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« que je me veuille, reposer de votre mort, sur « le Bourreau ? Non., non, je serois moi-même «votre Parque et ce seroit déjà même fait' de « vous, si j'étois bien délivré d'un mal de rate, « pour la guérison duquel les Médecins m'ont « ordonné encore quatre ou cinq prises de vos « impertinences; Mais sitôt que j'aurai fait ban- « queroute aux divertissements et que je serai « las de rire, tenez pour tout assuré que je vous « envoyerai défendre de vous compter entre les « choses qui vivent. Adieu, c'est fait. J'eusse « bien fini ma lettre à l'ordinaire, mais vous a n'eussiez pas crû pour cela que je fusse votre ce très humble, très obéissant et très affectionné. « C'est" pourquoi. Gros Crevé,
« Serviteur à la paillasse...»
Montfleury ne put croire que cette missive contint un sérieux avertissement. Il prit dere-chef à l'égard de Cyrano son attitude- railleuse. Mais lorsqu'il eut aperçu au parterre la méchante grimace de son adversaire, il ne put se défendre d'un tremblement. Montfleury- n'était pas bravé et la réputation de Cyrano en avait effrayé bien d'autres. Tandis qu'avec hésitation il lançait les vers de son rôle, la formidable
voix de Cyrano montait : Gros homme ! je t'interdis pour un mois !..,,
Le fait lui sembla si étrange, si inattendu qu'au bout de deux jours, croyant à une facétie de y Homme aux entretiens pointus, il reprit sur la scène l'une de ses meilleures créations à l'enthousiasme du public, dont il était, par son art admirable, le favori. Tandis qu'il était dans le feu de la diction, un grand escogriffe se levait au parterre et clamait : Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ? C'était Cyrano, venu par hasard au théâtre qui, avec une majestueuse dignité réclamait l'accomplissement de ses ordres.
Montfleury épouvanté demeura cloué sur la place et ce fut dans le public un concert de protestations dominé par Tinjonction formelle de Cyrano. Comme on le menaçait, il monta sur une chaise et, de là, provoquant le silence par des gestes expressifs, adressa un défi collectif au théâtre. Comme personne ne se souciait de prendre la défense armée du comédien, force lui fut donc de présenter ses excuses et de quitter la scène.
Vous le voyez, l'histoire impartiale éclaire
DE « CYRAi^O DE BERGERAC » 33
d'un jour nouveau l'aventure de Montfleury, ce fameux Montfleury qui, pour retenir son ventre, devait l'encercler de fer et qui, dit-on, mourut à l'instant où il prit à cette hor^-ifique bedaine la fantaisie de crever sur les spectateurs, comme un nimbus en temps d'orage.
Montfleury n'eut pas, certes, la fatuité de se croire un « doux péril >:> pour les femmes, comme le prétend M. "Rostand, lesquelles, d'ailleurs, étaient, pour des raisons majeures, fort indifférentes à Cyrano. li avait une autre fatuité, justifiée par l'engouement du public, celle de sa supériorité artistique. Il faut dire qu'il mettait dans son jeu une imposante grandeur et une parfaite sincérité. Saint-Evremond, du Lorens, la plupart des contemporains l'admiraient. Guéret, dans son Parnasse réformé rapporte ces propos de Maûtfleury qui donnent une idée de son identification, aux rôles :
« Qui voudra donc sçavoir de quoi je suis « mort, qu'il ne demande point si c'est de la a][fièvre, de l'hydropisie ou de la goutte : m^is « qu'il sache que c'est d'Andromaque. Nous tt sommes bien fols de nous mettre si ayant
« dans lé cœur des. passions qui a'ont été qu'au « bout de la plume de Messieurs les poètes ; il « vaudrait bien mieux bouflfonner toujours, et « crever de rire en divertissant le bourgeois/ <c que crever d'orgueil et de déph pour satis- « faire les beaux esprits...
. « Mais ce qui me fait le plus de dépit c'est « qu'Andromaque va devenir plus célèbre par <( la circonstance de ma mort (il jouait le rôle « d'Oreste) et que désormais il n'y aura plus « de poète qui ne veuille avoir rhonneur de ce crever un comédien en sa vie. »
Montfleury avait su dans les débuts de sa vie se créer un genre original et établir sans bassesses sa réputation. Il y eut dans le ressentiment de Cyrano, au refus de Montifieury d'interpréter le Pédant Joué, un froissement d'amour propre itt une visible déception^ Il savait pertinemment que cet acteur était le seul capable d^en incarner le rôle prirïjçipal. Montfleury était, en effet ,^ comme il à été dit, un remarquable comédien qui quelquefois donnait du relief à certaines pièces de valeur médiocre par l'impeccabilité de son interpréta-
DE <t CYRANO DE BERGERAC )) 35
tioiï. C'est pourquoi, robsèrvation du Cyrano de M. Rostand au Jeune homme qui le prie
de donner une explication à son, interruption :
Jeune oison fat deux raisons dont chaque est suffisante seule (?) primo: c'fst un acteur déplorable qui gueule y Et qui soulève -avec des ban !jie porteur d'eau^ Les vers quHlfaut laisser s^envoler ! — secundo ; ^ Esl mon secret.
montre-t-elle bien Gertainement sa pauvreté de documentation. Cyrano est tellement persuadé des talents artistiques d^ Montfleury qu'il n'en parle pas, dans sa Lettre à un Gros, Homme, où, pourtant, il expose tous ses griefs. Il n'eut pas manqué,, si Montfleury eut été mauvais acteur, de signaler cela avec sa cinglante ironie, d'autant mieux que sa rancune devait surtout, en i'occurence, viser l'acteur. D'ailleurs, s'il n'eut point eu de talent, il se fut bien gardé de lui proposer l'interprétation du Pédant joué.
Montfleury avait le défaut, admis à cette époque, de séduire a le spectateur par une prononciation cadencée, qui tenait plus du chant que de la déclamation; l'acteur ne sçavoit émouvpir qu'en outrant les sentiments ; . la
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simple nature, ornée uniquement des grâces nécessaires pour Tembellir sans la défigurer, eut paru froide : Tan n'étoit peut-être pas encore parvenu à ce degré de perfection, d'imiter exactement la nature ; le goût n'étoit pas assez éclairé, assez sûr pour ne se plaire qu'à cette imitation exacte. C'étoit moins un reproche à faire avec justice à Montfleury de tomber dans le défaut d'une déclamation outrée, que ce n'est un mérite à Molière d'avoir senti ce défaut ».
Bien autrement sanglante fut la querelle entre Montfleury et Molière, lorsque ce dernier, dans son Impromptu de Vei^sailles eut critiqué la corpulence et le jeu du célèbre comédien,
« Il nous faut un roi gros et gras comme « quatre, un « roi, morbleu ! qui soit entri- « paillé comme il faut ; un roi d'une vaste cir- « conférence, et qui puisse remplir un trône « de la belle manière. »
Et dans Nicomède où Montfleury représente ce roi décrié :
ce Mais, Monsieur, il me semble qu^un roi « qui s'entretient tout seul avec son capitaine
DE « CVRANO de BERGERAC » 3y
« des gardes parle un peu plus humainement « et ne prend point ce ton de démoniaque. »
Au reste, Montfleury n'est ni à plaindre ni à admirer. Il resta avec Loret et Dassoucy, victimes aussi de Fautoritarisme de Cyrano, son ennemi acharné. Il se déshonora par son odieuse conduite envers Molière qu'il accusa publiquement d'inceste et à qui il essaya, par les plus louches manœuvres, d'enlever la faveur royale. , •
Je m'égare,.. Les Moliéristes vous apprendront avec plus de compétence quels événements se produisirent au cours de cette polémique où était engagé l'honneur de deux théâtres.,. Je reviens à temps de ma digression pour rire de cette sottise de Cyrano disant confidentiellement à son ami Le Bret :
Etj'â le hais y depuis qu'il se pet mit un soir, Déposer son regard sur celle... Ob ! foi cr44^ voir Glisser sur une fleur une longue limace.
Cette citation, déjà faite, a ici de nouveau sa place ; elle explique le : Secundo, est mon secret^ que Cyrano répondait au jeune oison assez mal avisé pour lui demander des comptes.
38 LES ERREURS DE . DOCUMENXiVtlON
Voyez- VOUS Montfleury et son cercle de fer sautillant comme un marquis autour des fem-r mes? Quelle grâce, quel esprit, quelle séduction cet homme, qui, hors du théâtre, était le plus ridicule des FalstafiF pouvait-il mettre à son service ? Et comment Cyrano, le héros de tant d'aventures galantes et chevaleresques aurait-il craint la concurrence d'un tel rival !
S'il faut en croire La Bruyère, les comédiens étaient vraiment en faveur auprès des dames très avenantes pour ceux qui leur montraient, en faisant abstraction de leur propre individualité, quelles qualités auraient dû pour les enchanter posséder leurs amants. Mais, dépouillant le cothurne, l'acteur était un homme vil à l'égal des autres. Quelques comédiens d'une grâce particulière, tels que Baron, eurent les faveurs des dames de la cour. Mais cela se fit en catimini et comme le jeune indiscret osait se présenter au grand jour chez l'une de ses conquêtes, il fut évincé d'une façon plaisante. Il se tira de l'aflFaire à son avantage d'ailleurs.
Montfleury était en triple infériorité sur Baron : il n'en avait d'abord pas la beauté et l'esprit ; ensuite il ne bénéficia pas comme lui
DÉ « CYRANO DE 3ÉRGÉRAC » 3g
de la réhabilitation des comédiens qui, de son temps, étaient mis, en dehors du théâtre, au rang de la plus vile canaille ; enfin il n'avait plus les charmes multiples de la jeunesse. C'étaient vraiment trop de désagréments physiques à opposer au nez de Cyrano. Nous verrons d'ailleurs avec quel sentimentalisme particulier celui-ci conquérait les femmes. . .
J'eus, certain jour, et après une longue méditation, la vision précise de Cyrano. Je vous dirai comment il m'apparut et en quel équipage. Auparavant, laissez-moi vous faire observer que le héros de M. Rostand se contredit sans cesse en matière nez. Le voici en grande conférence avec Le Bret :
Regarde-moi j mon çbety et dis quelle espérance Pourrait bien me laisser cette protubérance !
. .' . . Moi aussij fat de mauvaises beures
De me sentir si laid y parfois , tout seul
Tu pleures ?
dit Le Bret
y4b ! non y cela, jamais ! Non y ce serait trop laid, Si le long de ce ne{ une larme coulait !
Je ne laisserai pas, tant que f en serai maître, La divine beauté des larmes se commettre
li ■■■
Avec tant de laideur grossier 0!.., Vois^tu bien, Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien. Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée ^ Une seule, par moi ^ fut ridiculisée.
Plus haut, le même Cyrano hurlait à un fâcheux :
Enorme mon ne^ !
'^ Ptl camus y sot camard^ tête plate, apprene{ Que je m^ enorgueillis d^un pareil appendice Attendu qu^un grand ne:( est propremetit l'indice D*un homme affable, bon^ courtois y spirituel y Libéral y courageux y tel que je suis et tel Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire
A la bonne heure ! voici le vrai Cyrano, celui qui, dans son Voyage dans la lune^ faisait au monde, par l'intermédiaire d'un sélénite, Taveu de sa satisfaction nasale :
« Afin que vous sachiez pourquoi, en ce pays, tout le monde a le nez grand, apprenez qu'aussitôt que la femme est accouchée, la matrone porte Tenfant au maître du séminaire, et, justement au bout de Tan, les experts étant assemblés, si son nez est trouvé plus court qu'à une certaine mesure que tient le syndic, il est censé camus et mis entre les mains de gens qui le châtrent. Vous me demanderez la cause de cette
barbarie, et comment il se peut faire que nous, chez qui la virginité est un crime, établissons des continences par force ? Mais sachez que nous le faisons après avoir observé, depuis trente siècles, qu'un grand nez est le signe d'un homme spirituel y courtois ^ affable, généreux, libéral^ et que le petit est le signe du contraire. C'est pourquoi, des camus, on bâtit les eunuques... »
« A la longueur du nez, écrivait-il encore, se mesurent la vaillance, Tesprit, la' passion, la finesse ; le nez est le siège de Tâme. »
Le nez de Cyrano n'était pas en pied de marmite comme celui dont s'est orné le laid Coquelin, mais osseux et crochu, à la façon de Sathan. Il reflétait on ne sait quelle orgueilleuse bravade qu'accentuait la fulgurance de son regard et que tempérait la mélancolie du reste de son visage. Cyrano n'avait pas la beauté du comte de Guiche, la grâce du danseur Molière, mais la martialité, l'impétuosité, la bravoure de Condé, la subtilité de Voiture.
Grand nez ne dépare pas belle physionomie.
Cyrano avait une beauté spéciale : celle que donne la grandeur d'âme. Les qualités de cette âme avaient une sorte de manifestation exté-
rieure qui transfigurait les traits, épurait, affinait, idéalisait les défectuosités faciales en les atténuant. Au combat, surtout, l'épée d'une main, le pistolet de l'autre, il était l'incarnation frémissante de l'héroïsme. Et cela est auguste, puis-, -qu'à travers les siècles nous glorifions ceux qui montrèrent jusqu'à, quel stoïcisme peut aller la vaillance humaine.
Dans la vie ordinaire, il avait une élégance de tournure qui sentait l'homme de qualité. Il portait la tête avec une arrogance cocardière, parlait comme un capitaine Fracasse et s'habillait <le même. Son épée n'était point de parade.
Trop d'ennemis l'environnaient pour qu'il songeât aux rapières incrustées d'or et de pierreries.
Je ne sais pourquoi M. Rostand écrivit avant de donner le portrait de Cyrano, ces deux vers :
Certes, je ne crois pas que jainais nous le peigne Le solennel Monsieur Philippe de Cbampaigne.
Où l'auteur des Romanesques a-t-il pu trouver que Champaigne ou plutôt Champagne ait de la solennité et pourquoi cet excellent peintre de fresques et de tableaux religieux qui faisait à ravir le portrait n'aurait-il pu copier la physio-
nomie de Cyrano î Est-ce parce qu'il se borna à portraiturer d'illustres personnages, tels que Louis XIII, Louis XIV enfant, Anne d'Autriche, Richelieu, Mazarin, Colbert, le chancelier Seguier, etc. ?... Félibien dit de lui : « C'était un homme sage et vertueux, d'un caractère doux, d'un maintien grave et d'une conscience droite. Il était assez bel homme, la taille haute et le corps un peu gros. Il était sobre et réglé dans sa manière de vivre et son air vénérable le faisait considérer parmi les autres peintres. C'est surtout dans la charge de recteur que Champagne a fait paraître une conduite, un désintéressement qui n'a guère eu d'exemple, partageant les émoluments de l'emploi avec ceux qui en avaient besoin et ne voulant les recevoir que pour en faire jouir les autres. »
Eh ! bien, je ne vois rien là de solennel !
Champagne était doué d'une bonhommie qui excluait toute raideur. Mais l'épithète « solennel » faisait image et M. Rostand est en quête d'images.
. Cyrano était brave, ai-je dit. Mais pourquoi exagérer cette bravoure et faire du hardi poète un
querelleur de parti-pris ? Cyrano professait un principe propre à tout homme qui se respecte : « L'honneur sali, disait-il, ne se lave qu'avec du sang ! »
Rentrant dans la vie civile au retour des campagnes de Flandre, en 1640, il ne s'-ensuivait pas qu'il dût perdre, en quittant la casaque militaire, l'irritabilité de son caractère. Son épée sortit souvent du fourreau, mais seulement pour de bonnes causes. Il se battit plus souvent pour le compte de ses amis que pour son propre compte. « Je suis incessamment travaillé de la tierce et de la quarte, écrivait-il. J'aurais perdu la connaissance du papier si les cartels s'écrivaient sur autre chose... Vraiment vous auriez grand tort de m'appeler le premier des hommes, car je vous proteste que je suis le second de tout le monde. Il faut bien que votre départ, ayant déserté Paris, l'herbe ait crû par toutes les rues, puisqu'en quelque lieu que j'aille, je me trouve toujours sur le pré. Cependant, ce n'est pas sans risques... »
Il y avait, en effet, le damné nez que Ton tailladait sans merci. Ce coupe-vent payait de sa chair dans toutes les frasques. Il eut une magni-
fique balafre à ce fameux combat que M. Rostand intercale dans le premier acte de sa pièce et qui eut lieu dans des circonstances tout autres. Linières était un compagnon de débauche de Cyrano. Séduisant, spirituel, caustique, il conquit la faveur des femmes et notamment celle de M'"* Deshoulières, qui écrivait ces vers où elle semble se plaindre de son inconstance :
// paraît ingénu, bon et sans artifice ;
Mais son air est trompeur ; il a de la malice ;
Il aime la satire et croit qu'il est permis
De railler fortement de ses meilleurs amis.
D'aimer en divers lieux ^ de faire des promesses ^
De signer des contrats pour fourber ses maîtresses...
M™^ Deshoulières préférait quelques fois la compagnie de bergers intelligents à celle de sottes brebis. Je ne puis lire les vers sus-énoncés sans me rappeler le délicieux rondeau : La raison en défaut enfiévré d'amour naissant et peut-être adressé à ce même chevalier de Linières tout sautillant et vif comme le bouvreuil de Brizeux.
Taisez-vous^ tendres mouvements ; Laissez-moi pour quelques moments :
Tout mon cœur ne saurait suffire Aux transports que l'Amour m'inspire
^(i LES ERREURS DE DOCUMENTATION
Pour le plus parfait des Amants, A quoi servent ces sentiments ?
Dans mes plus doux emportements Ma raison vient toujours me dire :
Taise^-vous, . .
La cruelle ^ depuis deux ans.,.
Mais y bilas ! quels redoublements Sens'^/e à mon amoureux martre T Mon berger parait ; il soupire :
Le voici ; vains raisonnements^
Taise^'vous,
Linières s'attaqua aux personnages les plus célèbres de son temps avec une étourderie inconcevable* (i) I) ^^^ trouver des défauts à Tode de Boileau sur le passage du Rhin et ce lui valut de sa part la qualification brutale d'idiot de Senlis* Ses épigrammes contre de vénérables sujets lavaient déjà fait connaître sous le nom <^ d athée de Senlis »* M"* Deshoulières^ par dévouement essava de le justifier de Faccusa-
X IrV IVpt^r^n^nx suivante or iiigen du taknt de lioîcfe
(*» <v«.«r i>^^^^f w* ^•'^» ft sue CVr'ta t/«fc «b.**^ JtÊ/^jt^ Jinnt*.^
tion d*irréIigion, mais la naïveté de cette justification ne vint que renforcer l'opinion populaire. L'accusation resta et elle en fut quelque peu atteinte. Linières cependant continuait son rôle de critique. Chapelain, qui l'avait froissé, connut la valeur de son ressentiment lorsque parut « l'ingénieuse parodie de quelques scènes du Cidy attribuée successivement à Boileau, Furetière et Charpentier. »
« A ce jeu-là, dit M. de Landine, Linières attrapa plus de coups de canne que de lauriers. » Il ne paraissait pas se rendre compte de la violence de ses attaques et s'étonnait que Ton usât contre lui de représailles. Il lança un mot imprudent contre de Guiche, qui ne les endurait pas patiemment. Le comte lui promit de le faire esjsoriller. On devait exécuter la sentence en plein jour et dans la rue. Terrorisé, Linières se réfugia chez Cyrano, y passa la journée.
Tandis qu'il soupait avec lui et deux officiers au régiment de Conti, MM. de Cuigy et de Bourgogne, on le vint prévenir que cent hommes armés l'attendaient aux fossés de la porte de Nesle qu'il devait franchir pour gagner son logis
du Faubourg Saint-Germain. Avec une pareille bande, de Guiche était sûr de sa vengeance.
Linières tremblait dans un coin et maudissait amèrement Tinspiration funeste de ses épigrammes, lorsque Cyrano, brusquement, décrocha son épée et dit : « Prends une lanterne, marche derrière moi ; je veux t'aider moi-même à faire la couverture de ton lit. » Puis, s'adressant à Bourgogne et à Cuigy : « Vous, messieurs, vous serez spectateurs de cet étrange combat. »
Bien qu'assurés sur la valeur de Cyrano, les deux officiers prirent leurs armes pour lui prêter main forte à l'occasion. Le petit cortège se mit en marche : Cyrano en tête, Linières ensuite, lanterne en main, puis Bourgogne et Cuigy.
La bataille eut lieu et le succès en fut, dès le premier moment, décisif. Les assassins s'attendant à rencontrer un adversaire affaibli par l'ivresse et la débauche se troublèrent devant Cyrano qui fonçait violemment sur eux. En quelques minutes, neuf d'entre eux tombèrent : deux morts, sept blessés. Les autres prirent la fuite.
Cela s'était fait sans bruit, dans un clair obscur de féerie où la haute stature de Cyrano
dut prendre des proportions diaboliques. L'aventure était audacieuse; elle eut un retentissement énorme et, de ce jour, le maréchal de Gassion ne désigna plus Cyrano que sous le nom d'/«trépide.
On le voit, le concours des comédiens, Téclat des torches : pure fiction. D'ailleurs, il est peu probable que les spadassins n'aient pas à l'avance pris la fuite à l'arrivée d'une pareille assemblée. Les oiseaux nocturnes craignent la lumière et la foule.,.
Les noces et les combats donnèrent à Cyrano une rudesse et une brutalité qui s'allièrent mal avec la finesse des sentiments développés. Il résulta de cela qu'il y eut en Bergerac deux hommes distincts : l'un très rêveur, épris d'immatérielles visions, courant après la chimère ; l'autre sensuel et vulgaire. L'âme et la bête de de Maistre. Cette dernière seulement transparut. L'autre s'enferma dans sa tour d'ivoire et peu la connurent.
Cyrano le sensuel, comme Messire Bruyn, « feut ung rude compaignon en sa jeunesse.
5o LES ERREURS DE DOCUMENTATION
Tout petit, il grugeoyt desja les pucelles, gectoyt les maisons par les fenestres et tournoit congruement en farine de diable quand il vînt à calfeutrer son père »
Cyrano ne calfeutra pas son père, mais faillit l'être par lui. Le vieil Abel de Cyrano le menaça de supprimer la pension qu'il lui servait. Savinien cria à la tyrannie et ne promit point une sagesse plus grande. Heureusement, Le Bret intervint et les partis se réconcilièrent : « Je me souviens du temps que vous m'appeliez V Apôtre de la Liberté, dit-il... Comme je demeure d'accord avec vous, qu'il n'y a rien de si cher que le temps et qu'il est vrai que tous les hommes l'emploient mal, il me semble que vous devez estre aussy d'accord avec moy que c'est une faute d'autant plus excusable en vostre fils, qu'elle luy est commune avec tous les autres, et avec vous mesme, puisque vous n'avez pas été à son âge moins prodigue que luy d'une chose dont vous n'estes devenu avare qu'à soixante ans... »
Lors, Cyrano « feut maistre de faire tous les jours feste à sept chandelliers ; et, de faict, il besogna des deux mains à son plaisir. Ores,
DE « CYRANO DE BERGERAC » 5l
force de faire esternuer ses escuz, tousser sa braguette, saigner les poinçons, resgaller les linottes coëffées et faire de la terre le fossé, se veit excommunié des gens de bien... »
Ce ne fut point seulement pour avoir amoureusement caressé les ribaudes que Cyrano se vit excommunié des gens de bien. Mais, comme tous les élèves de Gassendi il avait été classé libertin. Etre libertin, grave délit !... Or, savezvous ce qu'étaient les libertins au xvn*^ siècle ? C'étaient des hommes qui prenaient la vie dans son acceptation véritable : qui aimaient tout leur soûl pour la sereine beauté de TAmour, les sensations qu'il ofiFre, Tinspiration qu'il donne, l'émulation qu'il comporte ; qui prisaient la bonne chère qui consolide l'estomac et rend l'être propre à toutes les besognes de l'esprit et du corps; qui préconisaient Tinsouciance et la gaieté ; qui cherchaient dans l'étude un complément aux autres plaisirs ; qui voulaient atteindre rinsaisissable idéal vers qui l'humanité tend les bras avec désespoir : le bonheur. C'étaient des hommes sans foi, des athées endurcis, parce qu'aux cérémonies du culte, ils ne s'agenouillaient pas, la mine contrite, le front humble, les
membres tremblants ; parce qu'aux solennités religieuses on ne les voyait pas, les yeux mi-clos, cueillir d*une lèvre avide le pain consacré ; parce qu'ils n'offraient pas publiquement l'aumône ; parce qu'ils n'avaient pas avec les prêtres ce commerce mielleux où l'égoïsme et toutes les lâches passions humaines se voilent d'hypocrisie.
C'étaient des hommes sans considération parce que devant les Grands, les plumets de leurs feutres ne balayaient pas la terre ; parce qu'ils voyaient dans chaque homme un frère et qu'ils tendaient une main secourable aux plus gueux, sans rougir.
Savez-vous ce qu'étaient les libertins au xvii" siècle? C'étaient des hommes de nature primesautière et d'instincts spontanés : c'étaient Bergerac, Molière, Chapelle, Bernier, Rohault, La Mothe-Le-Vayer et plus tard : La Fontaine.
C'étaient des hommes qui, dédaignant la carte du Tendre, se laissaient émouvoir par un coin de nature ineffable, un merveilleux panorama de soleil couchant. C'étaient des silenciaires qui, lorsque l'occasion les réunissait, devenaient les plus brillants causeurs du monde. C'étaient des
souffrants qu'un rien faisait pleurer et qui se résignaient sans murmures aux pires tortures. C'étaient enfin des hommes dans toute la grandeur de ce mot, des hommes imparfaits comme [ les autres, mais fiers, mais justes, mais énergi- ! ques, mais francs, mais généreux : des hom- . mes !...
Savez-vous ce qu'étaient les autres, les convertis, les croyants, les brebis du Seigneur î C'étaient le prince de Conti : avare, hypocrite, parjure, exacteur, concussionnaire, assassin lîiême ; Condé, exacteur et traître; Retz, révolutionnaire et débauché. C'était Fénelon même, doux sybarite ; Fénelon, enfermé dans le château de M"^ de Sablé ; Fénelon, se faisant suivre d'un valet, qui, râteau en mains, effaçait les traces de ses pas, de peur que ces stigmates ne troublassent l'uniformité artistique de la vue. C'étaient d'autres encore, Louis XIV en tète, d'autres qui composaient cette cour de valets et de caniches.
Cyrano fut donc le plus abhorré des mécréants. Sa Lettre sur le Carême; ses Lettres pour et contre les Sorciers^ lui aliénèrent plus fortement encore l'Eglise. Ses lettres contre les Poltrons^
les Médisants^ les Ingrats^ les Avares^ les PU-leurs de pensées^ les PédantSy les Médecins, les Frondeurs, etc., toutes dirigées contre des ennemis personnels, lui mirent en antagonisme des nuées de personnages effleurés par ses critiques acerbes et ses railleries désobligeantes. Montfleury, Scarron, Dassoucy, Loret, Maître Jean et toute une pléiade de poétaillons travaillèEent' obscurément par la calomnie, la bonne calomnie de Basile,* à détruire sa renommée. Malgré cela, Cyrano conservait des amitiés solides. Quelques-unes lui étaient venues par l'admiration qu'inspirait à certains esprits faibles sa force d'intimidation. Ces esprits faibles sont invinciblement prédestinés à devenir les satellites d'esprits plus puissants ; ils viennent se placer sous leur égide, appuient leur volonté chancelante sur la forte volonté, s'en font les dévoués instruments. Le Bret paraît être le type de ces esprits faibles. Il avait, en outre, à l'égard de Cyrano ce je ne sais quoi de tutélaire et de bienveillant qui caractérise la sincère amitié (i). Le Bret joua
(i) Je serais heureux que M. Faguet me dit sur quel témoignage ignoré il base la qualification d'imbécile dont il gratifie si libéralement Le Bret.
auprès de lui le rôle moral de Madeleine Béjart auprès de Molière. Son dévouement lui fut acquis dès la première rencontre, en Périgord (i), où le jeune Savinien rossait, à l'instar de Duguesclin, les gosses de son âge, leur imposait son omnipotence musculaire et même les menait en rangs disciplinés, avec ce talent de persuasion qu'il eut entre tous les Gascons, à la conquête de chimériques bastions. Grand et rude, taillé comme un jeune chêne, aguerri déjà par de violents exercices, il parcourait le Périgord à la tête de ses bandes enfantines, à l'exemple du roi des rois de l'homme au plumet blanc, qui fut un galantin et un héros : Henri IV.
Henri Le Bret s'attacha surtout à Cyrano de par cet étrange fait que la douceur s'allie presque toujours à la brusquerie dans les amitiés humaines. Les fluides de vertus contraires
(i) Nous gardons notre illusion. Qu'on nous le pardonne. D'ailleurs, tant d'erreurs ont été commises à l'égard de la ville natale de Cyrano, qu'on ne saurait nous reprocher cette volontaire méprise. Un niais, du nom solipédique d'Hippeau, parlait même d'un certain château de Bergerac, sis en Périgord, où Cyrano aurait passé son enfance. L'imagination est une grande fantaisiste.
s'attirent : c'est la plus simple loi d'électricité. Le Bret sentait l'ennui de Cyrano et comprenait sa souffrance. Il l'aida souvent, par de consolantes paroles, à calmer l'agitation de son cœur et à éloigner la misanthropie grandissante. Cette amitié d'enfance qui, d'ordinaire, s'éteint lorsque les intérêts de la vie viennent désunir les âmes, resta cependant solide et Le Bret fut l'éternel soutien et consolateur de CjTano.
Après les guerres et les noces, ils devinrent tous deux des héros de Cervantes. Cyrano, lunatique, fut un Don Quichotte avec de moins longs bras, un profil moins anguleux et des désirs moins vastes. Le Bret, un Pançasans panse et sans âne, mais possédant un gros bon sens pratique auquel se mêla une certaine subtilité gagnée au contact de son ami. Ils conquirent un royaume» dans la lune et se préparaient au grand voyage vers Phébus lorsque Atropos posa sa main sèche sur Cyrano.
Nous raconterons plus loin ses derniers, instants. Disons quel fut encore son rôle sur cette terre. Il dédaigna les plaisirs vains de la Cour, où, d'ailleurs, l'étal de son escarcelle ne lui eut pas permis de tenir son rang. Une
autre Cour, moins fastueuse, mais plus en harmonie avec ses aspirations lui fut familière : celle de Gaston d'Orléans. Il y alla souvent parce qu'on y voyait de jolies femmes et que les hommes y avaient un esprit plus indépendant. On y aimait le théâtre et les femmes de théâtre ; les poètes y affluaient et aussi les amis des poètes. Triçtan THermitte et le baron de Modène, plusieurs autres, célèbres au xvii* siècle, durent Ty accueillir avec enthousiasme. Cyrano parle de Tristan THermitte comme d'un personnage unique : « Il est tout esprit, il est tout cœur, et il a toutes les qualités dont une suffisait jadis à marquer un héros... Enfin, je ne puis rien ajouter à l'éloge de ce grand homme, sinon que c'est le seul poète, le seul philosophe et le seul homme libre que vous ayez. . . » Duelliste, poète, joueur, débauché, telles furent, sans doute les qualités de Tristan qui émurent si parfaitement le cœur de Cyrano.
Cyrano voyagea en Angleterre, en Italie, en Pologne, où il eut les faveurs des princes. En France, outre le duc d'Orléans, le prince de Conti et le duc de Guise l'accueillirent avec distinction. Il eut un moment de faveur extraordi-
naire. On rechercha sa compagnie, on le jugea le plus spirituel des hommes. Il est probable même que les femmes durent trouver une certoine poésie à ce nez audacieusement placé en promontoire sur son visage. Nous parlerons bientôt de cela.
Puis, soudain, l'ombre se fit. Cyrano, qui, peut être, avait acquis ce mal terrible que Colomb rapporta d'Amérique, ne trouva plus de bonheur certain qu'en l'étude. Il se retrancha dans une retraite recueillie et ne fréquenta plus les cabarets et les cénacles. « Il avait formé, dit M. Lacroix, une espèce d'association philosophique et littéraire, au milieu de laquelle il rendait des oracles. On y traitait en toute liberté les questions les plus abstraites de la métaphysique et les plus délicates de la morale humaine: on ne se piquait pas sans doute d'être toujours très orthodoxe en fait de religion. Puis tout à coup, la discussion descendait de ces hautes sphères et se rejetait gaiement sur des sujets familiers. Les Entretiens pointus, qui ont été publiés dans les œuvres de Cyrano, nous donnent une idée exacte du tour ordinaire que prenait la conversation : c'était un assaut de jeux
DE « CYRANO DE BERGERAC » bg
de mots, d'équivoques et même de coq à Tàne». Voici dans, quel sens les confectionnait Cyrano. « Il assuroit d'une Femme parée de Fleurs qu'elle avoit ses fleurs.
« Et qu'il faisoit bon offenser le Pape vu qu'il avoit beaucoup d'indulgence.
« Et parlant d'une montre qu'on avoit volée et quinepouvoit être retrouvée, il disoit qu'elle ne reviendroit pas, étant assurément mal montée.
, « Et voyant un cheval qui, courant la ban-
I gue, fiantoit dans sa carrière, disoit qu'il chioit sur le métier. »
A ces entretiens pointus étaient conviés les amis de Cyrano, tous escrimeurs de mérite et écrivains de talent. Citons : Jacques Rohault, de Prade, Beys, de Brissailles, Le Bret, de Bourgogne, de Chateaufort et deux frères de Cyrano dont l'histoire est à peu près inconnue.
Les critiques ont exclusivement donné à La Fontaine le sentiment de la nature, prétendant que seul, dans la pléiade des écrivains du xvii^ siècle, il sut en connaître la splendeur. En
6o LES ERREURS DE DOCUMENTATION
cela, les critiques se sont trompés ; d'autres écrivains partagent ce sentiment, et parmi eux, et mieux qu'eux, Cyrano de Bergerac. Il l'acquit insensiblement à errer, à rêver par les campagnes où ses ravissements de poète furent innombrables, soit que les fleurs ou les arbres, les eaux ou les cieux sollicitassent son admiration : « Enfin, écrit-il au Printemps, nous tenons la Terre en bonne Humeur, nous n'avons dorénavant qu'à bien choyer ses bonnes grâces... Partout on voit la Nature accoucher et ses enfants, à mesure qu'ils naissent, jouer dans leur berceau. Considérez le Zéphyre qui n'ose quasi respirer qu'en tremblant, comme il agite les bleds et les caressç. Ne diriez-vous pas que l'herbe est le poil de la Terre et que ce vent est le peigne qui a soin de le démêler ? Je pense même que le soleil fait l'amour à cette saison : car j'ai remarqué qu'en quelque lieu qu'elle se retire, il s'en approche toujours... Tout ce qui ne peut nuire par sa vie est en pleine liberté. Il n'est pas jusqu'à notre àme qui ne se répande plus loin que sa prison, afin de montrer qu'elle n'en est pas contenue. Je pense que la Nature est aux Noces : on ne voit
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que danses, que concerts, que festins; et qui voudrait chercher dispute, n'auroit pas le contentement d'en trouver^ sinon de celles qui, pour la Beauté, surviennent entre les fleurs. Là, possible, au sortir d'un combat un oeillet, tout sanglant tombe de lassitude ; là, un bouton de rose, enflé du mauvais succès de son antagoniste, s'épanouît de joie. Là, le lys, ce colosse entre les fleurs, ce géant de lait caillé, glorieux de voir ses images triompher au Louvre, s'élève sur ses compagnes, les regarde de haut en bas, et fait devant soi prosterner la violette, qui, jalouse et fâchée de ne pas monter aussi haut, redouble ses odeurs, afin d'obtenir de notre nez la préférence que nos yeux luy refusent. Là, le gazon de Thin s'agenouille humblement devant la Tulipe, à cause qu'elle porte un calice... »
Ne sentez-vous pas que le bretteur n'est plus / dans ces lignes et que seul, le poète parle? Et pourtant, non, le bretteur subsiste encore et c'est dans les éternelles jpom/e^ sans lesquelles Cyrano ne saurait écrire la moindre phrase.
Il faut sempiternellement que quelque chose pique chez lui et l'a plume lui sert de flamberge lorsque nul ennenli tangible ne le vient offenser.
Dans ces lettres sur la nature, Cyrano, Viniellectuely chante avec un magnifique lyrisme la beauté des choses. Et à ce lyrisme se joint une acuité de vision qui lui inspire d'incomparables métaphores. Sensitif, artiste, il se rapproche de nos contemporains qui, parfois^ perçurent l'âme végétale. Il aime infiniment la retraite loin des villes, le reposant silence des crépuscules, la mort journalière du> soleil et la nocturne naissance des astres. L'astronome y gagne si le naturiste y perd. Avec enthousiasme il chante les joies fécondes de cette retraite : « J'ay trouvé le paradiz d'Eden, j'ay trouvé l'âg^ d'or, j'ay trouvé la jeunesse perpétuelle; enfin, j'ai trouvé la Nature au maillot; on rit, ici, de tout son cœur; nous sommes grands cousins, le Porcher du village et moi ; et toute la Paroisse m'assure que j'ay la mine, avec un peu de travail^-de bien chanter.au Lutrin. O Dieux! un philosophe comme vous, peut-il préférer au. repos d'une si agréable retraite, la vanité, les chagrins et les embarras de la cour! Ah ! Monsieur, si jvous sçaviez qu'un Gentilhonime champêtre est un prince inconnu qui n'entend parler du roi qu!une fois
Tannée et ne le connoit que par quelque vieux cousinage ; et, si de la cour où vous êtes, vous aviez des yeux assez bons pour appercevoir ce gros Garçon qui garde vos coqs d'Inde, le ventre couché sur Therbe, ronfler paisiblement un somme de dix heures tout d'une pièce, se guérir d^une fièvre ardente en dévorant un quartier de lard jaune, vous confesseriez que la douceur d'un repos tranquille ne se goûte point sous les lambris dorez. Revenez donc à votre solitude. Pour moi, je pense que vous avez perdu la mémoire : Oui, sans doute, vous l'avez perdue. Mais, en vérité, reste-t-il encore quelque sombre idée dans votre souvenir de ce Palais enchanté dont vous vous êtes banni ? Ah ! je vois bien que non ! Il faut que je vous en envoie le tableau dans ma lettre. Ecoutez-le donc, le voici, car c'est un tableau qui parle. On rencontre à la porte de la maison une allée de cinq avenues; tous les Chênes qui la composent font admirer avec extase l'énorme hauteur de leurs cîmes; en élevant les yeux depuis la racine jusqu'au faîte, puis, les précipitant du sommet jusques aux pieds, on doute si la terre les porte, ou si eux-mêmes ne portent
point la terre pendue k leurs racines... Leurs bras étendus vers le ciel, semblent, en l'embrassant, demander aux étoiles la bénignité toute pure de leurs influences et les recevoir auparavant qu'elles aient rien perdu de leur innocence au lit des Elémens. Là, de tous côtés, les fleurs, sans avoir eu d'autre jardinier que la Nature, respirent une haleine douce qui réveille et satisfait l'odorat; la simplicité d'une rose sur l'églantier, et l'azur éclatant d'une violette sous des ronces, ne laissant point de liberté pour le choix, font juger qu'elles sont toutes deux plus belles Tune que l'autre. Là, le Printemps compose toutes les saisons.; là, ne germe point de plante venimeuse que sa naissance aussitôt ne trahisse sa conservation ; là, les ruisseaux racontent leurs voyages aux cailloux; la, mille petites voix emplumées font retentir la Forêt du bruit de leurs chansons ; et la trémoussante assemblée de ces gorges mélodieuses est si générale, qu'il semble que chaque feuille dans les bois ait pris la figure et la langue d'un Rossignol : tantôt vous leur oyez gazouiller un concert, tantôt traîner et faire languir leur musique, tantôt passionner
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une Elégie par des soupirs entrecoupés, et puis amolir Téclat de leurs sons, pour exciter plus tendrement la pitié ; tantôt aussi ressusciter leur harmonie, et, parmi les roulades et les fugues, rendre Tâme et la voix tout ensemble. Echo même y prend tant de plaisir qu'elle semble ne répéter leurs airs que pour les apprendre, et les ruisseaux jaloux grondent en fuyant, irrités de ne les pouvoir égaler. »
Et C)7rano, dans ce « petit Fontainebleau »
s'égare, sous les bosquets chantants, converse avec les sources, lutitie les papillons vifs, siffle ks meries inharmoniques, cueille d'odorants bouquets, foule la « mer calme » du gazon et, dans son ivresse bucolique, déclare que « des lieux si charmants auront forcé le ciel à se joindre à la Terre. » Il porte plus que de Tadmiration à la nature : de l'Amour. Il est libre dans la libre éclosion des êtres, heureux d'une félicité sans égale. Ce que Jacques de Voragine disait de saint François : « Il appelait tous les animaux ses frères », lui est merveilleusement applicable. Il passe, comme Bernardin de Saint- Pierre, des journées entières à contempler des coins de campagne, à observer les oiseaux et
les insectes. Il prétend correspondre avec les animaux, les végétaux et les pierres. Il donne même à ces dernières une vie brutale et perfectible. Des voix, partout des voix lui parlent, expriment des sentiments ; partout il découvre une passion peinte dans Taspect calme ou tourmenté des choses. Mais ce sont ces voix éparses, se faisant confusément entendre, qu'il écoute avec recueillement. « N'aVez-vous pas pris garde, écrit-il dans son Voyage dans la LunCy à ce vent doux et subtil qui ne manque jamais de respirer à Torée des bois? C'est l'haleine de leur parole, et ce petit murmure ou ce bruit délicat dont ils rompent le sacré silence de leur solitude, c'est proprement leur langage. Mais encore que le bruit des forêts semble toujours le nxême, il est toujours si différent que chaque espèce de végétaux garde le sien particulier, en sorte que le Bouleau ne parle pas comme l'Erable, ni le Hêtre comme le Cerisier. » Cyrano, dans les bois, pareil aux Inspirés d'un autre âge, répond aux discours que les choses lui adressent, ou bien, les yeux fixes, il écoute ce rythme universel^ cette cadence adorable^ « cette musique de la Nature » dant
une main divine peut seule régler rorcbestration- Et alors, la vie, Tignominieuse vie terrestre est oubliée. Et Timpénitent, l'athée, se sent pénétrer d'une soudaine piété, piété naturelle, piété esthétique qui se manifeste par des hymnes de reconnaissance à la main invisible, demi-niée encore et cependant devinée en toute création.
Le Bret, lui, déteste la nature. C'est un bourgeois.: M. Jourdain ou M. Dimanche que l'on aurait purgé de sa lourdauderie avec quatre grains d'hellébore. Il raille les effusions de Cyrano; il lui proteste que son imagination est seule amoureuse d'une imaginaire nature. Le Bret a trop chaud au soleil. Il déclare ses ardeurs insupportables. Voici le sujet d'une lettre. Cyrano plaide, chante la gloire de Phébus, fait sa missive égale en puissance à Thymne d'Homère. Parfois il ajoute à cette puissance la grâce de Catulle et la subtilité d'Ovide, et sa phrase exprime des mignarderies exquises : « Encore s'il nous vouloit brûler, dit-il, il n'envoyeroit pas la rosée pour nous rafraîchir ; cette belle rosée qui nous fait croire par ces infinies gouttes 4e lumière que le. flambeau du monde est en
poudre dans nos prez ; qu'un million de petits Cieux sont tombez sur la terre ; ou que c'est rame de l'Univers, qui, ne sçachant quel honneur rendre à son père, sort au-devant de lui et va le recevoir jusque sur la pointe des herbes. Les Villageois s'imaginent, tantôt que ce sont les poux d'argent tombez au matin de la tête du Soleil qui se peigne; tantôt la sueur de Tair, corrompue par le chaud, où des Vers-luisans se sont mis ; tantôt la salive des Astres qui leur tombe de la bouche en dormant... »
Mais si l'Eté, si le soleil rajeunissent Cyrano, excitent en lui des vigueurs nouvelles, donnent à son esprit une éblouissante inspiration, combien l'Hiver, combien l'Automne le terrorisent! Il n'en parle qu'avec crainte, comme d'un de ces lycanthropes apostés au coin des bois, prêts à fondre sur l'homme, et qui se vengent des dénonciations : « Les Hommes épouvantés de cette effroyable saison, dit-il de l'Hyver,en tirent des présages proportionnés à leur crainte. S'il neige, ils s'imaginent que c'est peut-^être au Firmament le chemin de lait, qui se dissout; que cette perte fait de rage écumer le Ciel, et que la Terre, tremblant pour ses enfants, en
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blanchit de frayeur* Ils se figurent que TUnivers est une tarte, que THyver, ce grand Monstre, sucre pour Tavaler; que peut-être la neige est récume des plantes qui meurent enragées et que les vents qui soufflent le froid sont les derniers soupirs de la Nature agonisante. Moi-même qui n'explique guère les choses qu'en ma faveur, et qui, dans une autre saison, me serois persuadé que la neige est le lait végétatif que les Astres font téter aux plantes, ou les miettes qui tombent après Grâces de la Table des Dieux, me laissant emporter au torrent de l'exemple :
S'il grêle, je m'écrie : « Quels maux nous sont réservés, puisque le ciel innocent est réduit à pisser de la gravelle ! »
Dans ses promenades, Cyrano trouve partout matière à dissertation. L'ombre que les arbres font dans Teau lui inspire une aimable lettre; il passe de douces heures à détailler les perfections funéraires d'un cyprès, et d'agréables désœuvrements à contempler l'aqueduc d'Arcùeil qui lui fournira le sujet de descriptions pittoresques. Mais toutes les manifestations de la nature, tristes ou sombres, le frappent dou-
loureusemeat. Il faut dire que sa vie est devenue moins tapageuse et que le ferrailleur a fait place au contemplatif. Tandis que la plèbe littéraire le déchire à belles dents, il s'initie par cette religion naturelle à la religion des grandes âmes, sans autres rites et dogmes qu'un Amour du Beau, du Bien et. du Vrai...
Il existait au xvii" siècle un homme d^esprit que d'aucuns crurent fou parce qu'il enveloppait de tournures baroques les vérités qu'il lui plaisait de dire. Cet homme est M. de Chicot. De Thou, qui le connaissait, et qui taxait les hommes à leur juste valeur en parle ainsi :
« C'était un bon françois, grand bouffon et fort vaillant. Il prit le comte de Chaligny au siège de Rouen, ne lui dit point qui il était et, voyant le roi, lui dit : « Tiens, je te donne ce prisonnier qui est à moi. » Le comte,, se voyant pris, donna un grand coup d'épée sur la tête de Chicot, dont il mourut quinze jours après, par mauvais régime. Il y avoit dans la Chambre où il étoit malade un soldat qui se mouroit. L'on fit venir le curé du lieu pour le confesser, qui ne
le voulut point absoudre, pour ce qu'il avoit suivi le roi, qui étoit de la religion. Chitot se leva de son lit en colère, battit outrageusement le curé, et le jeta à coups de pieds hors de la chambre. Il disoit la vérité aux grands de la cour avec toute liberté. Il étoit de Gascogne et avoit été au maréchal de Villars. Il mourut riche ».
Cyrano mourut pauvre, A part cela, ne trouvez-vous pas un air de famille à ces deux hommes? Ils disaient la vérité aux grands de la cour ; ils étaient de Gascogne. Ils avaient appartenu, l'un au maréchal de Villars^ Tautre au duc d'Arpajon, ce que semble ignorer M. Rostand.
Et que faudrait-il faire ?. . .
Chercher un protecteur puissant j prendre un patron, Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce^ Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ? Non, merci! Dédier, comme tous ils le font Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre, Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ? Non, merci! Déjeuner chaque jour d'un crapaud? Avoir un ventre usé par la marche ? une peau Qui, plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ! Exêàuter des tours de souplesse dorsale ?
Non, merci!
Voici le Cyrano de M. Rostand. Il diffère du vrai Cyrano, lequel professa ces... paradoxes et refusa tout d'abord d'être, au maféchal de Gassion qui estimait son esprit et sa bravoure. Plus tard, lorsqu'il vit la misère venir et la notoriété décroître, il accepta les offres du duc d'Arpajon, vaillant et ambitieux homme de guerre, auquel il servit de secrétaire intime et d'ami.
Il fit dans cette position nouvelle comme ses confrères en servitude. Il réunit ses Œuvres^ diverses et sa comédie du Pédant Joué et les dédia au duc d'Arpajon. Sa dédicace frisa même la bassesse et il dut souffrir d'écrire ces phrases : « Il y a près d'un an que je me donnai à vous et depuis cet 'heureux moment,, tenant pour perdu tout le temps de ma vie que j'ai passé ailleurs qu'à votre service, et ne me contentant pas de vous avoir dévoué tout ce qui m'en reste, j'ai tâché de réparer cette perte en vous en consacrant encore les commencements ».
Cbe^ le bon éditeur de Sercy Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci!.,.
Et ce fut, n'en déplaise à M- Rostand, cher
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le bon éditeur de Sercy que furent publiées, en 1654, les œuvres diverses de Cyrano.
Les temps avaient changé, comme on voit, pour Cyrano, La faveur ne fut pour lui que passagère. La mauvaise réputation que Tartufe procura à Molière, Agrippinel^ awsiit procurée à Cyrano. L'esprit d'hypocrisie, l'esprit prêtre eut encore une fois raison de l'esprit libéral. Mais nul roi ne vint au secours du/ bretteurpoète. Au seuil de la tombe, il vit la haine grimacer et la menace poindre.
On disait déjà qu'il était fou. Ménage le clame à large gueule : « Je crois que quand il fit son Voyage dans la lune^ il en avait déjà le premier quartier dans la tête. // est mort fou ». D'autres ont accrédité cette erreur : Voltaire, par exemple.
Les bigots avaient intérêt à le diffamer. On racontait des choses étranges sur ses livres. Le jugement des contemporains lui fut défavorable. Boileau n'en parla qu'avec pitié; Ménage le trouva plat ; Brossette nia sa science et son jugement, Guéret' caractérisa ainsi son. talent :
ic -lés allusions et les équivoques ont toujours fait votre capital ».
Agrippine ameuta contre Cyrano les disciples innombrables de Loyola. On envahit le théâtre, on hiirla contre le blasphémateur. D'aucuns même proposèrent de le brûler comme avaient fait de Lancre et ses acolytes des Sorciers du Labour.
Voici ce que contenait cette damnable pièce :