XIV^ enfant, Anne d'Autriche, Richelieu, Mazarin, Colbert, le chanclier Seguier, etc. ?... Félibien dit de lui : « C'était un homme sage et vertueux, d'un caractère doux, d'un maintien grave et d'une conscience droite. Il était assez bel homme, la taille haute et le corps un peu gros. Il était sobre et réglé dans sa manière de vivre et son air vénérable le faisait considérer parmi les autres peintres. C'est surtout dans la charge de recteur que Champagne a fait paraître une conduite, un désintéressement qui n'a guère eu d'exemple, partageant les émoluments de l'emploi avec ceux qui en avaient besoin et ne voulant les recevoir que pour en faire jouir les autres. »

Eh ! bien, je ne vois rien là de solennel ! Champagne était doué d'une bonhommie qui excluait toute raideur. Mais l'épithète « solennel » faisait image et M. Rostand est en quête d'images.

Cyrano était brave, ai-je dit. Mais pourquoi exagérer cette bravoure et faire du hardi poète un

querelleur de parti-pris ? Cyrano professait un principe propre à tout homme qui se respecte : « L'honneur sali, disait-il, ne se lave qu'avec du sang ! »

Rentrant dans la vie civile au retour des campagnes de P'iandre, en 1640, il ne s'ensuivait pas qu'il dût perdre, en quittant la casaque militaire, l'irritabilité de son caractère. Son épée sortit souvent du fourreau, mais seulement pour de bonnes causes. Il se battit plus souvent pour le compte de ses amis que pour son propre compte, « Je suis incessamment travaillé de la tierce et de la quarte, écrivait-il. J'aurais perdu la connaissance du papier si les cartels s'écrivaient sur autre chose... Vraiment vous auriez grand tort de m'appeler le premier des hommes, car je vous proteste que je suis le second de tout le monde. Il faut bien que votre départ, ayant déserté Paris, l'herbe ait crû par toutes les rues, puisqu'en quelque lieu que j'aille, je me trouve toujours sur le pré. Cependant, ce n*est pas sans risques... »

Il V avait, en effet, le damné nez que Ton tailladait sans merci. Ce coupe-vent pa3'ait de sa chair dans toutes les frasques. Il eut une magni-

fique balafre à ce fameux combat que M. Rostand intercale dans le premier acte de sa pièce et qui eut lieu dans des circonstances tout autres. Linières était un compagnon de débauche de Cyrano. Séduisant, spirituel, caustique, il conquit la faveur des femmes et notamment celle de M'"^ Deshoulières, qui écrivait ces vers où elle semble se plaindre de son inconstance :

// paraH ii/génii, bon et sans artifice ;

Mais son air est trompeur ; il a de la malice ;

Il aime la satire et croit qu'il est permis

De railler fortement de ses meilleurs amis,

D'aimer en divers lieux, de faire des promesses,

De signer des contrats pour fourber ses maîtresses...

]y[me Deshoulières préférait quelques fois la compagnie de bergers intelligents à celle de sottes brebis. Je ne puis lire les vers sus-énoncés sans me rappeler le délicieux rondeau : La raison en défaut enfiévré d'amour naissant et peut-être adressé à ce même chevalier de Linières tout sautillant et vif comme le bouvreuil de Brizeux.

Taisez-vous, tendres mouvements ; Laissez-moi pour quelques moments :

Tout mon cœur ne saurait suffire Aux transports que l'Amour m'inspire

Pour le plus parfait des Amants.

A quoi servent ces sentiments ? Dans mes plus doux, emportements Ma raison vient toujours me dire :

Taise{-vous...

La cruelle, depuis deux ans...

Mais, hélas ! quels redoublements Sens-je à mon amoureux marij're ?

Mon berger parait ; il soupire :

Le voici ; vains raisonnements,

Taisez-vous.

Linières s'attaqua aux personnages les plus célèbres de son temps avec une e'tourderie inconcevable, (i) Il osa trouver des défauts à l'ode de Boileau sur le passage du Rhin et ce lui valut de sa part la qualification brutale d'idiot de Senlis. Ses épigrammes contre de vénérables sujets l'avaient déjà fait connaître sous le nom « d'athée de Senlis ». M'"^ Deshoulières, par dévouement essaya de le justifier de l'accusa-

(i) Par l'épigramme suivante on jugera du talent de Linière dans ce genre spécial de critique :

Un jeune .ihbè me crul un sut Pour n'avoir pas dit un seul mol :

Ce fut une injustice extrême Dont tout julre aurait appelé ; Je le crus un grand sot lui-même, Mais ce fut quand il eut parle.

tion d'irréligion, mais la naïveté de cette justification ne vint que renforcer l'opinion populaire. L'accusation resta et elle en fut quelque peu atteinte. Linières cependant continuait son rôle de critique. Chapelain, qui l'avait froissé, connut la valeur de son ressentiment lorsque parut « l'ingénieuse parodie de quelques scènes du Cid, attribuée successivement à Boileau, Furetière et Charpentier. »

« A ce jeu-là, dit M. de Landine, Linières attrapa plus de coups de canne que de lauriers. » Il ne paraissait pas se rendre compte de la violence de ses attaques et s'étonnait que l'on usât contre lui de représailles. Il lança un mot imprudent contre de Quiche, qui ne les endurait pas patiemment. Le comte lui promit de le faire essoriller. On devait exécuter la sentence en plein jour et dans la rue. Terrorisé, Linières se réfugia chez Cyrano, y passa la journée. Tandis qu'il soupait avec lui et deux officiers au régiment de Conti, MM. de Cuigy et de Bourgogne, on le vint prévenir que cent hommes armés l'attendaient aux fossés de la porte de Nesle qu'il devait franchir pour gagner son logis

du Faubourg Saint-Germain. Avec une pareille bande, de Guiche était sûr de sa vengeance.

Linières tremblait dans un coin et maudissait amèrement l'inspiration funeste de ses épigrammes, lorsque Cyrano, brusquement, décrocha son épée et dit : « Prends une lanterne, marche derrière moi ; je veux t'aider moi-même à faire la couverture de ton lit. » Puis, s'adressant à Bourgogne et à Cuig}^ : « Vous, messieurs, vous serez spectateurs de cet étrange combat. »

Bien qu'assurés sur la valeur de Cyrano, les deux officiers prirent leurs armes pour lui prêter main forte à l'occasion. Le petit cortège se mit en marche : Cyrano en tête, Linières ensuite, lanterne en main, puis Bourgogne et Cuigy.

La bataille eut lieu et le succès en fut, dès le premier moment, décisif. Les assassins s'attendant à rencontrer un adversaire affaibli par l'ivresse et la débauche se troublèrent devant Cyrano qui fonçait violemment sur eux. En quelques minutes, neuf d'entre eux tombèrent : deux morts, sept blessés. Les autres prirent la fuite.

Cela s'était fait sans bruit, dans un clair obscur de féerie où la haute stature de Cyrano

dut prendre des proportions diaboliques. L'aventure était audacieuse; elleeut un retentissement énorme et, de ce jour, le maréchal de Gassion ne désigna plus Cyrano que sous le nom d'Intrépide.

On le voit, le concours des comédiens, l'éclat des torches : pure fiction. D'ailleurs, il est peu probable que les spadassins n'aient pas à l'avance pris la fuite à l'arrivée d'une pareille assemblée. Les oiseaux nocturnes craignent la lumière et la foule...

Les noces et les combats donnèrent à Cyrano une rudesse et une brutalité qui s'allièrent mal avec la finesse des sentiments développés. Il résulta de cela qu'il y eut en Bergerac deux hommes distincts : l'un très rêveur, épris d'immatérielles visions, courant après la chimère ; l'autre sensuel et vulgaire. L'âme et la béte de de Maistre. Cette dernière seulement transparut. L'autre s'enferma dans sa tour d'ivoire et peu la connurent.

Cyrano le sensuel, comme Messire Bruyn, « feut ung rude compaignon en sa jeunesse.

5o LES ERREURS DE DOCUMENTATION

Tout petit, il grugeoyt desja les pucelles, gectovt les maisons par les fenestres et tournoit congruement en farine de diable quand il vint à calfeutrer son père »

Cyrano ne calfeutra pas son père, mais faillit l'être par lui. Le vieil Abel de Cyrano le menaça de supprimer la pension qu'il lui servait. Savinien cria à la tyrannie et ne promit point une sagesse plus grande. Heureusement, Le Bret intervint et les partis se réconcilièrent : « Je me souviens du temps que vous m'appeliez VApàtre de la Liberté, dit-il... Comme je demeure d'accord avec vous, qu'il n'y a rien de si cher que le temps et qu'il est vrai que tous les hommes l'emploient mal, il me semble que vous devez estre auss}- d'accord avec moy que c'est une faute d'autant plus excusable en vostre fils, qu'elle luy est commune avec tous les autres, et avec vous mesme, puisque vous n'avez pas e'té à son âge moins prodigue que luy d'une chose dont vous n'estes devenu avare qu'à soixante ans... »

Lors, Cyrano « feut maistre de faire tous les jours feste à sept chandelliers ; et, de faict, il besogna des deux mains à son plaisir. Ores,

force de faire esternuer ses escuz, tousser sa braguette, saigner les poinçons, resgallcr les linottes coëffées et faire de la terre le fossé, se veit excommunié des gens de bien... »

Ce ne fut point seulement pour avoir amoureusement caressé les ribaudes que Cyrano se vit excommunié des gens de bien. Mais, comme tous les élèves de Gassendi il avait été classé libertin. Etre libertin, grave délit !... Or, savezvous ce qu'étaient les libertins au xvn^ siècle ? C'étaient des hommes qui prenaient la vie dans son acceptation véritable : qui aimaient tout leur soûl pour la sereine beauté de l'Amour, les sensations qu il offre, l'inspiration qu'il donne, l'émulation qu'il comporte ; qui prisaient la bonne chère qui consolide l'estomac et rend l'être propre à toutes les besognes de l'esprit et du corps; qui préconisaient l'insouciance et la gaieté ; qui cherchaient dans l'étude un complément aux autres plaisirs ; qui voulaient atteindre rinsaisissable idéal vers qui Thumanité tend les bras avec désespoir : le bonheur. C'étaient des hommes sans foi, des athées endurcis, parce qu'aux cérémonies du culte, ils ne s'agenouillaient pas, la mine contrite, le front humble, les

membres tremblants ; parce qu'aux solennite's religieuses on ne les voyait pas, les yeux mi-clos, cueillir d'une lèvre avide le pain consacré ; parce qu'ils n'oftVaient pas publiquement l'aumône ; parce qu'ils n'avaient pas avec les prêtres ce commerce mielleux où l'égoïsme et toutes les lâches passions humaines se voilent d'hypocrisie.

C'étaient des hommes sans considération parce que devant les Grands, les plumets de leurs feutres ne balayaient pas la terre ; parce qu'ils voyaient dans chaque homme un frère et qu'ils tendaient une main secourable aux plus gueux, sans rougir.

Savez-vous ce qu'étaient les libertins au xvn" siècle? C'étaient des hommes de nature primesautière et d'instincts spontanés : c'étaient Bergerac, Molière, Chapelle, Dernier, Rohault, La Mothe-Le-Vayer et plus tard : La Fontaine.

C'étaient des hommes qui, dédaignant la carte du Tendre, se laissaient émouvoir par un coin de nature ineffable, un merveilleux panorama de soleil couchant. C'étaient des silenciaires qui, lorsque l'occasion les réunissait, devenaient les plus brillants causeurs du monde. C'étaient des

souffrants qu'un rien faisait pleurer et qui se résignaient sans murmures aux pires tortures. C'étaient enfin des hommes dans toute la grandeur de ce mot, des hommes imparfaits comme les autres, mais fiers, mais justes, mais énergiques, mais francs, mais généreux : des hommes !...

Savez-vous ce qu'étaient les autres, les convertis, les croyants, les brebis du Seigneur ? C'étaient le prince de Conti : avare, hypocrite, parjure, exacteur, concussionnaire, assassin même ; Condé, exacteur et traître; Retz, révolutionnaire et débauché. C'était Fénelon même, doux sybarite; Fénelon, enfermé dans le château de M™^ de Sablé ; Fénelon, se faisant suivre d'un valet, qui, râteau en mains, effaçait les traces de ses pas, de peur que ces stigmates ne troublassent l'uniformité artistique de la vue. C'étaient d'autres encore, Louis XIV en tète, d'autres qui composaient cette cour de valets et de caniches.

Cyrano fut donc le plus abhorré des mécréants. Sa Lettj^e sur le Cai^ème ; ses Lettres pour et contre les Sorciers, lui aliénèrent plus fortement encore l'Eglise. Ses lettres contre les Poltrons,

les Médisants, les Ingrats, les Avares, les Pilleurs de pensées, les Pédants, les Médecins, les Fî^o?ideurs, etc., toutes dirigées contre des ennemis personnels, lui mirent en antagonisme des nuées de personnages effleurés par ses critiques acerbes et ses railleries désobligeantes. Montfleury, Scarron, Dassoucy, Loret, Maître Jean et toute une pléiade de poétaillons travaillèrent obscurément par la calomnie, la bonne calomnie de Basile, à détruire sa renommée. Malgré cela, Cyrano conservait des amitiés solides. Quelques-unes lui étaient venues par l'admiration qu'inspirait à certains esprits faibles sa force d'intimidation. Ces esprits faibles sont invinciblement prédestinés à devenir les satellites d'esprits plus puissants; ils viennent se placer sous leur égide, appuient leur volonté chancelante sur la forte volonté, s'en font les dévoués instruments. Le Bret paraît être le type de ces esprits faibles. Il avait, en outre, à l'égard de Cyrano ce je ne sais quoi de tutélaire et de bienveillant qui caractérise la sincère amitié (i). Le Bret joua

(I) Je serais heureux que M. Faguet me dit sur quel témoignage ignoré il base la qualification d'imbécile dont il gratifie si libéralement Le Bret.

auprès de lui le rôle moral de Madeleine Béjart auprès de Molière. Son dévouement lui fut acquis dès la première rencontre, en Périgord (i), où le jeune Savinien rossait, à l'instar de Duguesclin, les gosses de son âge, leur imposait son omnipotence musculaire et même les menait en rangs disciplinés, avec ce talent de persuasion qu'il eut entre tous les Gascons, à la conquête de chimériques bastions. Grand et rude, taillé comme un jeune chêne, aguerri déjà par de violents exercices, il parcourait le Périgord à la tète de ses bandes enfantines, à l'exemple du roi des rois de l'homme au plumet blanc, qui fut un galantin et un héros : Henri IV.

Henri Le Bret s'attacha surtout à Cyrano de par cet étrange fait que la douceur s'allie presque toujours à la brusquerie dans les amitiés humaines. Les huides de vertus contraires

(i) Nous gardons notre illusion. Qu'on nous le pardonne. D'ailleurs, tant d'erreurs ont été commises à l'égard de la ville natale de Cyrano, qu'on ne saurait nous reprocher cette volontaire méprise. Un niais, du nom solipédique d'Hippeau, parlait même d'un certain château de Bergerac, sis en Périgord, où Cyrano aurait passé son enfance. L'imagination est une grande fantaisiste.

s'attirent : c'est la plus simple loi d'électricité. Le Bret sentait l'ennui de C3rano et comprenait sa souffrance. Il l'aida souvent, par de consolantes paroles, à calmer l'agitation de son cœur et à éloigner la misanthropie grandissante. Cette amitié d'enfance qui, d'ordinaire, s'éteint lorsque les intérêts de la vie viennent désunir les âmes, resta cependant solide et Le Bret fut l'éternel soutien et consolateur de Cyrano.

Après les guerres et les noces, ils devinrent tous deux des héros de Cervantes. Cyrano, lunatique, fut un Don Quichotte avec de moins longs bras, un prorîl moins anguleux et des désirs moins vastes. Le Bret, un Pança sans panse et sans âne, mais possédant un gros bon sens pratique auquel se mêla une certaine subtilité gagnée au contact de son ami. Ils conquirent un royaume dans la lune et se préparaient au grand vo3'age vers Phébus lorsque Atropos posa sa main sèche sur Cyrano.

Nous raconterons plus loin ses derniers instants. Disons quel fut encore son rôle sur cette terre. Il dédaigna les plaisirs vains de la Cour, où, d'ailleurs, l'état de son escarcelle ne lui eut pas permis de tenir son rang. Une

autre Cour, moins fastueuse, mais plus en harmonie avec ses aspirations lui fut familière : celle de Gaston d'Orléans. Il y alla souvent parce qu'on y voyait de jolies femmes et que les hommesy avaient un esprit plus indépendant. On }' aimait le théâtre et les femmes de théâtre ; les poètes v affluaient et aussi les amis des poètes. Tristan l'Hermitte et le baron de iModène, plusieurs autres, célèbres au xvn'^ siècle, durent l'y accueillir avec enthousiasme. Cvrano parle de Tristan THermitte comme d'un personnage unique : « Il est tout esprit, il est tout cœur, et il a toutes les qualités dont une suffisait jadis à marquer un héros... Enfin, je ne puis rien ajouter à l'éloge de ce grand homme, sinon que c'est le seul poète, le seul philosophe et le seul homme libre que vous a3^ez. . . » Duelliste, poète, joueur, débauché, telles furent, sans doute les qualités de Tristan qui émurent si parfaitement le cœur de Cyrano.

Cyrano voyagea en Angleterre, en Italie, en Pologne, où il eut les faveurs des princes. En France, outre le duc d'Orléans, le prince de Conti et le duc de Guise l'accueillirent avec distinction. Il eut un moment de faveur extraordi-

naire. On rechercha sa compagnie, on le jugea le plus spirituel des hommes. Il est probable même que les femmes durent trouver une certoine poésie à ce nez audacieusement placé en promontoire sur son visage. Nous parlerons bientôt de cela.

Puis, soudain, l'ombre se fit. Cyrano, qui, peut être, avait acquis ce mal terrible que Colomb rapporta d'Amérique, ne trouva plus de bonheur certain qu'en l'étude. Il se retrancha dans une retraite recueillie et ne fréquenta plus les cabarets et les cénacles. « Il avait formé, dit M. Lacroix, une espèce d'association philosophique et littéraire, au milieu de laquelle il rendait des oracles. On y traitait en toute liberté les questions les plus abstraites de la métaph}^sique et les plus délicates de la morale humaine: on ne se piquait pas sans doute d'être toujours très orthodoxe en fait de religion. Puis tout à coup, la discussion descendait de ces hautes sphères et se rejetait gaiement sur des sujets familiers. Les Entretiens pointus, qui ont été publiés dans les œuvres de Cyrano, nous donnent une idée exacte du tour ordinaire que prenait la conversation : c'était un assaut de jeux

de mots, d'équivoques et même de coqàràne». Voici dans quel sens les confectionnait Cyrano.

« Il assuroit d'une Femme parée de Fleurs qu'elle avoit ses fleurs.

« Et qu'il faisoit bon offenser le Pape vu qu'il avoit beaucoup d'indulgence.

« Et parlant d'une montre qu'on avoit volée et quinepouvoit être retrouvée, il disoit qu'elle ne reviendroit pas, étant assurément mal montée.

« Et voyant un cheval qui, courant la bangue, fiantoit dans sa carrière, disoit qu'il chioit sur le métier. »

A ces entretiens pointus étaient conviés les amis de Cyrano, tous escrimeurs de mérite et écrivains de talent. Citons : Jacques Rohault, de Prade, Beys, de Brissailles, Le Bret, de Bourgogne, de Ghateaufort et deux frères de Cyrano dont l'histoire est à peu près inconnue.

Les critiques ont exclusivement donné à La Fontaine le sentiment de la nature, prétendant que seul, dans la pléiade des écrivains du xvii'^ siècle, il sut en connaître la splendeur. En

6o LES ERREURS DE DOCUMENTATION

cela, les critiques se sont trompés ; d'autres écrivains partagent ce sentiment, et parmi eux, et mieux qu'eux, Cyrano de Bergerac. Il l'acquit insensiblement à errer, à rêver par les cainpagnes où ses ravissements de poète furent innombrables, soit que les fleurs ou les arbres, les eaux ou les cieux sollicitassent son admiration : « Enfin, écrit-il au Printemps, nous tenons la Terre en bonne Humeur, nous n'avons dorénavant qu'à bien choyer ses bonnes grâces... Partout on voit la Nature accoucher et ses enfants, à mesure qu'ils naissent, jouer dans leur berceau. Considérez le Zéphyre qui n'ose quasi respirer qu'en tremblant, comme il agite les bleds et les caresse. Ne diriez-vous pas que l'herbe est le poil de la Terre et que ce vent est le peigne qui a soin de le démêler? Je pense même que le soleil fait l'amour à cette saison : car j'ai remarqué qu'en quelque lieu qu'elle se retire, il s'en approche toujours... Tout ce qui ne peut nuire par sa vie est en pleine liberté. Il n'est pas jusqu'à notre àme qui ne se répande plus loin que sa prison, afin de montrer qu'elle n'en est pas contenue. Je pense que la Nature est aux Noces : on ne voit

DE « CYRANO DE BERGERAC » 6l

que danses, que concerts, que festins; et qui voudrait chercher dispute, n'auroit pas le contentement d'en trouver, sinon de celles qui, pour la Beauté, surviennent entre les fleurs. Là, possible, au sortir d'un combat un œillet, tout sanglant tombe de lassitude; là, un bouton de rose, enflé du mauvais succès de son antagoniste, s'épanouit de joie. Là, le lys, ce colosse entre les fleurs, ce géant de lait caillé, glorieux de voir ses images triompher au Louvre, s'élève sur ses compagnes, les regarde de haut en bas, et fait devant soi prosterner la violette, qui, jalouse et fâchée de ne pas monter aussi haut, redouble ses odeurs, afin d'obtenir de notre nez la préférence que nos yeux luy refusent. Là, le gazon de Thin s'agenouille humblement devant la Tulipe, à cause qu'elle porte un calice... »

Ne sentez-vous pas que le bretteur n'est plus dans ces lignes et que seul, le poète parle? Et pourtant, non, le bretteur subsiste encore et c'est dans les éternelles pointes sans lesquelles Cyrano ne saurait écrire la moindre phrase. Il faut sempiternellement que quelque chose pique chez lui et la plume lui sert de flamberge lorsque nul ennemi tangible ne le vient offenser.

Dans ces lettres sur la nature, Cyrano, Yiiitellectiiel, chante avec un magnifique lyrisme la beauté des choses. Et à ce lyrisme se joint une acuité de vision qui lui inspire d'incomparables métaphores. Sensitif, artiste, il se rapproche de nos contemporains qui, parfois, perçurent l'àme végétale. Il aime infiniment la retraite loin des villes, le reposant silence des crépuscules, la mort journalière du soleil et la nocturne naissance des astres. L'astronome y gagne si le naturiste y perd. Avec enthousiasme il chante les joies fécondes de cette retraite : « J'ay trouvé le paradiz d'Eden, j'ay trouvé l'âge dor, j'ay trouvé la jeunesse perpétuelle ; enfin, j'ai trouvé la Nature au maillot; on rit, ici, de tout son cœur; nous sommes grands cousins, le Porcher du village et moi ; et toute la Paroisse m'assure que j'ay la mine, avec un peu de travail, de bien chanter au Lutrin. O Dieux! un philosophe comme vous, peut-il préférer au repos d'une si agréable retraite, la vanité, les chagrins et les embarras de la cour ! Ah ! Monsieur, si vous sçaviez qu'un Gentilhomme champêtre est un prince inconnu qui n'entend parler du roi qu'une fois

l'année et ne le connoit que par quelque vieux cousinage ; et, si de la cour où vous êtes, vous aviez des yeux assez bons pour appercevoir ce gros Garçon qui garde vos coqs d'Inde, le ventre couché sur l'herbe, ronBer paisiblement un somme de dix heures tout d'une pièce, se guérir d'une fièvre ardente en dévorant un quartier de lard jaune, vous confesseriez que la douceur d'un repos tranquille ne se goûte point sous les lambris dorez. Revenez donc à votre solitude. Pour moi, je pense que vous avez perdu la mémoire : Oui, sans doute, vous l'avez perdue. Mais, en vérité, reste-t-il encore quelque sombre idée dans votre souvenir de ce Palais enchanté dont vous vous êtes banni ? Ah ! je vois bien que non ! Il faut que je vous en envoie le tableau dans ma lettre. Ecoutez-le donc, le voici, car c'est un tableau qui parle. On rencontre à la porte de la maison une allée de cinq avenues ; tous les Chênes qui la composent font admirer avec extase l'énorme hauteur de leurs cimes; en élevant les yeux depuis la racine jusqu'au faîte, puis, les précipitant du sommet jusques aux pieds, on doute si la terre les porte, ou si eux-mêmes ne portent

point la terre pendue à leurs racines... Leurs bras étendus vers le ciel, semblent, en l'embrassant, demander aux e'toiles la bénignité toute pure de leurs influences et les recevoir auparavant qu'elles aient rien perdu de leur innocence au lit des Elémens. Là, de tous côtés, les fleurs, sans avoir eu d'autre jardinier que la Nature, respirent une haleine douce qui réveille et satisfait l'odorat; la simplicité d'une rose sur l'églantier, et l'azur éclatant d'une violette sous des ronces, ne laissant point de liberté pour le choix, font juger qu'elles sont toutes deux plus belles l'une que l'autre. Là, le Printemps compose toutes les saisons ; là, ne germe point de plante venimeuse que sa naissance aussitôt ne trahisse sa conservation ; là, les ruisseaux racontent leurs voyages aux cailloux; là, mille petites voix emplumées font retentir la Forêt du bruit de leurs chansons ; et la trémoussante assemblée de ces gorges mélodieuses est si générale, qu'il semble que chaque feuille dans les bois ait pris la figure et la langue d'un Rossignol : tantôt vous leur oyez gazouiller un concert, tantôt traîner et faire languir leur musique, tantôt passionner

DE « CYRA.no de BERGERAC » 65

une Elégie par des soupirs entrecoupe's, et puis amolir l'éclat de leurs sons, pour exciter plus tendrement la pitié; tantôt aussi ressusciter leur harmonie, et, parmi les roulades et les fugues, rendre l'âme et la voix tout ensemble. Echo même y prend tant de plaisir qu'elle semble ne répéter leurs airs que pour les apprendre, et les ruisseaux jaloux grondent en fuyant, irrités de ne les pouvoir égaler. »

Et C3Tano, dans ce « petit Fontainebleau » s'égare, sous les bosquets chantants, converse avec les sources, lutine les papillons vifs, sifBe les merles inharmoniques, cueille d'odorants bouquets, foule la « mer calme » du gazon et, dans son ivresse bucolique, déclare que « des lieux si charmants auront forcé le ciel à se joindre à la Terre. » Il porte plus que de l'admiration à la nature : de l'Amour. Il est libre dans la libre éclosion des êtres, heureux d'une félicité sans égale. Ce que Jacques de Voragine disait de saint François : « Il appelait tous les animaux ses frères », lui est merveilleusement applicable. Il passe, comme Bernardin de Saint- Pierre, des journées entières à contempler des coins de campagne, à observer les oiseaux et

6b LES ERREURS DE DOCUMENTATION

les insectes. Il prétend correspondre avec les animaux, les végétaux et les pierres. Il donne même à ces dernières une vie brutale et perfectible. Des voix, partout des voix lui parlent, expriment des sentiments ; partout il découvre une passion peinte dans l'aspect calme ou tourmenté des choses. Mais ce sont ces voix éparses, se faisant confusément entendre, qu'il écoute avec recueillement. « N'avez-vous pas pris garde, écrit-il dans son Voyage dans la Lune, à ce vent doux et subtil qui ne manque jamais de respirer à l'orée des bois? C'est l'haleine de leur parole, et ce petit murmure ou ce bruit délicat dont ils rompent le sacré silence de leur solitude, c'est proprement leur langage. Mais encore que le bruit des forêts semble toujours le même, il est toujours si différent que chaque espèce de végétaux garde le sien particulier, en sorte que le Bouleau ne parle pas comme l'Erable, ni le Hêtre comme le Cerisier. » Cyrano, dans les bois, pareil aux Inspirés d'un autre âge, répond aux discours que les choses lui adressent, ou bien, les yeux fixes, il écoute ce rythme universel, cette cadence adorable, « cette musique de la Nature » dont

une main divine peut seule régler l'orchestration. Et alors, la vie, l'ignominieuse vie terrestre est oubliée. Et l'impénitent, l'athée, se sent pénétrer d'une soudaine piété, piété naturelle, piété esthétique qui se manifeste par des hymnes de reconnaissance à la main invisible, demi-niée encore et cependant devinée en toute création.

Le Bret, lui, déteste la nature. C'est un bourgeois : M. Jourdain ou M. Dimanche que l'on aurait purgé de sa lourdauderie avec quatre grains d'hellébore. Il raille les effusions de Cyrano; il lui proteste que son imagination est seule amoureuse d'une imaginaire nature. Le Bret a trop chaud au soleil. Il déclare ses ardeurs insupportables. Voici le sujet d'une lettre. Cyrano plaide, chante la gloire de Phébus, fait sa missive égale en puissance à Thymne d'Homère. Parfois il ajoute à cette puissance la grâce de Catulle et la subtilité d'Ovide, et sa phrase exprime des mignarderies exquises : « Encore s'il nous vouloit brûler, dit-il, il n'envoyeroit pas la rosée pour nous rafraîchir ; cette belle rosée qui nous fait croire par ces infinies gouttes de lumière que le flambeau du monde est en

poudre dans nos prez ; qu'un million de petits Cieux sont tombez sur la terre; ou que c'est l'àme de l'Univers, qui, ne sçachant quel honneur rendre à son père, sort au-devant de lui et va le recevoir jusque sur la pointe des herbes. Les Villageois s'imaginent, tantôt que ce sont les poux d'argent tombez au matin de la tête du Soleil qui se peigne; tantôt la sueur de l'air, corrompue par le chaud, où des Vers-luisans se sont mis; tantôt la salive des Astres qui leur tombe de la bouche en dormant... »

Mais si l'Eté, si le soleil rajeunissent Cyrano, excitent en lui des vigueurs nouvelles, donnent à son esprit une éblouissante inspiration, combien l'Hiver, combien l'Automne le terrorisent ! Il n'en parle qu'avec crainte, comme d'un de ces lycanthropes apostés au coin des bois, prêts à fondre sur l'homme, et qui se vengent des dénonciations : « Les Hommes épouvantés de cette effroyable saison, dit-il del'Hyver, en tirent des présages proportionnés à leur crainte. S'il neige, ils s'imaginent que c'est peut-être au Firmament le chemin de lait qui se dissout; que cette perte fait de rage écumer le Ciel, et que la Terre, tremblant pour ses enfants, en

blanchit de frayeur. Ils se figurent que l'Univers est une tarte, que l'Hyver, ce grand Monstre, sucre pour l'avaler; que peut-être la neige est l'écume des plantes qui meurent enragées et que les vents qui soufflent le froid sont les derniers soupirs de la Nature agonisante. Moi-même qui n'explique guère les choses qu'en ma faveur, et qui, dans une autre saison, me serois persuadé que la neige est le lait végétatif que les Astres font téter aux plantes, ou les miettes qui tombent après Grâces de la Table des Dieux, me laissant emporter au torrent de l'exemple :

S'il grêle, je m'écrie : « Quels maux nous sont réservés, puisque le ciel innocent est réduit à pisser de la gravelle ! »

Dans ses promenades, Cyrano trouve partout matière à dissertation. L'ombre que les arbres font dans l'eau lui inspire une aimable lettre; il passe de douces heures à détailler les perfections funéraires d'un cyprès, et d'agréables désœuvrements à contempler l'aqueduc d'Arcueil qui lui fournira le sujet de descriptions pittoresques. Mais toutes les manifestations de la nature, tristes ou sombres, le frappent dou-

loureusement. Il faut dire que sa vie est devenue moins tapageuse et que le ferrailleur a fait place au contemplatif. Tandis que la plèbe littéraire le déchire à belles dents, il s'initie par cette religion naturelle à la religion des grandes âmes, sans autres rites et dogmes qu'un Amour du Beau, du Bien et du Vrai...

Il existait au xvn* siècle un homme d'esprit que d'aucuns crurent fou parce qu'il enveloppait de tournures baroques les vérités qu'il lui plaisait de dire. Cet homme est M. de Chicot. De Thou, qui le connaissait et qui taxait les hommes à leur juste valeur en parle ainsi : « C'était un bon françois, grand bouffon et fort vaillant. Il prit le comte de Chaligny au siège de Rouen, ne lui dit point qui il était et, voyant le roi, lui dit : « Tiens, je te donne ce prisonnier qui est à moi. » Le comte, se voyant pris, donna un grand coup d'épée sur la tète de Chicot, dont il mourut quinze jours après, par mauvais régime. Il y avoit dans la Chambre où il étoit malade un soldat qui se mouroit. L'on fît venir le curé du lieu pour le confesser, qui ne

le voulut point absoudre, pour ce qu'il avoit suivi le roi, qui étoit de la religion. Chicot se leva de son lit en colère, battit outrageusement le curé, et le jeta à coups de pieds hors de la chambre. Il disoit la vérité aux grands de la cour avec toute liberté. Il étoit de Gascogne et avoit été au maréchal de Villars. Il mourut riche ».

Cyrano mourut pauvre. A part cela, ne trouvez-vous pas un air de famille à ces deux hommes? Ils disaient la vérité aux grands de la cour ; ils étaient de Gascogne. Ils avaient appartenu, l'un au maréchal de Villars, l'autre au duc d'Arpajon, ce que semble ignorer M. Rostand.

Et que faudrait-il faire ?. . .

Chercher tin protecteur puissant, prendre un patron, Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc Et s'en /ait un tuteur en lui léchant l'écorce. Grimper par ruse au lieu de s^ élever par force ? Non, merci ! Dédier, comme tous ils le font Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre, Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre? Non, merci ! Déjeuner chaque jour d'un crapaud ? Avoir un ventre usé par la marche ? une peau Oui, plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ! Exécuter des tours de souplesse dorsale ? Non, merci!

Voici le Cyrano de M. Rostand. Il diffère du vrai^ Cyrano, lequel professa cf^s... paradoxes et refusa tout d'abord d'être au maréchal de Gassion qui estimait son esprit et sa bravoure. Plus tard, lorsqu'il vit la misère venir et la notoriété décroître, il accepta les offres du duc d'Arpajon, vaillant et ambitieux homme deguerre, auquel il servit de secrétaire intime et d'ami.

Il fit dans cette position nouvelle comme sesconfrères en servitude. Il réunit ses Œuvres^ diverses et sa comédie du Pédant Joué et les dédia au duc d'Arpajon. Sa dédicace frisa même la bassesse et il dut souffrir d'écrire ces phrases : « Il y a près d'un an que je me donnai à vous et depuis cet heureux moment,, tenant pour perdu tout le temps de ma vie que j'ai passé ailleurs qu'à votre service, et neme contentant pas de vous avoir dévoué tout ce qui m'en reste, j'ai tâché de réparer cetteperte en vous en consacrant encore les commencements ».

Cbe^ le bon éditeur de Sercy Faire éditer ses vers en paj>ant ? Non, merci .'...

Et ce fut, n'en déplaise à M. Rostand, chez:

le bon éditeur de Sercy que furent publiées, en 1654, les œuvres diverses de Cyrano.

Les temps avaient changé, comme on voit, pour Cyrano, La faveur ne fut pour lui que passagère. La mauvaise réputation que Tartufe procura à Molière, Agrippine l'avait procurée à Cyrano. L'esprit d'hypocrisie, l'esprit prêtre eut encore une fois raison de l'esprit libéral. Mais nul roi ne vint au secours du bretteurpoète. Au seuil de la tombe, il vit la haine grimacer et la menace poindre.

On disait déjà qu'il était fou. Ménage le clame à large gueule : « Je crois que quand il fît son Voyage dans la lune, il en avait déjà le premier quartier dans la tète. Il est jnort fou ». D'autres ont accrédité cette erreur : Voltaire, par exemple.

Les bigots avaient intérêt à le diffamer. On racontait des choses étranges sur ses livres. Le jugement des contemporains lui fut défavorable. Boileau n'en parla qu'avec pitié; Ménage le trouva plat ; Brossette nia sa science et son jugement. Guéret caractérisa ainsi son talent :

74 ï'ES ERREURS DE DOCUMENTATION

«les allusions et les équivoques ont toujours fait votre capital )>.

Agvippine ameuta contre Cyrano les disciples innombrables de Loyola. On envahit le théâtre, on hurla contre le blasphémateur. D'aucuns même proposèrent de le brûler comme avaient fait de Lancre et ses acolytes des Sorciers du Labour.

Voici ce que contenait cette damnable pièce :

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