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CHAPITRE VIII

Croyances et superstitions diverses. — Le fétichisme, ses dogmes, ses divinités nombreuses. — Les esprits. — Les féticheurs, leurs chefs, leurs fonctions. — Sacrifices humains et anthropophagie religieuse. — Cérémonies diverses. — Sorcellerie, magie, apparitions, fétiche aux guerriers, — Missionnaires catholiques, protestants et mahométans.

La religion du noir est le caractère le plus frappant de son moral ; elle le peint mieux que ne pourrait le faire aucune étude, et apporte sur la connaissance de ses idées une lumière toute particulière. 11 appartient à un culte à la fois de naïveté et de perversion, de foi profonde et de tromperie. Ses idées sont captivées entièrement par cette religion ; il n’est pas de circonstance de sa vie où il n’y fasse appel. Chacune de ses actions est pour ainsi dire sanctionnée par sa croyance, et peu de peuples poussent plus loin que lui le fanatisme religieux.

Loin d’être strictement limitée, comme celles que professent pour la plupart les nations civilisées, la religion, chez le noir de Guinée, se divise en une infinité de petites superstitions personnelles à chacun. En principe, il n’a aucune idée exacte de ce qui a pu se passer sur la terre avant que ses ancêtres l’aient habitée. Ses croyances, à cet égard, sont aussi vagues que ce qui a trait à l'origine de sa race. Quelques légendes circulent bien chez lui, mais sans conviction. Le matérialisme, qui absorbe toutes ses idées, laisse peu de place à des réflexions aussi profondes dans un but qui ne rapporte rien. La création du monde, comme tout ce qui, d’ailleurs, frappe son regard, est attribuée à quelqu'un; mais aucune version ne circule chez lui sur la façon dont il suppose qu'elle ait eu lieu. Les premiers hommes auraient été, d'après lui, vomis sur la terre par un gouffre, afin de la peupler. Plusieurs légendes courent aussi sur l’origine de la race nègre.

214 LE DAHOMEYXY.

L'une d'elles doit avoir été importée par les Arabes, car nous l'avons entendu raconter par les Marocains d'une façon approchante.

« Au début, dit-elle, les hommes étaient tous noirs et tous égaux. Ils se conduisirent si mal, se firent tellement la guerre, que le grand fétiche les tua tous, sauf deux frères qu'il laissa avec leurs femmes pour perpétuer la race. Un jour, pendant la saison sèche, les deux frères cherchaient en vain de l’eau pour se baigner, lorsque tout à coup une petite mare se forma devant eux. Elle contenait si peu, si peu d’eau,qu'ils durent s'y baigner l’un après l’autre. L’aîné y entra, et au fur et à mesure qu'il se baignait, il changea de couleur et devint blanc. Lorsqu'il en sortit, il invita son frère à venir faire également sa métamorphose. Mais l'eau avait presque disparu; il n'en restait qu'une si petite quantité que, lorsque le cadet y eut trempé la pointe des pieds et la paume des mains, la mare fut entièrement desséchée. Il resta donc noir, à l'exception des parties de son corps qui avaient touché l’eau. »

Tels auraient été, d'après cette légende, les pères des deux races : frères, mais différents désormais : l’un devait être heureux et l’autre malheureux.

Une autre version est que blancs et noirs eurent à choisir, le jour de la création, entre le pays de l'or et celui où on /t dans les livres. Les nègres choisirent le premier, croyant que c'était le meilleur, mais ils furent punis de cette ambition par le Créateur, qui donna aux blancs la force pour gouverner les noirs.

« Sans les femmes, dit la morale d'une troisième légende, tous les noirs seraient heureux ; ils n'auraient pas à travailler aujourd’hui. |

« Autrefois, dit cette histoire, le ciel était tout près de la terre, on n'avait qu'à le toucher légèrement et l’on avait tout ce que l'on voulait comme nourriture. Ïl suffisait de se baïsser pour en ramasser, et l'on vivait heureux. Un Jour, une femme capricieuse voulut piler du mais; c'était inutile à cette époque, puisqu'on n'avait pas besoin de travail pour manger à sa guise. L'espace lui manquant pour élever son pilon, elle dit au ciel : « Soulève-toi « un peu », et le ciel obéit. Mais loin d'être satisfaite, elle insista tellement qu'il remonta où il est resté depuis. Quand on l'appelle maintenant, il n’entend plus et ne donne plus rien à manger.

« Comme suite à cette légende, on ajoute également que les noirs voulurent atteindre quand même le ciel, malgré son éloi-

gnement. Dans ce but, ils entassèrent les uns sur les autres, tous les mortiers à maïs qui existaient dans le pays. Quand ils furent tous superposés, il en manquait encore un pour toucher au but. Ne pouvant le trouver, on s’avis ade retirer le premier du dessous. pour le porter au sommet. Mais dès qu'on y toucha, toute la colonne s’effondra, enlevant la vie à tous ceux qui ne prirent pas la fuite à temps. Ceux qui s'étaient sauvés, dans leur frayeur, se mirent à parler des langues nouvelles et incompréhensibles. C'est pourquoi il y a tant d'idiomes aujourd'hui, au lieu d’un seul qui existait autrefois. »

Les deux dernières légendes rappellent, sous une autre version, le paradis perdu par la femme et la tour de Babel de l'histoire sainte. Faut-il croire que la même idée a pu naître dans le cerveau d'êtres humains différents, ou bien que l’une vient de l’autre? C'est ce que nous ne pourrions dire. En tout cas, ces légendes ont l'air d'être fort anciennes ; l'une d'elles, celle « du choix entre le pays de l'or et celui où on lit dans les livres », a été entendue par les plus anciens voyageurs.

Ces quelques exemples de croyances, pris au hasard dans les différentes parties de la région, peuvent donner une idée de ce que sont les autres à ce sujet. Il en existe ainsi un assez grand nombre, toutes à peu près semblables, plus ou moins absurdes, et tendant toujours à prouver que les hommes étaient plus heureux autrefois qu'aujourd'hui.

Tandis que, sur le passé, ils n’ont aucune idée bien définie, ils possèdent, au contraire, tout un système de croyances et de superstitions sur l'avenir. Ils suivent l’homme, après sa mort, dans une nouvelle vie qu'il doit traverser ; ils en connaissent tous les détails et croient au dénouement qui l'attend selon sa conduite et les prières qu'ils font pour lui.

Le noir a la conviction de l’immortalité de l'âme. Il sait que la forme humaine est affectée seulement à la terre, qu’elle reste icibas lorsque cette étincelle, qui s'appelle /a vie, l’a abandonnée. Mais il se fait néanmoins une idée d'une nouvelle forme similihumaine, non point éthérée ou immatérielle, mais possédant encore les besoins de la première vie, et cependant autre que celle sous laquelle il a vu celui qui n'est plus.

Son idée est que, au moment de la mort, l'enveloppe connue dans ce monde reste comme seul souvenir de celui qui la quitte; il prend une nouvelle forme semblable et part pour un long, bien

long voyage. C’est pour cela qu'on met dans la fosse ou qu'on remet à celui qui va mourir une somme en cauris et une bouteille de tafia pour les dépenses de la route. Cette coutume n'est jamais oubliée.

Il y a une lagune à traverser dans le cours de ce voyage; semblable au Styx, elle a un passeur qui exige deux toques comme prix du trajet.

Ce rapprochement n’est pas le seul qu'il y ait entre la croyance des noirs et la mythologie grecque. Ils pensent que ceux qui n’ont pas satisfait comme ils le doivent à leur religion sont punis par un séjour dans un lieu de souffrance, où, au lieu de les brûler continuellement comme dans l'enfer, on leur inflige toutes les souffrances physiques que les noirs redoutent le plus : la faim, la soif, le froid, les coups, etc.

D'autres, plus heureux, vivent tranquilles et surtout sans rien faire, dans des séjours délicieux, où ils ont abondance de nourriture, de fruits, de tabac, d’eau-de-vie surtout, des femmes nombreuses, le tout éclairé par un soleil radieux, sans souci ni souffrance.

Ce paradis de Mahomet est très difficile à atteindre, et peu d'hommes y arrivent. Tous les grands fétiches y sont, et on peut les y voir tous les jours.

De plus, entre les élus et les malheureux, il existe une situation intermédiaire où vont la plupart de ceux qui n’ont pu atteindre le but, et n’ont pourtant pas mérité de punition ici-bas.

Les noirs sont persuadés que les habitants de l'autre monde peuvent correspondre avec celui-ci ; les prêtres de leur culte leur font croire journellement à des exemples de ce genre.

Dans l’autre vie, chacun reste ce qu'il a été dans ce monde : roi ou esclave, riche ou pauvre. Les grands sont enterrés souvent avec des femmes et des esclaves afin qu'ils arrivent ensemble làbas, et que ces derniers puissent les servir comme par le passé, dès leur arrivée.

Ge séjour dans l’autre vie n’est pas considéré comme éternel ; il y a un certain moment où quelques-uns d’entre ceux qui ont été sur cette terre y reviennent sous une autre forme. C’est à peu près la doctrine de Platon. La métempsycose est pour eux une chose naturelle, commune mème; ils sont persuadés que tel ou tel individu est un revenant et qu'il portait auparavant un autre nom. Un noir nous montra un jour un petit enfant de trois mois,

d'une autre famille que la sienne, en nous disant que c'était son grand-père. Nous eûmes besoin de nombreuses explications pour comprendre ce phénomène.

Toutes ces croyances, ces superstitions, jointes à sa manière d’être et de vivre, sont la cause plutôt que le résultat du genre de religion du nègre de Guinée. Il veut voir et voit en tout le surnaturel. Aussi la religion à laquelle il appartient s'appelle le /étichisme. Le mot est portugais d’origine et vient de /etiço, charme.

Le fétichisme est un culte bizarre répandu sur la côte occidentale d'Afrique, chez tous les peuples qui l'habitent. Ses principes et ses dogmes varient un peu quand on change de nation.

Au Dahomey, à la Côte d'Or, aux Popos, chez les Achantis, au Yorouba, au Djebou, les différences sont très peu sensibles. Les idiomes changeant, les noms varient également, mais la religion est la même.

Au Dahomey, celui qui se serait livré de notre temps à n’importe quelle observation dans le but d'étudier profondément le fétichisme, aurait été regardé comme suspect et se serait vu continuellement persécuter. Nous avons raconté le traitement que nous a valu, à Abomey-Calavy, une innocente excursion photographique. Nous avons pu néanmoins nous assurer de la parfaite similitude du culte avec celui des nations voisines, et, à Porto-Novo, pays à moitié dahomien par l’origine d’ailleurs, nous avons observé de très près tous les détails de cette étrange religion.

Le fétichisme est loin d’être une religion barbare, quand on considère le peuple qu’il gouverne et maintient.

Avec l’immoralité, le manque de conscience, le matérialisme du noir, nos religions simples (en comparaison de la sienne) qui parlent à l’âme, à la sensibilité, qui s'adressent surtout aux sentiments, seraient sans effet. I] lui faut la sensation physique de tout ce qu’on lui enseigne, et, pour bien se représenter les idées morales ou immorales, il les a personnifiées ; il a des idoles et des objets apparents, et le féticheur lui joue la comédie pour tout ce qui concerne les esprits, les apparitions, etc.

Les peuples barbares, depuis les temps les plus anciens, adorèrent des idoles, il a fallu à l’homme, dès le début, quelque chose, quelqu'un qu'il pût reconnaître comme un êlre supérieur, auquel il pât attribuer des pouvoirs qui lui manquent.

Le noir de Guinée a fait de même ; mais là où il se distingue de ces grossiers païens, c’est quand il connaît et rend hommage au

vrai Dieu. Sa religion se compose de plusieurs genres de croyances dont l’ensemble peut se nommer le fétichisme. L'élément qui y prime est la crainte de la sorcellerie et du pouvoir surnaturel ; mais tout cela ne vient que bien loin après l’idée qu'il se fait de l'Étre suprême.

Le nègre croit en Dieu; il lui attribue la création de toutes choses et la toute-puissance. Il n'est pas panthéiste. Il borne dans son esprit le rôle du Pout-Puissant à la création et à la haute main sur ce qui se passe à notre époque. Il ne le personnifie pas, même comme l’anthropomorphite. Par exception à ses habitudes, il n'ose pas lui donner une figure.

Dieu, pour lui, c’est la Haute Influence, c’est l'Esprit suprême. Rien n’est au-dessus. Il ne prononce son nom qu'avec respect et humilité. C'est le premier dogme du fétichisme.

Le deuxième est l’adoration de tout ce que Dieu a fait ; chacune de ses créations, si admirables en face de l'impuissance de l’homme, a frappé son esprit; il en a fait des dieux subalternes, fils du Créateur et bien moins importants que lui. Ce sont les enfants du Tout-Puissant.

De là est né, par de nombreuses personnifications, le polythéisme, qui ne vient qu’en deuxième ligne, et sans altérer en rien la première croyance.

Le panthéon nègre est bien plus peuplé que celui des Romains; on peut classer ainsi les divinités qui y sont représentées :

La CRÉATION : le ciel, la terre, le soleil, la lune, les étoiles, la mer, la lagune, les fleuves et rivières, les montagnes, le jour et les ténébres ;

Les ÉLÉMENTS : le tonnerre, le vent, la foudre ;

LES INDUSTRIES par des symboles : l'agriculture, la chasse, la pêche, le travail du fer ;

LES MAUX DIVERS : /a maladie, la haine, la vengeance, le démon.

De toutes ces divinités, aucune n’est, dans leur croyance, particulièrement bienfaisante. A toutes on fait des prières ou des sacrifices pour attirer le mal sur la tête des autres ou se garantir soimême de leur colère. Le panthéon est plutôt un pandémonium.

Le troisième dogme est la déification des hommes célèbres pendant leur existence et auxquels on rend, après leur mort, le même culte qu'aux divinités précédentes.

Le quatrième est la 5oolûâtrie, où l'on n'adore, au contraire, que les añimaux bienfaisants.

Le cinquième, le culte rendu aux choses inanimées sans changer leur figure. I] comprend des végétaux et tous les objets que le prêtre du fétiche veut bien désigner comme sacrés.

Enfin, le sixième, basé sur une superstition exagérée, est la croyance aux esprits, aux génies, aux sorcelleries, aux enchantements, aux apparitons, à la magie et tout ce qui s’y rapporte. Après la croyance en Dieu, c’est celle qui a le plus d'influence sur le moral du noir. Elle devient tellement enracinée que, même après la conversion à d’autres religions, il s’y laisse toujours ramener. C’est une foi inébranlable qui naît et meurt avec lui.

Parmi les divinités que nous avons énumérées, il en est de plus particulièrement vouées au mal, auxquelles le culte n’est rendu que dans le but de détourner de sa tête, comme nous le disions, les effets de leur puissance. Les images qui les représentent ne se voient jamais dans les maisons; elles restent dans la rue.

D'autres, au contraire, de peu d'importance et personnifiant de petites superstitions particulières, sont admises dans toutes les habitations comme fétiches protecteurs, semblables aux dieux lares des Romains.

Le noir vit ainsi au milieu de fétiches, et aucune de ses actions n’est en dehors de sa religion. Il s'adresse au fétiche pour savoir quelque chose, pour se venger de quelqu'un, pour découvrir un voleur ou un coupable, pour avoir du courage à la guerre, pour partir en voyage, etc. : en un mot, dans chacune des innombrables circonstances qu'il traverse pendant sa vie. Alors qu'il a à peine de quoi se nourrir, il trouve encore le moyen d'offrir un sacrifice, si petit qu'il soit, à celui des dieux qu’il révère le plus.

Tels sont les principes du fétichisme.

Jetons maintenant un coup d'œil sur les divinités. La plupart des dieux d'habitation sont, lorsqu'ils ont la forme humaine, en bois ou en argile. La sculpture indigène, par son genre primitif, rend encore plus hideuses les figures qu’elle veut représenter.

Le ciel et la terre sont deux divinités que l’on associe souvent à cause de leur contact apparent.

OsaraLa, le Ciel, est le plus grand des féliches; c’estl'atné des enfants du Créateur. Il prend part, dans les croyances, à la création de l'espèce humaine. On l'appelle aussi Onsé. Il est également le dieu de la Justice, car il décide de la culpabilité des accusés que l'on amène devant lui. Quand il a parlé, c'en est fait du mal-

heureux dont il a dévoilé le crime ; aucune force humaine ne peut le sauver du sort qui l'attend.

La forme habituelle d’Onsé est un gros cylindre de bois de 90 centimètres à ! mètre, ayant en diamètre de 30 à 35 centimètres. Il est garni, d'un côté, de chiffons, et, de l’autre, de grosses coquilles d’escargot percées de trous et peintes en blanc.

Lorsque l’on fait appel à la juridiction d'Onsé, on met l'accusé en sa présence après d'assez longs préliminaires ; on le fait mettre à genoux et l’on pose verticalement le dieu sur sa tête; il tient le cylindre des deux mains et en équilibre. Le féticheur alors invoque Onsé et le supplie de vouloir bien déclarer l'innocence ou la culpabilité de celui avec lequel il est en contact ; il l'invite à descendre dans le cœur du prévenu, à fouiller son corps afin de découvrir sa pensée ‘.

Le fétiche, après quelques mouvements d’oscillation, que l’accusé ne peut arriver à maintenir, tombe enfin, soit en avant, soit en arrière, malgré les efforts de celui qui le tient pour empècher ce dernier mouvement. S'il tombe en avant, l’homme est innocent ; en arrière, il est coupable.

Onsé rend également des oracles et prédit l’avenir par l’intermédiaire du féticheur. La couleur blanche est son symbole ; les murs extérieurs de ses temples et le costume de ses prêires des deux sexes sont blancs.

Opoupoua, la terre, la mère des êtres, la déesse de la maternité, est représentée sous plusieurs formes, dont une des principales est une calebasse munie de son couvercle et blanchie. Dans ce cas, Onsé est également représenté; il occupe la partie supérieure, le couvercle, à titre de dieu du ciel : Odoudoua est le dessous, la terre.

Il est à remarquer que cette figure représente fort bien ces deux dieux.

Une autre forme sous laquelle on voit Odoudoua est celle de la déesse de la maternité, où elle a la forme humaine avec un enfant dans les bras.

Onoux, le soleil, la lumière, est un dieu peu bruyant, qui n’a plus d’adeptes que dans le Dahomey et quelques villages nagos. Le soleil apparaissant régulièrement lous les jours, quoi qu'il

1. Le noir croit communément que la poitrine est le siège de la vie, de la pensée et de la voix. Dans mon cœur, en langue indigène, signifie « je pense » ou en est l'équivalent.

arrive, on a fini par ne plus y faire attention. On est habitué à ses faveurs, et l'expérience a démontré que, avec ou sans prière, il ne cessait pas de répandre sur la terre sa lumière bienfaisante. En cas d’éclipse seulement, on fait quelques sacrifices pour Oroun, mais c'est rare, comme on le voit.

Il n’a pas de statue, car on le voit entrer partout, disent les indigènes. Ses temples sont exlérieurement peints en rouge, et une partie du costume de ses féticheurs est de cette couleur. Ils ne s’habillent ainsi que le cas échéant, car ce sont des prêtres d’autres divinités qui se chargent de son culte.

Ocnou, la lune, a, avec elle, ses filles, les étoiles. On leur offre de temps en temps des sacrifices ; elle n’est pas personnifiée non plus, du moins de nos jours. Il paraîtrait pourtant qu’'autrefois on la représentait comme une femme assise, entourée de nombreux enfants dans la même position.

OL’oxoun (abréviation de Olôun, dieu, et Okoun, mer), le Neptune des noirs, n'est pas personnifié. On le croit captif au fond des eaux, et les mouvements qu'il fait pour se dégager produisent les vagues. On lui offre sur la plage de fréquents sacrifices.

OL'ossa (Olôun, dieu, Oss4â, lagune) est également captive au fond des ondes. Le caïman est son messager; c'est lui qui vient recevoir les sacrifices. Ce culte est tombé à Porto-Novo, mais il subsiste encore rigoureusement au Dahomey.

Où (le Niger), Ocoun, Ocnoun, Ocrara (Whémé), Soni, sont des noms de fleuves et de rivières, qui sont attribués aux dieux qui les représentent. Ils sont de peu d'importance et n’ont leurs temples et leurs fétiches que dans les territoires que baignent ces cours d’eau.

Oké, dieu des montagnes, a pour symbole une pierre. Il est inconnu sur le littoral, qui est, comme nous l'avons dit, totalement dépourvu d'accidents de terrain.

Orouxcan, dieu du jour, et Biri, dieu de la nuit, n’ont pas, à notre connaissance, de temples leur appartenant. Oroungan se voit quelquefois, sous la forme d’un lézard, dans les autres temples fétiches. Quant à Bîri, il est considéré comme étant partout dès que le soleil a disparu à l'horizon.

CH4N6o, le tonnerre, est une des divinités les plus puissantes et les plus redoutées ‘. Quand il gronde, l'habitant rentre chez lui et

1. D’après le père Baudin, il a une origine humaine au Yorouba ; maïs au

Dahomey et même a Porto-Novo, il serait le fils du créateur comme Obatala. Il s'appelle Héviosè chez les Fons.

222 LE DAHOMEYWY.

ferme sa porte. Celui qui reste dehors, comme pour le braver, risque d'attirer sur lui la colère du fétiche.

Placé dans l’olympe africain pour punir les méchants, Chango charge son fils Ar, la foudre, d'aller châtier ceux qui le méritent ; il a une foule d'esclaves et d’auxiliaires qui l’aident dans ses fonctions et ont chacun leur attribution. Ils n’ont pas rang de dieux: c'est Ons10, la pluie; ArÉré, le vent; les Manamanas, les éclairs, et Ocnoumaré, l’arc-en-ciel.

Chango a de nombreux temples ; il est représenté debout, ayant autour de lui son fils et ses aides.

Le malheureux sur le toit duquel la foudre est tombée est persécuté pendant longtemps par les féticheurs. On lui impose toutes sortes d’amendes, sous prétexte qu’il doit avoir commis un crime ignoré des hommes; on lui confisque quelquefois ses biens et l’on démolit sa case. Il est généralement ruiné pour longtemps.

Si la foudre a tué l'individu lui-même, soit dans la rue, soit chez lui, personne, sauf les féticheurs, ne peut toucher à son corps. À Porto-Novo,ces derniers mêmes n’ont pas ce droit, et le cadavre reste où 1l a été frappé jusqu’à ce qu’il tombe en poussière.

Les couleurs de Chango sont le rouge et le blanc. Les féticheurs de sa secte se distinguent par une chaîne de corail ou de verroterie en bandoulière, où le rouge et le blanc se trouvent mélangés. Ils portent une sacoche et ont, au moment des fêtes du fétiche, le droit de voler dans les rues tout ce qu'ils trouvent à leur portée. Ils en profitent pour commettre des abus inouïs.

Ira, dieu du mariage et de l'accouchement, oracle concurrent de Onsé, occupe également une grande place dans la superstition indigène. Rien n'est fait sans consulter fa; souvent même, quand on doit s'adresser à d’autres dieux, il se fait obligeamment l'intermédiaire, l'interprète auprès de ses collègues des désirs du croyant.

Les féticheurs disent qu’il est le frère d'Onsé et d'Odoudoua. Où le consulte en plaçant devant lui seize amandes de palme qui, après avoir été remuées, offrent par leur position, aux yeux exercés du féticheur, la réponse de la divinité.

Ocoux, le dieu de la guerre et de la chasse, est celui qui règle le destin des armées. C'est lui auquel on sacrifie avant de marcher à l'ennemi ou pour lui rendre grâces après la victoire. On ne l'oublie pas en cas de défaite; on s'adresse à lui pour se le rendre plus favorable à l'avenir. Il est le dieu des forgerons et de tous

ceux qui manient le fer par profession. C’est le Vulcain des noirs. Son symbole est une hache au Dahomey et un sabre ou un morceau de fer au Yorouba.

Oxo, dieu de l’agriculture, est aussi très vénéré des noirs. C'est à sa main bienfaisante qu’ils attribuent la récolte qui sort de terre; ils le prient pour que le maïs soit beau, l’huile abondante, les fruits en grand nombre. L’abeille est sa messagère; elle va, disent les noirs, visiter les fleurs pour voir si tout se passe bien. Oko demande souvent à sa sœur Od1o, la pluie, également au service de Chango, de l’aider dans sa besogne, ce à quoi elle se prête volontiers. Son symbole est une pioche ou une pointe de fer selon les endroits; sa couleur, celle qu'il donne lui-même, le bleu indigo. Au Jebou, il s'appelle Dyigbou.

Houèssé, l’antagoniste de Chango et qui serait, d'après les Porto-Noviens, un ancien féticheur devenu dieu, n'a d'autre qualité que celle d'empêcher Chango de lancer la foudre, s'il est prévenu à temps. C’est pourquoi Houéssé ne voit des fidèles et des sacrifices que pendant la saison des pluies et au moment des orages.

Tcuampana (la petite vérole) est une divinité aussi hideusc que la maladie qu’elle symbolise.

Tenue à l’écart comme ceux qu'elle atteint (dans nos pays, car chez les noirs on ne prend aucune précaution sanitaire), elle a ses temples loin des villes et des habitants; on la redoute à cause des ravages qu’elle cause et l’on fait de véritables pèlerinages, vu la distance, pour aller implorer sa clémence. Les moustiques sont ses messagers, et son symbole un gros bâton tacheté de rouge, de gris et de noir. |

Tout ce que l'imagination du sculpteur ou du modeleur indigène a pu trouver de plus laid et de plus épouvantable est consacré à représenter les différentes personnalités difformes de Tchampana.

Le démon, l'esprit du mal, en même temps que le dieu Phallus des noirs, est, sans contredit, la figure qu'on voit le plus souvent partoul dans les rues, à cause de son exclusion des habitations. I] a des temples spéciaux. On lui sacrifie peut-être plus qu'aux autres divinités à cause de la crainte qu'on a de lui comme génie du mal. Son nom est ELecsa, qui veut dire l'esprit supérieur, le fort; on l'appelle également, au Yorouba seulement, Echou, qui signifie le banni. Il est représenté sous la figure d’un

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que de tenter l'épreuve. On représente Avréketé sous la forme d'une petite figure humaine en bois sculpté.

Ocoux (ne pas confondre avec le dieu de la guerre) signifie, par une différence de prononciation, médecine, drogue. Il guérit les malades, leur donne des consultations; dans les cas graves, il délègue le féticheur avec ses pouvoirs à la case du sujet.

Vorounso qui préserve désormais les enfants de ceux qui en ont perdus auparavant.

C'est l’enfant qui doit parler lui-même au fétiche; ce qui fait que, par une adroite coïncidence, le dieu ne peut garantir leur existence qu'au moment où ils ont passé l’âge le plus délicat.

Zakouara qui, comme les anciens bravt vénitiens, se fait payer largement pour détruire un ennemi. Son symbole, très significatif, est une petite calebasse, gourde où les noirs ont coutume de renfermer les médicaments et quelquefois les poisons. Les services du dieu sont loin d’être à la portée de tout le monde ; il n’a pas de figure en bois ou en terre; c'est une divinité secrète, désavouée la plupart du temps et sur laquelle il est excessivement difficile à un Européen de faire aucune question.

Une femme indigène dans la confiance que lui donne une longue intimité avec un blanc, un ivrogne bavard ou bien un sujet magnétisé sont les seules sources de renseignements à ce sujet; il y a bien des drames à apprendre de ce côté, bien des intrigues à découvrir et à ajouter à l’histoire de ce peuple peu communicatif.

ALaussA, l’ennemi des femmes; si une d'elles le rencontre, elle meurt peu après.

Onovi, appelé à Porto-Novo Jgbej?, le dieu des jumeaux. On rend un culte particulier aux jumeaux, contrairement aux autres enfants; leur jeunesse entière se passe au milieu des cérémonies fétiches; on prétend que, sans ces soins, ils redeviendraient des singes. On leur attribue à chacun un génie persécuteur qui rapporte au féticheur force cadeaux et rémunérations. S'ils meurent tous deux, la mère fait faire deux petites marionnettes de même taille entre elles, les habille, les place sur une petite estrade dans un coin de la case ; elle les orne de fleurs, leur donne ce qui leur faisait le plus plaisir. Une lampe à huile de palme brûle pendant des années devant ce touchant autel élevé au souvenir.

Les HOMMES DÉIFIÉS sont, au Dahomey, les rois les plus célèbres

1. Selon la prononciation du mot, il signifie allernalivement : guerre, médecine, long, ou le nom d'une fleur du Yorouba.

BIBL. DE L'EXPLOR. Ill, 15

par leurs conquêtes, leur cruauté ou leur tyrannie. Tels sont Agadja, Adonozan, Guézou, dont on a lu les noms dans l’histoire du pays. À Porto-Novo, Ajahuto, c'est-à-dire Hufon, nom sous lequel il est le plus connu.

On ne représente pas ces dieux comme les autres, par des figures ou des symboles; on élève un culte à leur mémoire; on les invoque, on leur fait des sacrifices; les prêtres d'I/a sont chargés de ce culte.

LA ZO0LATRIE, quoiqu'elle n'ait point d’idoles qu’elle vénère, possède de nombreuses figurines qui se trouvent dans toutes les habitations et la plupart des temples fétiches. On n'adore pas l’image des animaux, mais les animaux eux-mêmes.

Les bêtes utiles sont regardées chacune comimne la favorite d’un dieu quelconque ; elles deviennent ainsi sacrées. Si on les tue à dessein ou par accident, on s’attire les peines les plus sévères.

Parmi les principaux animaux fétiches, on peut citer le serpent python, dont nous parlerons tout à l'heure; le vautour-busard, qui se charge, avec le porc, du service de la voirie et qui, pour les services qu'il rend au point de vue de la salubrité, est protégé par le culte ; la bergeronnette. Le roi de Porto-Novo a un bœuf et un bouc favoris qui sont fétiches; lorsqu'ils se promènent au marché et dans la ville, ils ont le droit de manger ce que bon leur semble et où ils veulent. Loin d'en paraître fâchés, ceux dont ils broutent le bien sont heureux et fiers, du moins en apparence, de donner à manger aux fétiches.

Le serpent est, au Dahomey, un des dieux les plus aimés. Il appartient au genre python de petite taille. Aux Popos, on peut dire qu'il est la principale divinité après le Créateur. On lui attribue tous les biens et tous les maux; les premiers sont reçus comme des bienfaits du dieu reptile, et les seconds regardés comme des châtiments mérités. Chez les Fons, sans être unique comme on l’a vu, il tient une grande place dans la religion. Il s'appelle Dancsé (serpent); il est le seul dieu qui donne un nom à ses prêtres : les hommes s'appellent Dangbeno et les femmes Dangbéssi. 1] a de nombreux temples où il est entretenu vivant; quelquefois, pourtant, on le voit en bois ou en terre; il jouit d’un prestige extraordinaire aux yeux de tout le monde.

Un seul être fait cependant exception à la règle : c’est le porc. Lorsqu'il rencontre le dieu (ce qui arrive à chaque pas au Dahomey et aux Popos), sans souci de la vénération dont il est l’objet, il le

tue, le mange ou tout au moins le piétine quand il a assez dévoré de ses congénères. Chaque fois qu'il est pris sur le fait, le porc est impitoyablement mis à mort et offert en holocauste à Dangbé à titre de compensation.

Le grand temple fétiche de Whydah contient des centaines de pythons auxquels on prodigue les plus grands soins; ils ont un nombreux personnel qui veille à leur bien-être, leur apporte leur pourriture (des rats, des poules) et empêche tout le monde de leur faire du mal.

Comme il est défendu de renfermer les dieux, le temple de Dangbé, pas plus que les autres, n’a de porte ; or, malgré tout le bien-être qu’il peut éprouver chez lui, Dangbé a l’humeur volage et il aime à courir au grand air, ce qui fait que les dieux passent littéralement leur existence à se répandre par la ville, et leurs serviteurs à les rapporter au logis. Lorsqu'un féticheur apprend par un dévot qu’un python est quelque part dans le voisinage, il accourt dans la plus grande hâte, se jette à terre dès qu'il l’aperçoit et marmotte des paroles inintelligibles ; après quelques simagrées, il touche légèrement Dangbé sur le dos, et celui-ci se roule aussitôt en spirale; le prêtre le prend dans ses bras et, avec les plus grands soins le rapporte au temple fétiche, d’où le serpent ressort dix minutes après.

Le python est inoffensif, en ce sens que sa morsure n'est pas venimeuse ; mais les volailles et les petits quadrupèdes courent, dans son voisinage, les plus grands dangers. S'il est de forte taille, les chèvres, les moutons et même les petits enfants lui servent de pâture ; il va sans dire qu'on n’oserait pas même lui arracher un enfant, telle est grande la crainte qu'il inspire par son pouvoir surnaturel.

Il est bien vrai que cette superstition grossière et exagérée fait de ces noirs des gens abjects; la mère verrait sa créature servir au repas d’un ignoble reptile (le cas s’est présenté plusieurs fois aux Popos) qu'aucun autre sentiment ne se manifesterait en elle qu'un respect profond pour la volonté du fétiche. C'est être, sous ce rapport, bien au-dessous des femelles des animaux, si courageuses pour défendre leurs petits.

Après les animaux fétiches, quelques végétaux sont regardés comme sacrés: le rocco', le baobab, le fromager et, en général,

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