VUES
Le Daguerréotype ayant à sa disposition toute l'échelle de teintes qui va du blanc au noir, ne rend cependant pas toujours , dans les limites de sa palette, les différentes couleurs de la nature avec l'intensité de lumière qu'elles paraissent avoir à nos yeux. C'est ainsi, par exemple , que le bleu qui est pour notre vue une couleur sombre , se traduit sur la plaque en teintes plus ou moins claires ; et que le jaune , qui nous semble au contraire une couleur claire, n'y laisse que des teintes plus ou moins sombres. Ces anomalies, qui étonnent d'abord, trouvent bientôt leur explication dans un examen plus attentif des phénomènes de la photographie. En effet, la lumière , outre la propriété colorifique , a encore deux autres propriétés : la propriété calorifique et la propriété chimique ; et ces trois propriétés, loin de se trouver toujours directement proportionnelles entre elles , sont tellement réparties
dans le spectre solaire , que le maximum de la première réside au milieu du spectre, et va en diminuant jusqu'aux extrémités, tandis que le maximum de la seconde réside dans le rayon rouge , et celui de la troisième dans le rayon violet : Tune et l'autre propriétés devenant nulles à l'extrémité opposée du spectre. Or , l'opération photographique est avant tout une opération chimique, et l'on conçoit, dès-lors, que les différentes couleurs des corps ne doivent pas être rendues sur la plaque en raison de l'intensité relative de ces couleurs, mais bien en raison de la puissance chimique des rayons qui en émanent.
Le Daguerréotype qui reproduit les lignes des objets avec une précision géométrique que ne saurait atteindre la main la plus exercée , ne saurait donc reproduire avec la même précision les différens degrés de coloration de leur surface , et cette reproduction sera plus ou moins fidèle , selon que leur échelle chromatique sera plus ou moins étendue. Il s'ensuit que les paysages viennent moins bien au Daguerréotype que les monumens , car les couleurs de ceux-ci sont ordinairement très peu variées, et la verdure qui se trouve dans ceux-là , ayant une radiation chimique presque nulle, cette verdure sort toujours en noir sur l'épreuve et sans dégradation de teintes. Cependant, si le paysage que l'on veut reproduire a des lignes bien arrêtées, si les différens plans qui le composent sonNt assez rapprochés les uns des autres , si l'air est pur et tranquille , s'il y a encore sur les feuilles des arbres quelques
gouttes de rosée ou de pluie qui les fasse chatoyer au soleil ; les épreuves que l'on en obtiendra ne manqueront pas encore d'une certaine valeur artistique.
Les teintes obscures impressionnant moins rapidement la couche sensible que les teintes claires , il arrive souvent que l'épreuve est dépassée en de certaines parties lorsqu'elle n'est pas encore venue en d'autres. On évitera cet inconvénient en choisissant les heures cle la journée où les oppositions de lumière et d'ombre seront le moins considérable dans le paysage ou le monument que l'on se propose d'obtenir.
Quelquespersonnes voudraient que dans une épreuve Daguerrienne tous les plans pussent être obtenus avec la même netteté. Il ne faut pas demander au Daguerréotype une perfection qui n'existe pas dans notre œil luimême. Nous n'apercevons pas distinctement et simultanément des points situés à des distances différentes. Si nous regardons avec attention un objet quelconque, nous ne voyons que d'une manière confuse les autres objets situés en deçà ou au delà du même rayon visuel, et pour porter nos regards sur ces autres objets , chacun de nous a pu remarquer qu'il s'opère dans l'organe de la vue un mécanisme semblable à celui qui s'opère dans la chambre obscure lorsqu'on veut la mettre au point. D'ailleurs , cette prétendue imperfection du Daguerréotype se trouve amplement compensée par les avantages qu'on en retire , car elle sert à concentrer l'attention sur une seule partie de l'épreuve, en donnant à ses autres parties un vague qui n'est pas
sans charme : c'est un artifice que les peintres savent bien comprendre , eux qui fondent leur lointain avec l'horizon, et réservent les détails du tableau pour les plans intermédiaires.