PRÉFACE XXIII
EMILE MÀGNE.
est fm entre nous de ce que vous n'aye^ pas compris que Cyrano était asse{ beau, grand et noble pour méritsr qu'on ne le travestit point ^ en pantin risible, en amusant croquemitaine , uniquement destiné à provoquer par ses saillies dans radipeuse panse des bourgeois le frémissement d'un rire rabelaisien /...
JE ne veux pas m'élever contre la popularité de M. Rostand ni prouver que sa comédie héroïque est l'œuvre d'un talent grossier et d'une plume inhabile, mais simplement rétablir les actes de Cyrano dans leurs dates respectives. Comme vous le verrez, M. Rostand semble ignorer complètement les dessous du xvn' siècle et, n'était le charme panlculier dont il a su entourer Bergerac, son œuvre nous apparaîtrait
moderne, très conventionnelle, un peu façonnière, en somme de valeur médiocre.
Les pontifes du Mercure de France l'ont jugée d'une façon assez rigide : « A la représentation de cette œuvre, dit Ferdinand Hérold, eut été préférable une reprise du Bossu ou de quelque autre mélodrame conçu dans la même poétique que la pièce de M. Rostand, mais plus ingénieusement imaginé et moins déplorablement écrit. Dans Cyrano de Bergerac^ une intrigue quelconque relie entre eux les épisodes nécessaires aux pièces de cape et d'épée. »
Ceci est évidemment partial et dicté par cette singulière irascibilité qui est le propre de ces jeunes esthètes. Il y a quelque raison cependant dans ce jugement et le grand mérite de Cyrano est, comme l'exprime M. Jules Lemaître, d'avoir paru à propos : « Je vois à Ténormité de ses succès, ajoute l'éminent critique, deux causes, dont l'une (la plus forte) est son excellence et dont Tautre est sans doute une lassitude du public et comme un rassasiement, après tant d'études psychologiques , tant d'historiettes d'adultère parisien, tant de pièces féministes, socialistes, Scandinaves : toutes pièces dont je
ne pense à priori Siucun mal, et parmi lesquelles, il y en a peut-être qui contiennent autant de substance morale et intellectuelle que ce radieux Cyrano. >)^
D'autres critiques, pour élever Cyrano, abaissent la littérature contemporaine, mettent au rang des lourdauderies théâtrales les pièces de MM. Armand Silvestre, Henri Lavedan, Georges de Porto-Riche. Voici le jugement de cet excellent M. Faguet qui me paraît avoir, ce soir-là, nialadroitement assujetti ses besicles : «Le public" ne pouvait pas savoir que c'était le plus beau poème dramatique qui eut paru depuis un demisiècle et qu'un grand poète s'est décidément déclaré, hier, de qui on peut espérer absolument tout, qui à 29 ans ouvre le xx'' siècle d'une manière éclatante et triomphale, qui est destiné à nous consoler de toute la littérature industrielle oii nous pataugeons, qui annonce une période nouvelle, sur qui, enfin, l'Europe va avoir les yeux fixés avec envie et la France avec un ravissement d'orgueil et d'espérance...»
M. Faguet qui tant a médit de Voltaire et avec un si visible et si froid parti pris, est emballé au point d'oublier l'étroitesse caustique de sa
phrase habituelle. Une tirade antigrammaticale, allongée de chauvinisme et de banalité, c'est déroger aux vieux principes établis. De la froideur ! De la froideur ! M. Faguet, comme Danton disait: De l'audace! et Verlaine: De la douceur!...
Cyrano, comme on le voit, a bouleversé les esprits les plus pondérés. M. Francisque Sarcey, notre oncle, seul est resté dans le médium d'admiration. Son régime végétarien le préserve des faciles emballements.
« Cyrano est une très belle œuvre, dit-il, c'est une œuvre de charmante poésie, mais c'est surtout et avant tout une œuvre de théâtre. La pièce abonde en morceaux de bravoure, en motifs spirituellement traités, en tirades brillantes, mais tout y est en scène...»
Voilà : sans imagination, sans fatigue, et toujours le sourire sur les lèvres.
La pièce de M. Rostand nous donne la vision d'un énorme diamant dont les facettes innombrables scintillent au soleil de la rampe. L'esprit en déborde, et très fin, si fin même qu'on se trouve quelquefois porté à dire : « Voiturez-moi
les commodités de la conversation que j'écoute Alcandre et Sapho exprimer des choses subtiles !...»
Cyrano de Bergerac est apparu à propos. Il a réalisé les désirs errants. Las de' s'alanguir avec les héroïnes hystériques, les hommes désiraient un peu rire. M. Rostand a donné du rire franc, du rire clair, qui sonne comme un chant d'alouette. Il a mis sur la scène en la personne de Cyrano, le type du Français doublement Français, puisqu'il est gascon! (i). C'est une création vraiment nationale : de là son retentissement et l'enthousiasme du public.
Aller voir Cyrano, c'est pérégriner vers le lieu
(i) M. le vicomte de Poli a essayé dans un article de son Dictionnaire héraldique de démontrer que Cyrano, appartenant à une famille italienne ne pouvait être gascon. D'autres avant lui avaient vainement cherché à Bergerac quelque papier concernant le redoutable bretteur. Nous voulons bien admettre que ce nom de Bergerac, Bergeracq ou Bergerat était celui d'une propriété sise dans les environs de Paris. Mais alors la comédie de M. Rostand dont tout le charme tient justement dans ce mélange de tendresse^ de fanfaronnade, d'indépendance et de franchise inhélent au caractère gascon, n'aurait plus sa raison d'être. Pour cette fois nous répudierons la sèche critique et suivrons la tentante chimère du poète. Si Cyrano n'était pas gascon, il faut avouer que la Gascogne lui devait, à cause de son tempérament éminemment méridional, des lettres de naturalité.
saint où gît rame nationale ; c'est se retremper de patriotisme pour des luttes nouvelles...
Saluer en M. Rostand un descendant des poètes qui caractérisèrent l'esprit français, serait, s'il était à la fois simple et profond^ comme Marot, Villon, La Fontaine, le plus beau titre de gloire à décerner à son talent. Malheureu- ' sèment M. Rostand est extrêmement complexe et superficiel. La pensée est absente de son oeuvre, où, seul, le miroitement est excessif. Ce miroitement nous séduit, nous attire, annihile nos facultés; nous sommes épris d'un mirage, le tour est fait. M. Rostand est un merveilleux prestidigitateur. Au sortir de la Porte-St-Martin, calculez combien d'hommes auront trouvé dans Cyrano de Bergerac matière à méditation .
Aucun. Donc la pièce est sans pensée: elle tourne, tourne très vite comme les bras de ces moulins dont il est parlé; nous nous accrochons, pris de vertige, aux palettes multicolores qui nous envoient d'un effort violent « dans les étoiles ». Et c'est ce qu'a voulu M. Rostand.
Pourtant la critique aveuglée dit en la personne de M. du Tillet : « Et voici qu'un poète paraît, plus poète que tous les autres, doué
comme aucun , extraordinairement riche en verve et en images, d'une abondance surprenante, d'une imagination subtile et opulente... Nous savons gré à M. Rostand de nous avoir prouvé qu'une pièce en vers peut n'être ni boursouflée ni niaise.
« On a tout dit sur le style de M. Rostand.
Nul depuis Regnard n'eut un vers de théâtre plus souple, plus vivant, ni plus alerte. Ce qu'il y a de particulier, c'est que ce nouveau Regnard est tendre et sensible, qu'il sent et quil pense,., y>
Si M. du Tillet s'abuse, M. Ferdinand Hérold me semble un peu trop clairvoyant: « Il faut pourtant être juste envers M. Rostand, dit-il, et lui reconnaître un talent singulier ; il est un art, en effet, qu'a perfectionné l'auteur de La Princesse lointaine ; c'est l'art de mal écrire. M. Rostand versifie aussi mal qu'il écrit. Parce que de nobles poètes ont libéré l'alexandrin des règles anciennes et démontré par de belles oeuvres que son harmonie ne dépend pas de la plus rigoureuse des césures, M. Rostand s'imagine que pour faire des vers il suffit de mettre une rime toutes les douze syllabes. Le résultat
de ce système est que, le plus souvent, les personnages de Cyrano de Bergerac ne s'expriment qu'en une prose lourde et peu claire. »
Vous avez deviné : les nobles poètes sont MM. Stéphane Mallarmé, Francis Vielé-Griffin^ St-Georges de Bouhélier et Ferdinand Hérold lui-même.
Le seul critique qui ait à peu près donné la note juste, M. Fernand Gregh, s'exprime ainsi :
« Jamais pièce de théâtre n'a été mieux faite pour réussir. Elle est héroïque, elle est comique, elle est gaie, elle est pathétique, elle est folle^ elle est tendre. La variété en est inouïe. Il y a là-dedans un tour de mains à ravir M. Scribe et M. Sarcey. Et le public, quoi qu'on dise, quoi qu'on joue est avec M. Scribe et M. Sarcey. Ce qu'il veut au théâtre avant toutes choses, c'est du théâtre. Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, de la vérité ou du rêve, de la joie ou de la tristesse, même dans une pièce en vers, ce n'est pas de la poésie qu'il veut, c'est du théâtre...»
Nous avons vu que M. Sarcey s'est montré médiocrement ravi. Quant à M. Scribe
La vérité dans tous ces jugements est que
M. Rostand abondé en images et que souvent ces images sont défectueuses :
En vous voyant si gros et bête comme une urne
dit-il ; ou bien encore :
La lune dans le ciel luisait comme une montre
ou bien encore :
Et pareille en tous points à la fraise espagnole La haine est un carcan, mais c^est une auréole.
Quand elles ne sont pas défectueuses, elles prennent une tournure hésitante et développent une banalité :
Et je le bais depuis qu'il se permit, un soir^
De poser son regard sur celle... Ob ! fai cru voir
Glisser sur une fleur une longue limace /...
On le voit, les images de Cyrano n'ont pas toujours la finesse et la coloration qu'on leur prête. Il en est de même du style qui, dans les pièces en vers de cette gaîté-là demanderait une légèreté libellulaire. Or, le style de M. Rostand est loin d'être comparable à celui de Regnard.
10 Li:S ERREURS DE nOCUMENTATJON
Les incidentes s'y succèdent sans transitions, les e'pithètes s'y amassent, tout cela est relié par des qui et des que précipités et dont la répétition produit un déplorable effet à l'oreille :
y il camus ^ sot carmrdy tête plate , apprene^ Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice, Attendu qu 'un grand ne^ est proprement P indice D'un homme affable^ bon, courtois, spirituel, Libéral, courageux, tel que je suis, et tel Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire, Déplorable maraud! car la face sans gloire Que va chercher ma main en haut de votre col, Est aussi dénuée.,, de fierté, d'envol, De prisme, de pittoresque, d'étincelle, De somptuosité, de Ne{ enfin, que celle...
Que va chercher ma botte au bas de votre dos !, . .
M. Rostand ne sait pas construire la phrase périodique ; cela est démontré par cet exemple . Un personnage ânonnantnous rendrait ces quelques vers insupportables, bien qu'on ait fort maladroitement essayé d'en atténuer la lourdeur en les scindant, à l'endroit où j'ai placé quelques points de suspension, par un Aï ! exclamatif mais non allégeatoire.. Comparer le métier de Rostand à celui de Victor Hugo est une véritable hérésie littéraire. M. Gustave
Geffroy qui se permet cela n*a sans doute jamais lu Ruy Blas,
Le caractère de Cyrano a été entièrement diversifié. M. Rostand a fait de cet intelligent soudard un personnage de bergeries, un névrosé de la dernière heure. Il nous Ta présenté dans le décor de TAstrée, si changé et si peu à son avantage que nous ne pouvons le reconnaître. Il nous le montre, au cinquième acte, avec cet air morbide, cette voix languissante, ce geste vague, cet œil noyé, particulier aux poitrinaires de Millevoye. Pauvre, pauvre Cyrano ! Les hommes qui n'avaient jamais fréquenté ses livres Tont trouvé admirable dans ce rôle de sentimental. Et surtout les femmes, les belles épuiseuses, les divines consolatrices qui ont au fond de leur être une petite âme toute de tendresse^ et de pitié pour ceux qui souffrent et s'éteignent dans une crépusculaire mélancolie. Ils et elles ont voulu qu'il soit comme le poète le leur avait évoqué : tendre, généreux, héroïque, éloquent et laid. Cette laideur « c'est la tare définitive, irrémédiable, contre laquelle échoueront son héroïsme, son éloquence et sa tendresse », dit M. duTilletqui, ignorant Cyrano, fait à 35 ans un
vieillard mélancolique du réprouvé rageur et bilieux qui s'en allait de ce monde en pleine lucidité d'àme, déplorant de ne pouvoir ranimer un corps épuisé par des vices de jeunesse!...
Ah ! l'imagination de M. Rostand a été fatale au vrai Cyrano. Désormais, on ne le verra plus qu*à travers les brumes de son Cyrano de convention. On ne voudra plus que le héros du Mouzon soit un athée détesté de la foule, le tyranneau de Montfleury, le meurtrier de Fagotin, l'ennemi de Loret et de Dassoucy, l'implacable adversaire de Scarron.
J'essayerai d'ordonner le chaos chronologique volontairement ou involontairement établi autour du Démon de la bravoure. Car M. Rostand, en sa qualité de poète, n'étendra pas les attributions de la chronologie. Entrer un instant à l'Arsenal, compulser quelques livres traitant 14 du xvn*^ siècle n'eut point constitué un acte d'extrême virilité. Mais M. Rostand est un des admirateurs de celui qui établit le fameux principe du moimdre effort et sa comédie s'en ressent.
Tout d'abord, un mot sur l'Hôtel de Bourgogne. Lorsque les confrères de la Passion cédèrent leur théâtre aux comédiens qui devaient
en faire l'Hôtel de Bourgogne, c'était le rendezvous de la crapule parisienne. On lui donnait communément le nom de a maison de Sathan ».
Les honnêtes gens n'osaient plus s'y risquer, n'étant pas en sûreté au milieu des voleurs et des spadassins qui le hantaient. Les mousquetaires, les pages, les laquais avaient leur entrée gratuite, ou, tout au moins, s'en étaient arrogés de vive force le privilège. C'est même à ce privilège que Molière et les Béjarts, fort mal rentes dans leur jeunesse, durent d'assister aux représentations de l'Hôtel de Bourgogne et de prendre ainsi de gracieuses leçons de déclamation.
Le maître de la troupe faisait le boniment devant la porte, tout comme le directeur de nos baraques foraines et alléchait le peuple, assemblé au son de la caisse, par les redondances de sa rhétorique et les subtilités de sa dialectique.
« On arrivait dans la salle plus de deux heures avant la représentation, pour y passer le temps en devis impudiques, en jeu de dez, en gourmandises, ivrogneries et batteries ». En i63i on avait sensiblement remédié à cela, mais il
restait beaucoup à faire. Des lampadaires formés de bougies en croix avaient été appendus aux murailles et éclairaient la scène, la salle, les couloirs, dont l'obscurité antérieure, propice aux méfaits de la canaille, avaient provoqué l'observation du père Garasse, qui, dans sa Doctrine Curieuse (i623), présentait THôtel de Bourgogne « comme une succursale des lieux de débauche ». En i636, pour éviter les désordres qui se produisaient journellement, on défendit aux pages et aux soldats d'entrer avec leurs épées. Plus tard, une émeute ayant mis en péril le théâtre et ses acteurs, on se décida à sévir contre la canaille qui s'intronisait de plein droit au parterre et à ne lui en plus permettre l'accès que les quinze sols obligatoires en mains.
Donc, rintérieur du théâtre, tel que nous le représente M. Rostand nous paraît avoir gardé sa physionomie véritable. Je vous ferai observer cependant que, comme il est dit plus haut, dès i636, le port d'armes était prohibé au théâtre. Les édits, en 1640, sont-ils donc tombés en désuétude qu'un cavalier formule ceci :
On ne commence qu'à deux heures. Le parterre E^t vide. Exerçons-nous au fleuret
DE « CYRANO DE BERGERAC » l5
C'est que M. Rostand, inconsciemment, met une vérité dans une erreur :
On lit dans le libretto de sa pièce : La salle de l'Hôtel de Bourgogne^ en 1640... Sur les battants d'une porte^ ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus du buffet^ des affiches rouges sur lesquelles on lit : La Clorise.
Ces deux phrases forment Terreur principale sur laquelle vient se greffer une multitude de fautes.
La Clorise y pastorale de Baro, fut imprimée en i632, ainsi que le constatent deux privilèges du roi et la mention de l'éditeur La Pommeraye dont est muni l'exemplaire que j'eus en mains. Généralement, on imprimait les pièces de théâtre après leur première représentation, les libraires ne se souciant pas plus qu'aujourd'hui de mettre en vente un ouvrage ayant eu la réprobation du public lettré. Donc, la première de la Clorise dut avoir lieu en 163 1, année dans laquelle les anthologies du théâtre français de Chappuzeau, Parfaict, Lucas, etc.. la mentionnent.
Balthazar Baro était un pauvre jurisconsulte qui, au sortir des paperasses, rimaillait pour se
l6 LES ERREURS DE DOCUMENTATION
distraire. Sans talent, sans grandes prétentions, il eut surtout le mérite de plaire à d'Urfé dont il était le secrétaire et Télève et à la duchesse de Chevreuse, sa protectrice. En sacrifiant aux douceurs de la pastorale, en conduisant au bord d'un ruisseau conventionnel, affluent du Lignon, des bergers, des bergères, des amoureux transis et de damnables inhumaines, il fit œuvre de disciple condescendant. Et ce fut auprès de d'Urfé son titre le plus méritoire à une protection qui ne lui fit pas défaut.
La duchesse de Chevreuse, de son côté, ajoutait à sa toute puissance de femme, sa redoutable puissance de conspiratrice. Celle qui fut la perpétuelle ennemie de Richelieu, qui mit au service de ses haines une beauté et un charme exquis, qui ne trouvait de plaisir certain qu'en l'opposition aveugle à tout système gouvernemental, qui, dans le but de satisfaire une idiosyncrasie politique, eut bouleversé le monde, avait assez d'autorité pour porter Baro à la gloire, mais pas assez évidemment pour lui souffler le génie. Le pauvre bonhomme travailla, lutta, secoué par l'inspiration, inapte à concevoir, malgré cela, des chefs-d'œuvre.
La Clorise fut sa meilleure composition. Elle vit le jour avec effort, n'excita point l'enthousiasme populaire, laissa le nom de son auteur inconnu et, au dire de quelques personnages déserts d'ide'es, méconnu.
En i63o, Rotrou qui avait la faveur du public et qui, à Juste titre, est considéré comme le précurseur de Corneille, avait donné à la scène Cléagénor et Doristée et la Diane^ dont le succès devait se perpétuer suffisamment pour étouffer en son germe le problématique succès de la Clorise. En i63i, il donna les Occasions perdues et VHeureuse Constance^ tandis que Scudéry, du Ryer, Durval, du Rocher, de Rayssiguier et d'Auvray alimentaient la scène avec un talent au moins égal à celui de Baro. La Clorise dut donc passer inaperçue au milieu des fiévreuses compositions de ces auteurs qui, au fond des ruelles, trouvaient, mieux encore qu'aux feux de la rampe, la notoriété.
Etant donnée l'obscurité de cette pièce, est-il possible qu'elle ait gardé la faveur du public de i63i à 1640Î Neuf ans de succès à une élucubration équivalente, sans comparaison de genre, aux élucubrations de M. Alexandre Bis-
l8 LES ERREURS DE DOCUMENTATION
son? Dans l'intervalle, Scudéry, Chauvreau, Boisrobert, Chapoton, Sallebray, Rotrou, Benserade, Gilbert, Corneille donnaient leurs meilleures œuvres. Le Cidy Horace^ Cinna étaient nés. Et, cette année là, couronnant son front d'une nouvelle palme, le père de la tragédie mettait au jour Polyeucte martyre. Et la Clorise ? Qui songeait à la Clorise six mois après^ son apparition? Voyez quelle figure aurait fait Balthazar Baro devant le grand Corneille en tous lieux acclamé malgré l'opposition sournoise de Richelieu et de l'Académie.
D'ailleurs, dédaignant les lauriers de la Clorisey Baro, en 1640 même, enrichissait le théâtre d'une tragi-comédie : La Clarimonde.
Si M. Rostand avait affiché sur les battants des portes de l'Hôtel de Bourgogne : La Cla* rimondey bien des événements eussent été rétablis dans leurs véritables dates. Mais une autre difficulté se fut alors présentée : celle de retrouver le texte des pièces de Baro qui, à part la Clorisey n'eurent point, étant donnée la maigreur de leur succès, les honneurs de l'impression. D'aucun même affirment que celle-ci ne fut point éditée. Mais ces affirmateurs, auxquels
il faut adjoindre les faiseurs de biographies, négligent, comme M. Rostand, de prendre à leur source même des renseignements précis.
Comme je le disais tout à l'heure, M. Rostand a mis une vérité dans une erreur. Il est normal, en effet, qu'en i63i les cavaliers venus au parterre ferraillent pour passer le temps ; mais en 1640, après les édits qui interdisent le port des armes au théâtre, cela est absolument anormal. Il est normal, d'un autre côté, qu'en 1640 la haute Société vienne, dans un théâtre purgé de sa clientèle canaille, assister aux combats psychologiques d'un Polyeucte martyre. Mais il est absolument anormal que cette haute société, si soucieuse de ses droits et si consciente du respect qui lui est dû, se mêle à l'agglomération de soudards, de courtisanes et de gavroches qui formait en i63i le public ordinaire de THôtel de Bourgogne, pour écouter les fadeurs rimées d'une Clorise et saluer en son essor le talent d'un inconnu.
Tout cela, à la rigueur, pourrait cependant
être admissible. Mais, écoutez ; des murmures courent dans le public :
Cbut !.. — Ilparatt?. . . — Non !... — Si!. . . — Dans la loge grillée. . . . Le Cardinal! — Le Cardinal ! — Le Cardinal !.:.
Est-il admissible qu'en présence du cardinal de Richelieu, la canaille se permette les licences que nous représente M. Rostand ? Est-il admissible que le cardinal de Richelieu, auteur de tragédies et protecteur d'hommes illustres qui acceptaient ses corrections, se dérange pour une pièce de Baroî Est-il admissible que le cardinal de Richelieu souffre sans mot dire le duel de Cyrano avec le comte de Valvert, après avoir, quelque temps auparavant, promulgué des édits contre le duel et fait tomber sous la hache du bourreau les têtes de^ comtes de Bouteville et de Chapelles (1627) coupables d'avoir enfreint sa loi?
M. Rostand, amoureux de la couleur locale — le croirait-on? — fait intervenir un mousquetaire, d'Artagnan, qui, par hasard, assistait à la représentation de la Clorise. C'est une étrangeté, ces deux originaux face à face et- se serrant la main. J'eusse mieux aimé pour Tin-
térêt de la comédie et la de'térioration complète de l'histoire, les voir ferrailler ensemble. L'âme de Dumas en ept tressailli d'aise. D*Artagnan ^ et Cyrano, deux gascons, fines lames, duel homérique, deux partis dans la salle, bagarre générale. Et le cardinal Richelieu ? Bah ! il en eift ri : Cyrano le déclare plus loin : .
// Hait là, le cardinal?
Le Bret (Le cardinal) a dû trouver cela,..
Cyrano
Mats très original.
Le Bret Pourtant. . . .
Cyrano
C'est un auteur. Il ne peut lui déplaire Que Von vienne troubler la pièce d'un confrère.
Un confrère comme Baroî Peuh! Il faut pour les haines épiscopales des puissances comme Corneille. Pour jugei de Polyeucte martyre seulement, le grand cardinal jaloux eiit consenti à s'aller cacher derrière les grillages très épais d'une loge.
Le malencontreux amour de M. Rostand pour la couleur locale lui donne de nialchanceuses inspirations. Ce mousquetaire, d'Artagnan, qui apparaît à point, voici quel article Pinart, au tome VI, page 418 de sa Chronique historique militaire; lui consacre. Charles de Baats-Castelmore, comte d'Artaignan, services ainsi résumés : « Né en 161 1, cadet au régiment des gardes françaises ; servit au siège d'Arras, en 1640... Entré aux mousquetaires à la fin de 1644 ; gentilhomme du cardinal Mazarin, en 1646 ; lieutenant aux gardes françaises, en 1649 5 capitaine au régiment des gardes, le 14 février i65o, etc.
Donc, d'Artagnan n'était mousquetaire ni en i63i, date de la représentation de la Clorise^ ni en 1640, date que M. Rostand assigne à la dite représentation.
Bien que M. Rostand ait fait, en intervertissant Tordre de ces dates un énorme anachro* nisme, il met dans Tàme de ses personnages une inconcevable sérénité, surtout lorsque leurs
paroles peuvent donner du relief à cet anachronisme :
Tene^, dit un spectateur, h la tremihre du Cid, fêtais là,
La Clorise étant de i63i et le Cid de i636, si ce spectateur pouvait supposer que cinq ans plus tard serait joué au même théâtre l'inimitable chef-d'œuvre du grand Corneille, il devrait mettre sa phrase au futur et dire :
Tenei(j à la première du Cid, je serai là.
Tandis que ce spectateur-prophète se perd dans la foule, un peu respectable bourgeois qui mène son fils au milieu de la canaille du parterre, après l'avoir initié aux coutumes théâtrales, lui parle ainsi :
Vous verrez des acteurs très illustres...
Bellerose, VEpy, la Beaupré, JodeUt. . .
Ce bourgeois me paraît fort mal instruit sur le mouvement théâtral de son époque. L'Epy et Jodelet n'étaient pas à l'Hôtel de Bourgogne en i63i. Ils faisaient partie de la troupe de Mondor}% au Marais. La troupe de l'Hôtel de Bourgogne, sous la direction de Bellerose, étant
insuffisante, quelques acteurs du Marais se joignirent à elle en 1634, par ordre du roi. Ce furent L'Epy, Le Noir, Jodelet, La France ou Jaquemin, Jadot et la Le Noir. Cette réve'lation rend assez baroque l'apparition de Jodelet et son énergique : Tas de veaux !...
De la couleur locale ? M. Rostand en met^ mais toujours avec quelle inexactitude ! Cite-t-il un nom? Il le déforme. Tel celui de Magdeleine Robineau, dite Roxane, que Somaize ne mentionne pas dans son Dictionnaire des Précieuses et dont M. Rostand, pour les besoins du vers^ fait Magdeleine Robin.
Enumère-t-il les établissements où, de préférence, allaient se griser les poètes? Il omet le principal, le plus connu, celui où l'on rencontrait les hommes dont les noms reviennent à chaque page dans les livres de l'époque, notamment Le Cabaret de la Croix de Lorraine (i)
(i) Tiistan l'Hermitte mentionne dans le Parasite : Les deux Faisans y la Croix Blanche y le Broc, la Bastille, la Loge, le Dau^ pbin, la Table Roland, la Pomme de Pin, Saint-Rocb, le Poirier, la Magdelaine.
OÙ Chapelle, Te'picurien, conviait ses camarades préférés, où Bernier, Rohault, Tristan THermitte, Molière, Cyrano même allaient discuter aux primes années de leur jeunesse les graves questions qui occupèrent les dernières années de leur vie.
M. Rostand parle-t-il d'une gazette? Il oublie la date de sa fondation. Tel le Mercure françois ^ fondé en 1672, et dont Cyrano méprise la puissance en 1640.
Ces petits anachronismes pullulent dans Cyrano de Bergerac. Nous nous bornerons maintenant à les relever dans le courant du discours. Revenons au principal qui consiste, nous l'avons dit, en l'interversion de la date de représentation de la Clorise.
Plusieurs choses s'opposent à ce que l'événement qui fait le sujet du premier acte de Cyrano de Bergerac ait lieu à une représentation de la Clorise. Les biographies de Cyrano portent que cet auteur naquit de 16 19 à 1620. Les dates varient selon qu'on lui assigne pour lieu de naissance Paris ou Bergerac. Il fit ses premières études à la campagne, en compagnie de son ami Le Bret, sous un curé pédant et
autoritaire. Après ample récolte de raclées, il se révolta et fut envoyé en 1634 au collège de Beauvais où il acheva ses études. Il en sortit à dix-neuf ans, vers lôSg, pour suivre avec Chapelle, Bacheaumont, Hesnaut, Molière, François Bernier, Samuel Sorbières, etc.. les cours de Gassendi qu'il avait forcé après grandes menaces à Tadmettre parmi ses élèves.
En i63i, date de la représentation de la ClO' rise, Cyrano n'avait donc que onze ans. Le xvn^ siècle compte des exemples de précocité extraordinaire puisque nous constatons que Bossuet fut muni d'un évêché à seize ans.
Cependant, provoquer à onze ans un esclandre f dans un théâtre et jeter un défi collectif au ; parterre, cela passe les bornes et ne se voit guère que dans les contes de fées. Cyrano recevait d'ailleurs, à cet âge, à la campagne, de méthodiques leçons de choses et de non moins méthodiques leçons d'endurance nerveuse. Il n'arriva à Paris qu'à quatorze ans, quatre ans après Vapparition de La Ci.orise, et ce fut pour subir la tyrannie du principal Jean Grangier, qui n'aurait pas souffert une pareille infraction à l'ordinaire neutralité universitaire.
Une autre raison qui rend inadmissible la querellé de Cyrano et de Montfleury à une représentation de la ClorisCy .c'est que ce dernier n'était pas à Paris en i63i. Montfleury, gentilhomme angevin, après de fortes études', entra comme page chez le duc de Guise. Puis, ■se. sentant un goût extrême pour la comédie, il se démit de sa charge et s'enrôla sous le nom de Montfleury dans une troupe qui parcourait la province. Il devint bientôt célèbre pour la manière parfaite dont il interprétait les rôles de théâtre et THôtel de Bourgogne « instruit de ses talents et de ses succès, l'attira à Paris où il fut reçu avec applaudissements ». Ce fut vers 1637 qu'il débuta, sept ans après la reprér sentation de la Clorise. « Il joua d'original dans le Cid et dans les Horaces ».
En 1640, il était le premier acteur de Paris. Il a pu alors jouer dans une pièce de Baro, la Clarimonde qui fut donnée à cette époque. Mais Cyrano n'avait cure de Montfleury alors. A peine sorti du cours de Gassendi, il se lançait dans une formidable débauche et, sur les instances de Le Bret qui venait d'entrer aux gardes de Castel-Jaloux, s'enrégimentait, recevait à
Mouzon un coup de mousquet au travers du corps, guérissait, passait, à Tinsu de M. Rostand, des gardes de Castel^Jaloux aux gendar«mes du prince de Conti et, de nouveau, se trouvait, au siège d'Arras, blessé d'un coup d'épée dans la gorge. Cette double malechance le dégoûta de la guerre. II résolut de se consa* crer désormais à Tétude.
Nous ne dirons rien.de ses haines et de ses* polémiques ; mais rétablissant en leur véritable date les événements qui constituent le premier acte du Cyrano de M, Rostand, c*est-à-dire en 1654, nous constatons que Baro n'était plus apte à enfanter des Clorise nouvelles. La mort l'avait depuis quatre ans enlevé aux paperasses Judiciaires. Mais Quinault, La Fontaine, Boisrobert, Tristan, Corneille de l'Isle, Scarron, Magnon entretenaient le théâtre de pièces où Montfleury triomphait chaque jour. Auteur luimême et s'énorgueillissant du succès de ses propres tragédies, il dut se croire assez de talent pour impunément critiquer le Pédant Joué dont Cyrano lui offrait le premier rôle. Il refusa de le créer et, pour envenimer les choses, s'avisa de contrefaire le ton et le geste de Cyrano dans ces types de matamore, qu'avec sa haute taille.
soft obésité et les formidables résonnances de sa voix, il incarnait à ravir. C'en fut assez. Cyrano, enragé, flagella l'audacieux :
« Enfin, Gros Homme, je vous ai vu ; mes « prunelles ont achevé sur vous un grand « voyage; et le jour que vous vous éboulâtes « corporellement jusqu'à moi, j'eus le temps « de parcourir votre Hémisphère ou, pour « parler plus véritablement, d'en découvrir « quelques cantons. Mais, comme je ne suis « pas tout seul les yeux de tout le monde, per- « mettez que je donne votre portrait à la pos- « térité qui, un jour, sera bien aise de savoir « comment vous étiez fait. On saura donc, en « premier lieu, que la nature qui vous ficha « une tête sur la poitrine, ne voulut pas expres- « sèment y mettre de col, afin de la dérober « aux malignités de votre horoscope. Que votre « âme est si grosse qu'elle serviroit bien de «c corps à une personne un peu déliée. Que « vous avez ce qu'aux hommes on appelle la « face, si fort au-dessous des épaules et ce fc qu*on appelle les épaules, si fort au-dessous « de la face, que vous semblez un Saint Denys c< portant son chef entre les mains. Encore, je
3o LES ERREURS DE DOCUMENTATION
« ne dis que ce que je vois, car si je descends « mes regards jusqu'à votre bedaine, je m'imar « gine voir aux Limbes tous les fidèles dans « le sein d'Abraham ; Saiute-f Ursule qui porte « les onze mille vierges enveloppées dans son « manteau ou le cheval de Troie farci de qua^
« rante mille hommes Si la Terre est un
« animal, vous voyant aussi rond et aussi large « qu'elle, je soutiens que vous êtes son mâle « et qu'elle a depuis peu accouché de TAmér « rique dont vous l'aviez engrossie....
Après l'avoir confondu comme auteur en l'accusant de plagiat, Cyrano termine cette virulente épître par ces mots :
« Je vous puis assurer que si. les coups de <c bâton s'envoyaient par écrit, vous liriez ma « lettre par les épaules. Et ne vous étonnez pas « de mon procédé, car la vaste étendue de votre « rondeur me fait croire si fermement que vous « êtes une terre, que, de bon coeur, je planterais <c du bois sur vous pour voir comment il s'y « comporterait. Pensez- vous donc à cause qu'.un « homme ne vous sçauroit battre tout entier « en vingt-quatre heures et qu'il ne sauroit en « un jour échigner qu'une de vos omoplates,
DE «CYRANO DE BERGERAC » 3l