PORTRAITS
Longtemps le problème du portrait par le Daguerréotype fut considéré comme insoluble. Ne voyant avec raison d'autres causes d'insuccès que dans la faiblesse des objectifs employés jusqu'alors ; sachant en outre que l'intensité de lumière d'un objectif croît à mesure que sa distance focale diminue, nous augmentâmes cette intensité de lumière en modifiant la lentille normale, et nous obtînmes sur la plaque sensible les premiers portraits qui aient paru : portraits que nous présentions à M. Daguerre, le lendemain même du jour où il nous assurait de l'inutilité de nos recherches. La voie étant démontrée praticable, MM. Chevalier, Soleil et Lerebours ne tardèrent pas à perfectionner la partie optique de l'appareil ; bientôt après, MM. Clouet et Fizeau employèrent la puissance accélératrice du chlore et du brome, et le portrait fut fait à l'ombre en moins de secondes qu'il ne fallait autre-
fois de minutes sous l'influence directe de la lumière solaire. On put dès-lors saisir la physionomie habituelle d'une personne : finesse des détails et harmonie de l'ensemble, ressemblance et expression, rien ne manqua à cet inimitable fac simile de la nature par elle-même, et l'art dut s'incliner devant son maître.
Le portrait est de toutes les reproductions obtenues à l'aide du Daguerréotype, celle qui demande le plus de sens artistique de la part de l'opérateur. Le Daguerréotype a des exigences dont on ne peut s'écarter, et il faut savoir, tout en se subordonnant à ces exigences, placer son modèle dans les meilleures conditions possibles dépose et d'éclairage.
La lumière directe du soleil donnant des oppositions de lumière et d'ombre trop prononcées, et par suite trop de dureté à l'épreuve, on opérera de préférence à la lumière diffuse. Bien que la lumière des nuages soit la plus favorable, il est toujours bon de la modifier à l'aide d'un paravent, d'une tente, d'un rideau, ou de tout autre objet qu'on dispose de manière que le modèle soit éclairé très uniformément, et que les demi-teintes n'échappent pas à l'impression photographique. Si l'on est obligé d'opérer dans un appartement, il faut entourer le modèle de reflets blancs qui l'éclairent en tout sens; autrement, comme il ne recevrait de jour que d'un côté, les parties fuyantes sortiraient trop en noir sur l'épreuve. Enfin, on choisira de préférence les heures de la journée où le soleil n'est pas très élevé sur l'horizon, car c'est alors que la lu-
mière, même diffuse, éclaire le plus également la figure du modèle : à midi, le front projette trop d'ombre sur les yeux, le nez sur la bouche, le menton sur le cou, toutes choses qu'il faut éviter, surtout dans les portrai ts de femmes, généralement peu idéalisées par le Daguerréotype. Cependant, si l'on est forcé d'opérer dans le milieu de la journée, on pourra détruire tout ou partie de ces effets, soit en mettant au-dessus de la tête du modèle une tente d'étoffe de couleur sombre, soit en étendant à ses pieds un drap blanc, dont le reflet dirigé de bas en haut viendra adoucir toutes les ombres portées sur la figure.
Quant à la pose, il faut avant tout qu'elle soit naturelle ; il faut ensuite que l'épreuve soit également nette dans toutes ses parties. Or, le portrait n'étant devenu possible qu'au moyen d'objectifs à très courts foyers, il résulte de cette diminution dans la longueur focale, que la mise au point varie d'une manière très sensible pour des plans situés entre eux à de très courtes distances, et que quand certaine partie se dessine nettement sur la glace dépolie, non-seulement les autres parties s'y dessinent souvent d'une manière confuse, mais encore n'y conservent plus leur véritable proportion. On devra donc éviter de représenter les genoux de la personne qui pose, à moins qu'on ne veuille en obtenir une image excessivement réduite, car la difficulté d'une mise au point général et les aberrations de sphéricité diminuent dans une proportion inverse de la distance du modèle à l'objectif. On n'ou-
bliera pas non plus de faire placer les mains très près du corps, afin qu'elles se trouvent dans un plan rapproché de celui de la figure, et afin de faciliter l'arrangement des mains, et d'ôter au portrait toute raideur désagréable, on pourra faire mettre le corps un peu de profil ; la tête étant alors tournée de trois quarts en regardant dans la direction de l'objectif, on obtiendra une de ces poses contrariées, si gracieuses et si généralement employées en peinture. Il est bien entendu que dans un portrait, la chose essentielle étant la figure, c'est la figure qu'on s'attachera à obtenir avec le plus de netteté.
Le choix des vêtemens n'est pas indifférent. Les vêtemens sombres sont les meilleurs : ils font opposition à la figure, et celle-ci n'en ressort que mieux. Le bleu se traduisant en blanc sur la plaque, et le vert ainsi que le jaune en noir, comme nous l'avons expliqué précédemment, on évitera d'employer ces trois couleurs. Le linge sera recouvert d'un morceau d'étoffe noire qui le cachera exactement, et qui sera enlevé aux deux tiers environ de l'exposition; autrement, cette partie de l'habillement serait dépassée lorsqu'on retirerait l'épreuve.
Le fond devra varier suivant le teint des personnes et la couleur de leurs vêtemens. Plus clair que ceuxci, il devra être pourtant plus foncé que celui-là ; la figure y gagnera en clarté, et l'effet général du tableau n'en sera que meilleur.
Pour le siège, il aura son dossier peu renversé, afin
de maintenir le modèle dans une position verticale. Et comme l'immobilité du modèle est de toute nécessité pour arriver à une réussite complète, le dossier de la chaise ou du fauteuil qui lui sert de siège sera garni d'une tige mobile en bois ou en fer, qui viendra servir d'appui à sa tête, et sera disposée de telle manière qu'elle ne puisse être aperçue clans la glace dépolie.
Terminons en disant que tout ce que nous venons de dire pour le portrait s'applique également à la reproduction des groupes de personnages , statues , objets d'art, tableaux et gravures.