CHAPITRE VII
Les classes diverses. — Les chefs, les féticheurs, le peuple et les esclaves. — La famille, le mariage, la polygamie, les enfants. — Décès et enterrements ; leur cérémonial. -— La propriété, ses limites. — L’esclave, son histoire et
sa vie.
Au point de vue physique, nous n'avons remarqué que deux classes bien distinctes d'individus : ceux qui commandent et ceux qui obéissent. En ce qui eoncerne les rapports sociaux et la situation respective des noirs, il y en a une troisième qui tient le milieu entre les deux : les féticheurs, et, enfin, une quatrième et dernière : les esclaves.
Au Dahomey, en tout premier lieu, il y a le roi; à lui seul, il personnifie tout; il est, à la fois, le pouvoir, le peuple, la nation. Tout s’efface devant lui, grands et petits, chefs et sujets, riches et pauvres ; en sa présence, il n’y a plus aucune distinction de classes : tous esclaves, moins même, des objets lui appartenant et dont il dispose à sa fantaisie. Il n’est pas possible qu’un être humain résume plus de puissance sur ses semblables que Le souverain dahomien, plus d'influence morale sur ce qui l’entoure.
À l’époque où nous sommes, avec ce vent d'indépendance qui souffle de partout, toujours croissant, on se fait difficilement une idée de cette monarchie absolue poussée à l’exagération ; il semble impossible, même à ceux qui le voient, que des hommes ayant le don de l'intelligence et de la volonté se laissent subjuguer par une idée, un principe ou une habitude, au point de voir complètement anéantir leurs autres facultés. et devenir des choses animées, sans initiative el sans raisonnement, en tout ce qui concerne la soumission au gouvernement.
Le roi et le service du roi : il n'existe pas autre chose; telle est l'idée qui a passé de père en fils depuis des siècles, sans que per-
sonne ose élever une objection, même mentalement ! On parle de nos monarchies, de leur tyrannie et de leur oppression! Mais nos régimes les plus sévères ne sont que de l'anarchie auprès du gouvernement qui existait hier encore au Dahomey.
Au Dahomey, tout appartient au roi : le sol sur lequel le noir habite, sa case, sa femme, ses enfants, sa récolte. Le produit de son travail est partagé entre lui et le monarque ; il est forcé de le remettre aux représentants du pouvoir sous peine d’être puni avec une sévérité excessive.
Autrefois, au moment où la traite florissait, des fautes bien moins graves l’exposaient à être vendu aux négriers et emmené loin des siens. Quoiqu'il y ait moins de danger pour lui aujourd’hui de subir ce triste sort, il n’en a pas moins une situation peu enviable : aucun privilège, aucune liberté, aucune faveur même ne lui est accordée ; il faut qu’il travaille pour sa nourriture et pour donner à manger au rot, C'est l'expression consacrée quand on réclame des impôts". |
Tout ce qui, chez le Dahomien, pourraît manifester d'un sentiment quelconque est refoulé par une loi tyrannique ; fait-il une tentative, même au moral, pour sortir de son avilissement, il se butte aux règlements, qui semblent vouloir lui rappeler sans cesse qu'il n’est qu'un vil esclave, une simple chose, et rien de plus.
Cette loi le poursuit jusque dans les moindres détails de sa vie: il lui est défendu d’avoir des portes en planches à sa maison, de blanchir ses murailles, d’arranger ses cheveux à sa guise, de porter aucune couleur, aucun ornement ou bijou en métal, de s'asseoir sur un siège. de porter une coiffure, bonnet, chapeau, etc.; de se chausser, d’avoir des meubles indigènes, de monter en hamac, pendant sa vie * ; d’être gai lorsque le roi est mécontent, et morne quand le souverain est gai.
Le jour où il quitte cette vie de misère, la loi le poursuit encore; elle règle le cérémonial de ses funérailles et limite les regrets qu'on doit témoigner ostensiblement à sa mémoire.
Sauf quelques légères faveurs ou privilèges extérieurs destinés uniquement à leur conserver un certain prestige, les chefs sont aussi soumis, aussi courbés sous le joug que le dernier des sujets. Vis-à-vis du peuple, ils semblent être réglementés d’une façon
1. Il est question ici de ce qui se passait avant la défaite de Béhanzin. On ne saurait dire jusqu’à quel point la situation s'est modifiée depuis. 2. Lorsqu'il est mort, on a le droit de le transporter ainsi.
plus clémente ; mais dès qu'ils sont seuls, en face du roi, cette vaine supériorité disparaît et ils redeviennent esclaves.
Il est défendu aux Dahomiens de sortir de leur pays, même de leur ville, sans autorisation. Cependant, beaucoup d'entre eux ont pu échapper aux lois : les uns, au temps où leur pays était toutpuissant et où ses représailles eussent pu les atteindre n'importe où, se refugièrent sur l'eau, demandant au respect de la tradition leur vie et leur tranquillité; ils construisirent des villages sur pilotis où leurs descendants vivent encore‘; d’autres, plus tard, trouvèrent un refuge auprès des puissances européennes dont l'influence naissante et les usages leur garantissaient leur liberté.
Cette règle étant posée que, vis-à-vis du roi, qui ne fait aucune distinction, les Dahomiens sont un peuple d'esclaves, considérons la situation qu'occupent les unes vis-à-vis des autres les quatre classes dont nous avons parlé, c’est-à-dire les chefs, les féticheurs, le peuple libre et les esclaves achetés.
Les chefs sont les représentants du pouvoir monarchique, dans toutes les villes et les localités habitées ; ne frayant jamais avec le peuple, ils gardent à ses yeux un grand prestige ; leurs alliances, leurs rapports ont lieu dans leur sphère. Fils de chefs eux-mêmes, de génération en génération, ils diffèrent des autres classes aussi bien moralement que physiquement ; ils sont très aptes à remplir les fonctions que le roi leur confie et s’en tirent généralement à sa salisfaction ; ils excellent à persécuter ceux qui sont sous leurs ordres, et, toujours au nom du roi, ils commettent de nombreux abus de pouvoir. Comme il n'y a aucun intermédiaire entre eux et lui et qu'ils agissent tous de même façon, personne ne dénonce leurs agissements et le seul à en souffrir est toujours le malheureux sujet.
Au Dahomey, il n’en est pas comme dans nos nations civilisées où un homme poussé par son ambition, sa capacité ou ses protections, s'élève au-dessus de la foule et, d’inconnu qu'il était, devient quelquefois puissant ou influent. Dans ce pays, au contraire, aucun homme n'oserait penser qu’il a les capacités nécessaires pour commander à ses semblables ; le despotisme et la tyrannie pèsent sur sa tête depuis son enfance ; s’il est fils d'un obscur ciloyen, il n’aspirera jamais à changer sa situation.
4. On se souvient qu’il élait d'usage au Dahomey, au moins autrefois, de ne jamais faire la guerre sur l’eau ou en passant l’eau.
Les classes dirigeantes gardent ainsi le pouvoir et le transmettent de père en fils, ce qui fait que chaque sphère reste dans ses attributions. Ce que nous avons dit du caractère dahomien et de la soumission dont les noirs font preuve dans ce pays, fait comprendre aisément qu'aucun d'eux n’ait l'audace de penser à s'élever au-dessus des autres.
Entre ces deux classes, le jeticheur tient le milieu : il est quelquefois chef par la naissance, mais le plus souvent il sort du peuple; son père, le jour où il vint au monde, l’a voué au fétiche. Il a été élevé par des féticheurs dans l’art d'en imposer à ses semblables et il est de son intérêt de garder à distance, aussi bien les chefs que le peuple ; il vit à part, n’épouse en général qu'une féticheuse et garde ainsi, par sa vie retirée, un prestige indispensable à ses fonctions.
Quant au peuple, on sait déjà quelle est sa situation; il vitentre la crainte du roi, les abus des chefs et les menaces du féticheur dans cette vie et dans l’autre.
Le prêtre du fétiche n’est pas moins puissant que les autres; il spécule sur la croyance et la superstition et obtient par ce moyen tout ce qu'il veut.
Tous trois d’ailleurs ne vivent que grâce au peuple : le roi a ses impôts; les fonctionnaires sont payés d’une façon dérisoire et leur dignité leur interdit tout travail; ils mourraient de faim sans ce qu'ils extorquent à ceux qu'ils commandent; les féticheurs, de leur côté, n’ont comme ressources que les nombreuses offrandes faites aux divinités qu'ils servent.
Au milieu de toutes ces classes, 1l y a encore une énorme distinction à faire entre l’homme et la femme ; si peu qu'il soit, il est tout ; elle, ne compte pas.
Dans certaines régions, c'est elle qui travaille pendant qu'il passe son temps dans la fainéantise ; elle doit le nourrir lui et ses enfants, payer les impôts, labourer la terre, passer sa journée à porter des fardeaux, mener l'existence d’une véritable bête de somme. Elle reçoit souvent des coups, en reconnaissance de ses services, et quand elle est vieille et impropre au travail, elle ne mange que si ses enfants veulent bien penser à elle. Parfois, elle est moins malheureuse ; l’homme l’aide et travaille aussi ; mais c'est toujours à elle qu'incombe la plus grosse part.
Quelques voyageurs, entre autres Smith, prétendent qu'il existait autrefois sur la Côte d'Or, à Agonna, une tribu où les femmes
gouvernaient. C’est bien difficile à croire avec les idées d’inégalité qui sont enracinées chez le noir. En tout cas, l'expérience, si c'en était une, semble ne pas avoir réussi, car il n’existe aujourd’hui rien de ce genre sur la côte de Guinée.
Lorsque sa beauté ou sa jeunesse a fait d'elle la favorite de son mari, la femme est quelquefois exempte de tous les travaux ; mais jeunesse, beauté et faveur sont éphémères, et elle retombe tôt ou tard dans sa triste condition.
Hommes et femmes dans leur situation respective ne sont pourtant pas aussi malheureux qu’on pourrait le croire ; il faut tenir compte, tout d’abord, de leur caractère insouciant. D’un autre côté, on ne peut souffrir des défauts d’une chose, que lorsqu'on a vu mieux; sans cela on ne sait établir de comparaison. Or, le noir, au point de vue social, n’a jamais pu apprécier un autre genre d'existence ; ses aïeux ont vécu dans la même condition, tous ceux qui l'entourent sont soumis aux mêmes lois et il ne peut donc envisager sa situation comme nous qui voyons le contraste entre ses mœurs et les nôtres. Tous, s'ils ne sont pas heureux, vivent du moins résignés et sans inquiétude dans le cadre étroit qui leur est assigné par le destin.
Dans le peuple, chacun vit comme il peut et a presque toujours de quoi manger. La mendicité réelle, celle que constitue le besoin matériel de vivre, n'existe pas dans ces régions. Si un homme s’avisait d'aller de porte en porte demander l’aumône, il mourrait infailliblement de faim ; personne ne le prendrait en pitié, d'abord ce sentiment est inconnu chez les noirs et ensuite ils ignorent également ce que c'est que de donner sans recevoir, au moins, une contre-valeur égale.
Quand un homme ne peut se procurer le peu dont il se contente, il a toujours la ressource de s'engager à quelqu'un pour une certaine somme. Il s’hypothèque lui-même, pour ainsi dire. Dans le cas où il y a eu avance d'argent (de 2 à 45 sacs de cauris), il est engagé pour un temps donné, quelquefois un an ou dix-huit mois; si, au contraire, il ne demande pas d’avances, il est simplement nourri et logé en échange de son travail et peut s’en aller quand bon lui semble. Ces sortes de marchés sont tenus de part et d'autre avec assez de bonne foi.
Ce qui dénote bien la nature des sentiments qu’il y a chez le noir, c'est que souvent un homme est ainsi hypothéqué par des membres de sa propre famille ; ils le font passer ainsi au rang de
serviteur, plutôt que de l'aider, sans rétribution, à ne pas mourir de faim. Sans avoir de rapport avec l'esclavage, cette situation se trouve assez facilement pour l'individu nécessiteux.
Quant à mendier, non par besoin, mais pour le seul plaisir de demander quelque chose, tout le monde est mendiant dans ce pays depuis le roi jusqu’au dernier de ses sujets, avec l'Européen, bien entendu : ils sont toujours à l’accabler de leurs demandes continuelles et leur insatiabilité augmente en raison directe de ce qu'on leur donne ; ils veulent tout ce qu'ils voient.
Quand un noir tombe malade au milieu de ses femmes et de ses enfants, on fait appeler le féticheur ou un empirique quelconque et l’on fait pour lui tout ce dont sont capables des gens indifférents. S’il est chez des parents plus éloignés ou des étrangers, en cas de maladie, on le met tout bonnement dehors. Il ne travaille plus, par conséquent que lui doit-on ? Rien.
Il faut, avant de s’indigner de ce manque de sentiments, se rappeler ce que nous disions en essayant de décrire le caractère de ces gens étranges. La façon dont l'indigène a été élevé et entouré ne lui a mis aucun autre exemple sous les yeux : son moral est une terre inculte où poussent surtout des mauvaises herbes. Si l’on y réfléchit bien, la plupart des qualités dont s’honore notre civilisation : bonté, générosité, patriotisme, etc., sont dues, en grande partie, à l'exemple. Nous voyons, au contraire, le vice se développer en majorité dans les basses classes où les enfants sont livrés à eux-mêmes.
Les trois grandes fêtes de la vie du noir sont son baptême, son mariage et... sa mort; les mêmes cérémonies accompagnent le deuil et les réjouissances, ce qui prouve assez combien ses sentiments diffèrent des nôtres.
Si le nègre sentait, comme nous, cette douleur morale intense que provoque la perte d’un être cher, cet abandon forcé d’une personne avec laquelle on a vécu et traversé la vie, s’il était seulement affecté par un malheur de ce genre, il ne pourrait pas chanter, danser et rire comme il le fait. Il est impossible d'admettre que la douleur se manifeste par la gaieté chez le noir ; ce serait la nature humaine renversée.
4. On cite des exemples qui sont tout en faveur des sentiments des noirs, lorsqu'ils ont été élevés par des blancs et au milien d'eux ; par exemple, les noirs américains donnent chaque jour des preuves de sensibilité et de dévouement.
Cette convulsion qui s’appelle le rire résulte d'un état d'esprit tranquille, d’un physique sans douleur et d’un certain degré de félicité, si petit qu’il soit ; la gaïeté est au moins de l'insouciance, si elle n’est pas de la joie. Nous sommes tous égaux, croyonsnous, sous ce rapport ; ce sont des caractères physiologiques qui appartiennent à ce que les naturalistes appellent le genre Homme.
J1 faut donc forcément conclure que le noir est extrêmement froid et indifférent. La Dahomienne n'est pas attachée à son enfant; le jour où elle le perd, elle regrette la somme de travail qu'il était en état de faire et la ressource que sa mort lui enlève, voilà tout.
Mais revenons aux grands événements de la vie du Dahomien, en particulier, et du noir de ces régions, en général.
Le mariage se fait sous deux régimes distincts : ou bien c’est la femme qui apporte la dot ou c’est le mari. Le jeune homme fait, sans aucune cérémonie, la demande au père de la jeune fille ou à celui qui en tient lieu. La mère ne compte pas, la jeune fille encore moins. C’est souvent entendu d'avance entre les deux jeunes gens, mais dans aucun cas la demoiselle n’est consultée.
Le prétendu éprouve très rarement un refus ; on consent généralement avec empressement à la demande qu'il fait, car c’est un excellent débarras pour la famille. Les renseignements sont inutiles, tout le monde se connaît.
Les hommes se marient à vingt ans environ et les femmes entre onze et treize.
Si la jeune fille est trop jeune, on accorde la demande quand même, mais ses parents la gardent jusqu’à ce qu'elle soit en âge d’être mariée. Ils ne se gênent nullement, d’ailleurs, pour la donner à un autre postulant s’il s'en présente, car les promesses n'ont aucune valeur.
Si le mariage est, au contraire, possible, il est décidé tout de suite ; on invite tous les parents et amis à la case du fiancé. Dans les mariages où la femme n'apporte rien, le futur époux envoie à la jeune fille, le même jour, un ou deux pagnes avec lesquels elle doit venir chez lui ; l'usage défend qu’elle emporte seulement un morceau d’étoffe de chez elle. On achète un mouton ou un chevreau et beaucoup de tafa. Le repas est servi aux parents et amis; aucun d’eux n'a manqué cette occasion de se gaver. La gaieté règne dans l'assemblée, surtout lorsque, après le repas, on entame les alcools. On passe dans la cour. Au grand air, au milieu d’un
cercle formé par les invités et au bruit de quelques instruments accompagnés de chant, des amateurs des deux sexes exécutent des danses de caractère.
La fiancée n'assiste ni au repas, ni aux réjouissances de ce Jourlà, pour se conformer à l'usage. Elle reste avec quelques amies et on leur envoie à manger et à boire.
Lorsque l'alcool est absorbé, jamais avant, chacun regagne son logis, avec une démarche en rapport avec la quantité qu'il en a consommé; quelques-uns passent tout juste le pas de la porte, afin de laisser les époux seuls chez eux, et tombent dans la rue.
Dans ce genre de mariage, musiciens, boissons et vivres, tout est payé par le mari. Il tient soigneusement compte dans sa mémoire de la moindre dépense, afin de se faire restituer la somme par les parents si la femme manque à ses devoirs, fuit le domicile conjugal ou provoque la séparation. Cette restitution n'a lieu que lorsqu'il est reconnu que les torts sont du côté de l'épouse.
Quand c’est la famille de la femme qui paye les dépenses, les choses se passent absolument de la même façon. En cas de désaccord, c’est le mari qui rembourse la dot.
Ces restitutions sont très curieuses. La revendication tourne au comique lorsque l'époux ou la famille, qui n’ont rien oublié, énumèrent, dans une palabre ‘ devant les autorités, toutes leurs dipenses, jusqu’au dernier cauris.
Chez les Nagos et aux Popos, on se marie sous le régime de la communauté réduite aux acquêts. Un inventaire est dressé dans la mémoire infaillible de chacun des époux et, en cas de séparation, chacun reprend ce qu'il a apporté. Ces sortes de mariages n'ont lieu que parmi les familles aisées.
Comme tous les peuples africains, les Dahomiens sont polygames. Le nombre de femmes d’un noir est limité à ses moyens ; d'un autre côté, plus il a de femmes qui travaillent, plus son revenu est augmenté. Chacune d'elles se nourrit et lui rapporte, sans lui coûter autre chose que les premières dépenses du mariage.
Il y a peu de gens du peuple qui aient plus de deux ou trois femmes. Les féticheurs en possèdent une dizaine, les chefs vingt ou trente, le roi quatre ou cinq cents. Dans le pays, les femmes sont au moins trois fois plus nombreuses que les hommes.
1. De palabra, parole, discours en portugais ; réunion, généralement publique, de gens ayant à discuter sur un sujet quelconque.
La première épouse, par ancienneté, est maîtresse de la maison; c’est elle qui a la haute main sur ce que font les autres femmes. Si ces dernières sont nombreuses, elle est généralement exempte des divers travaux et ne fait que veiller à ce que tout marche dans le ménage d'une façon satisfaisante. Chacune des femmes a ordinairement une case séparée ou une partie de case. C'est encore une dépense à ajouter aux frais du mariage.
L'adultère, lorsqu'il est jugé par les autorités, se punit d'une amende excessivement forte infligée au coupable. Il entratne rarement la séparation, au Dahomey. S'il s’agit d’une femme de chef, elle est mise à mort au moindre soupçon. A la Côte d'Or, c’est une affaire de vie et de mort entre les hommes. Au Yorouba, peuple plus calme, on profite de l’adultère pour exploiter le coupable ; on lui fait payer souvent plus qu'il ne possède et il est obligé de s'hypothéquer pour s'acquitter de ses dettes.
L'adultère n'est pas très fréquent ; le divorce l’est davantage ; il est causé par des raisons de mécontentement répétées entre les deux époux.
Au Dahomey, les femmes du roi sont très habiles pour attirer les Européens dans des guet-apens. Elles s'entendent avec les chefs pour faire naître des apparences compromettantes et extorquer aux blancs, au profit du roi, des amendes énormes.
Autrefois, les noirs ne se faisaient aucun scrupule de vendre celles de leurs femmes qui se rendaient coupables même d’une faute légère. Nous ne savons jusqu’à quel point ils avaient, d'après les usages, le droit d'en agir ainsi, mais les ouvrages des anciens voyageurs sont pleins d'exemples de ce genre ; le roi même envoyait souvent, comme esclaves à vendre, un grand nombre de ses femmes aux comptoirs européens.
La femme a toujours été regardée comme un objet dont on dispose à sa fantaisie, tandis que jamais un Dahomien n'a vendu ses enfants.
Les noirs ont leur façon d'aimer les enfants ; ils ne s’en occupent jamais, se soucient fort peu de ce qui leur arrive, mais ils ont pourtant l’air heureux d’en avoir.
Quant aux enfants, ils s’attachent peut-être à leur mère pendant qu'ils sont très jeunes ; mais, à sept ou huit ans, ils deviennent indifférents, réservés el faux.
À la naissance de l'enfant, on appelle le féticheur ; celui-ci, après plusieurs cérémonies proportionnées aux moyens des pa-
rents, le pare de petites amulettes ou fétiches destinés à le préserver des maladies; ces petits objets ne doivent pas le quitter pendant plusieurs années; c’est, en général, un sachet en peau autour du cou, deux ou trois morceaux de bois au poignet et un anneau aux chevilles.
Le baptême ne se fait que plus tard ; il a lieu entre quatre et huit ans. Le féticheur est encore celui qui est chargé de cette cérémonie. Chez les gens qui ont pu mettre quelque chose de côté pour faire une petite fête, on invite parents et amis et, comme au mariage, on mange, on boit et l’on danse.
On donne à l'enfant un ou plusieurs prénoms ; le nom de famille n'existe pas. Si l’on veut spécifier, on ajoute fils d’un tel {le prénom de son père ou son sobriquet). La femme également ne porte pas le nom de son mari. Les familles se désignent par le nom ou le sobriquet de leur chef.
Pour le baptême, on place l'enfant au milieu d’un cercle formé par l'assistance, et le féticheur, après quelques formalités exigées par le culte, lui assigne le nom que les parents désirent lui voir porter. Aussitôt après, les assistants se précipitent sur le festin qui est le réel motif de leur présence.
Les prénoms ont généralement dans les deux sexes des expressions de ce genre : le préféré, le bien-aimé, le bien accueilli, ou bien l'impénétrable, le grand, le petit, le gros, le mince ; ou encore selon leur rang de naissance : le premier, le deuxième, etc. Les jumeaux s’appellent : /e premier ou le deuxième de la paire. Aux Popos et à la Côte d'Or, les noms de baptème équivalent à des sentences ou à des proverbes : celut qui perpétue le nom, pas de bonheur sans argent, celui qui sera toujours heureux, craignez la mauvaise langue, qui a besoin de soutien, qui furra celui qui le trompe, qui est content de ce qu'il a, qui ne prend que ce qui lui appartient, ou bien les jours de la semaine où les enfants sont nés !, etc.
Les jumeaux sont l’objet d'une grande admiration ; on les considère comme une bénédiction du ciel, un présage heureux.
Nous avons déjà donné une idée de la façon dont on élève l'enfant ; il serait plus exact de dire qu'il s'élève lui-même. Tant quil ne marche pas, il donne peu de peine : la mère le porte à cheval sur ses reins et maintenu par son pagne, avec une cein-
1. Ces jours ont des noms dans la langue gâ (popo) et gâing (accra). BIBL. DE L'EXPLOR. Il. 13
ture qui lui sert de siège; il dort même dans cette position.
Lorsqu'elle veut l’allaiter, la mère relâche son pagne, fait pen-
cher l’enfant de façon à lui faire passer la tête sous son aisselle à
* elle, et l'enfant tette ainsi, le corps sous le bras de la mère. Lorsqu'elle travaille, courbée, aux champs, le petit a le plus souvent la tête plus basse que le corps ; mais l'habitude, fait tout : il ne le remarque seulement pas ; il a selon l'heure de la journée les bras ou la tête seule hors du pagne ; la figure collée au dos maternel, il est forcé de regarder ou à droite ou à gauche.
La femme vaque à ses occupations sans s'occuper de l'enfant ; elle ne pourrait, d’ailleurs, le laisser à la case où il n’y a généralement personne pour s’en charger.
Une fois qu’il marche, l’enfant ne donne plus aucun souci ; on le porte encore pendant un an, puis on le laisse courir de droite et de gauche. S'il a des frères ou des sœurs aînés, c'est à eux qu'on le confie le plus souvent. Lorsqu'il atteint l’Age de sept ou huit ans, on le met au travail, quelquefois même avant, s’il est robuste ou précoce. Il accompagne le père ou la mère, porte des fardeaux et se rend utile en proportion de ses forces. Si ses parents sont marchands, il les aide dans leur commerce. A partir de dix ans, garçon ou fille, on commence à être plus sévère à son égard ; les coups pleuvent s’il commet une faute ou n’apporte pas sa part au travail commun; on n’admet pas qu'il ait les idées de son âge. Vers treize ans, si c’est une fille, ou quinze, si c’est un garçon, on attend de lui la même quantité de travail que celle que font les adultes. La fille se marie généralement sans tarder, et le garçon, vers vingt ans, quitte le domicile paternel, s’il ne l’a pas abandonné avant.
Les enfants sont très précoces. En effet, à quinze ans, ils possèdent déjà à un degré fort convenable toutes les qualités qui distinguent leurs parents.
En somme, leur jeunesse s'est passée sans tendresse de la part de personne. Ils n'ont jamais connu les épanchements de l’affection et ont été habitués à refouler tous leurs sentiments. Lorsqu’ils sont adultes, leur cœur devient sec ; ils ne connaissent que la vie égoïste et matérielle; chacune de leurs actions est un calcul d'intérêt.
Les femmes ont rarement trois ou quatre enfants ; la moyenne est d’un ou deux. Sur dix familles, elle ne donne qu’un seul enfant par femme.
La femme stérile est méprisée ; on croit communément qu'elle est punie ainsi de quelque péché secret. Elle est regardée comme stigmatisée et, si le mari peut s’en débarrasser, il choisira la première occasion qui se présentera. D'ailleurs, la stérilité est très rare.
Dans la situation de la femme, il y a les deux extrêmes : autant la mère de deux jumeaux est choyée, autant la femme stérile est malheureuse.
Le jour où le noir meurt, sa famille trouve occasion de se divertir tout comme s’il s'agissait d'un événement heureux; on fait même deux fêtes au lieu d'une. C'est l'usage, un usage qui prouve une étrange façon d'envisager les choses. Les noirs ne sont pas méchants au point de se réjouir de la mort d’un d’entre eux; ils n'auraient pas toujours d’ailleurs de raisons pour le faire, car il meurt beaucoup de gens qui n’ont fait de mal à personne. Il faut donc chercher ailleurs le motif qui peut les pousser à changer en fête un événement partout ailleurs triste et solennel.
Quand la mort vient de frapper un individu, tous les gens de sa case se mettent à pousser des gémissements, des cris, des hurlements si retentissants que tous les environs apprennent aussitôt qu'il y a un décès ; femmes, enfants et parents se tordent les mains, se jettent à terre, appellent le défunt et donnent toutes les marques de la plus vive douleur ; les femmes pleurent généralement et leurs cris entrecoupés de sanglots donnent l'illusion d’un désespoir réel.
Cet accès de douleur dure fort peu. Au bout d’une demi-heure, on n'entend plus que de simples gémissements qui finissent par s'éteindre. Si des parents ou des amis arrivent, car c'est un devoir pour eux de faire acte de présence, les cris recommencent pendant un instant, puis tout rentre dans le calme. Ces marques de regrets sont prodiguées indifféremment à tous les morts, qu'ils soient aimés ou détestés. Quelques amis tirent au dehors des coups de fusil, pour rendre honneur à sa mémoire, et la cérémonie des pleurs, qui n’était qu'une formalité, est terminée. Chacun reprend son attitude habituelle, cause de la pluie et du beau temps, sourit, rit et fait si bien qu'un étranger qui entrerait à ce moment, pourrait croire que c’est dans une autre case et chez des inconnus que le décès a eu lieu.
Les cérémonies qui accompagnent la mort sont divisées en deux
parties : l'enterrement et les funérailles proprement dites, qui ont rarement lieu en même temps,“soit parce que les parents n'ont pas les moyens de payer les dépenses le jour de la mort, soit parce que l'usage a, dans ces cas, des règles définies.
Selon les localités, on laisse s'écouler entre les deux cérémonies un laps de temps plus ou moins long : de quelques jours à un an, au Dahomey, d'à peu près autant à la Côte d'Or, de douze à quinze mois au Yorouba et de trois ans chez les Achantis. Cet usage n'existe pas au Jebou. D'ailleurs, l'intervalle loin d’être invariable, est subordonné à la décision de la famille.
L'enterrement se fait différemment selon les pays; ces cérémonies sont assez curieuses à passer en revue : au Dahomey et au Yorouba, on enterre, dans le sous-sol de la case, le corps placé dans la fosse, sans cercueil. Aux Popos et à la Côte d'Or, on construit une bière en branchages ou en planches. Au Jebou, au lieu d'enterrer le mort, on le fume comme un poisson et on le place sur une claie pendue à la toiture. Chez les Achantis, on ne peut ensevelir le corps qu’au bout de trois ans. Pour conserver le corps jusque-là, on procède comme au Jebou ; on fume le défunt lentement en le retournant sur le gril pendant plusieurs jours et en le parfumant avec des herbes aromatiques ; quand il est cuit à point pour se conserver, on le met dans un coin et l’on n’y songe plus jusqu’au jour des funérailles. Il faut ajouter que, ce jour-là, on témoigne à la momie les mêmes marques de douleur et de sympathie que si la mort remontait à la veille.
Il y a au Dahomey et au Yorouba, des fêtes dites des funérailles, en l’honneur de tous les gens morts pendant l'année dans chaque famille.
Mais revenons au moment du décès. Vingt-quatre heures après, au milieu des parents et amis qui doivent venir faire nombre et se lamenter dans la case mortuaire, on lave soigneusement le corps, on le pare de son plus beau pagne, de quelques bijoux même, si sa situation le permet ou que la loi admette ce luxe, et on le descend dans la fosse. On met à côté de lui un peu de nourriture, un pot d’eau et quelques cauris, quelquefois un bâton ou une arme, et l’on referme le trou sur lui. Il est des régions où l'on ne met que quelques cauris. Au Dahomey, le plus grand chefna le droit d’emporter dans sa tombe que quelques attributs lui ayant appartenu, tout ce qu’il possède étant la propriété du roi. Dans les pays voisins, on ne met jamais un grand dans sa dernière demeure
sans enterrer avec lui, quelquefois vivants, sa femme et ses esclaves préférés.
La mort d'un roi, au Dahomey, donne lieu à de véritables hécatombes humaines ; le sang coule à flots, on le pétrit avec l'argile de son tombeau en y mêlant de la poudre d’or ou autres choses précieuses ; plus il y ade victimes, plus la cérémonie est fastueuse.
Mais le souverain seul se réserve ces marques de distinction ; personne que lui, dans son royaume, ne peut être enterré en compagnie de femmes ou d'esclaves.
Après l'enterrement, on sert un léger repas, et les assistants, pour se remettre sans doute de leur émotion, boivent beaucoup de tafia ; on chante comme au mariage, on danse, et l’on se sépare en regrettant qu'il ne meure pas tous les jours un ami ou un parent. La cérémonie de l'enterrement est terminée.
Le deuil est sévère pour les veuves. Dès que le défunt est enterré, elles se rasent la tête, quittent tous leurs ornements ou leurs pagnes de couleur et se couvrent de vêtements usés et sales; elles doivent pousser des cris et répéter le nom de leur mari pendant huit jours. Après ce laps de temps, leur douleur se calme subitement, et il n’est plus question du défunt que quand la conversation tombe sur lui. Les autres parents, qui ont oublié l'événement aussitôt qu'ils sont sortis de la case mortuaire, font une visite aux veuves, et c'est tout. Le deuil d'un mari dure douze lunes; il ne consiste que dans le manque de bijoux et d'ornements et la chevelure rasée. On peut se remarier quand on veut.
Le mari n’est pas forcé de porter le deuil de la femme ; il se fait quelquefois raser la tête lorsqu'il veut témoigner du regret. Il peut se remarier le lendemain.
Le deuil du père et de la mère consiste dans les mêmes détails que celui du mari. Il empêche le mariage pendant douze lunes.
Le jour où les funérailles ont lieu — nous avons dit que l’époque en est irrégulière — on voit la répétition exacte de toutes les cérémonies de l'enterrement : parents et amis jouent avec une perfection admirable la scène du premier jour; les explosions de douleur, les cris, les contorsions désespérées recommencent, comme. douze mois auparavant ; on croirait, en assistant à ce triste spectacle, que l’être chéri frappé par la mort est encore tiède sur son lit.
La cérémonie se termine par un repas abondant, des libations copieuses, des chants, des danses et des coups de fusil qui durent
toute la nuit. La plus grande gaieté règne dans l'assemblée ; on croirait plutôt assister à un mariage.
Nous pensons qu’on peut donner comme excuse, à cette perversion de sentiments, la superstition des noirs; ils croient fermement à une vie meilleure après la mort, et ces réjouissances sont peut-être la manifestation de la joie que leur cause l’entrée d’un parent dans cette autre vie. Ils témoignent quelques regrets au début, comme pour montrer la peine que leur cause la séparation ici-bas. Maïs, malgré tout, on ne peut nier que le noir, dans ces régions, soit un être sans cœur et sans sensation ; il se rapproche beaucoup de la bête sous ce rapport.
Les noirs tiennent beaucoup à être enterrés dans leur ville natale ; aussi, lorsque la distance n’est pas trop grande, la loi veutelle qu’on les y transporte. Dans le cas où l’on manque de moyens pour le faire, on leur coupe la tête et un bras qu'on emporte plus facilement, et auxquels on fait les mêmes cérémonies que si c'était le corps entier.
À peine le défunt a-t-il les yeux fermés que les héritiers, tout comme dans les autres pays, se disputent déjà sa succession.
Les héritages vont du frère au frère de la même mère, ou, à défaut, au fils aîné de la sœur; s’il n’y a plus d'enfants de la même génération que le défunt et de la même mère que lui, c’est son fils aîné qui hérite.
Il est sous-entendu qu’au Dahomey, avant tout hérilier il y a le roi; il prélève, si cela lui fait plaisir, une partie ou la totalité de ce que laisse le défunt ; mais il ne s'enrichit pas à cette source, car chacun est pauvre dans son royaume. Si l’un de ses sujets avait quelque bien de son vivant, il n’attendrait pas sa mort pour en confisquer au moins une partie.
L'héritier, si c'est le fils, par exemple, prend en premier lieu toutes les femmes du défunt, à l'exception de sa propre mère. Celle-ci est généralement bien traitée en pareil cas; elle a la main sur les autres femmes, et conserve à la maison une sorte de suprématie en même temps qu’une grande liberté. Ce cas se présente à chaque instant. En plus des femmes, l'héritier devient propriétaire de la case et de tout ce qu'elle contient sans exception aucune. Ses frères ou sœurs de la même mère n'ont rien à attendre de lui avant sa mort, d’après la loi que nous venons de citer. Quant aux autres enfants, ils savent qu’ils n'auront jamais rien à espérer de ce côté.
Il arrive que, lorsque c’est le frère qui hérite, les enfants du défunt sont abandonnés dans une complète misère. S'ils sont en bas âge, leur oncle les prend quelquefois; mais s'ils sont en état de travailler si peu que ce soit, il ne s’en occupe pas. Parfois le père, sachant qu'ils doivent être déshérités, leur a donné quelque chose de son vivant: maïs ces actes de prévoyance sont rares.
En plus de la case, les habitants possèdent souvent de petites propriétés qu'ils cultivent eux-mêmes ou qu'ils louent à d’autres. Tous les endroits cultivés aux alentours des villes ou villages sont ainsi morcelés en un grand nombre de propriétaires. Le prix d’un terrain est insignifiant ; il se traite à l'amiable et non en proportion exacte de sa surface.
Le roi vend ainsi à ses sujets, au profit de ses revenus, de nombreux morceaux de son territoire, qu’il reprend quand bon lui semble sous un prétexte quelconque et sans rendre l'argent.
Le prix varie suivant les résultats qu'a donnés la culture sur l'endroit que l’on veut acheter. En moyenne, en dehors de la ville, on peut avoir un hectare pour dix sacs de cauris, c'est-à-dire à peu près 100 francs.
En ville, il n’en est pas de même; l'emplacement d'une case avec Sa Cour, qui occupe au minimun de 10 à 12 mètres carrés, coûte souvent plus qu'un hectare hors des murs.
La moitié des terrains qu'occupent les habitations n'est que louée ; l'occupant doit payer régulièrement sous peine de se voir assigner devant les autorités, qui règlent le différend en confisquant la case et les biens.
Les propriétés rurales n'ont, aux yeux d’un étranger, aucune limite apparente; il n’est pas d'usage, chez les noirs, de les'limiter par des murs, des palissades, des haies et des barrières comme dans nos pays civilisés. Cà et là, au milieu de la verdure, on peut apercevoir de petits pieux plantés en terre, avec un morceau de chiffon au bout ou coiffé d’un petit pot ou de quelques plumes de poule : c'est le poteau fétiche. |
C'est une convention très respectée que celle des limites de la propriété; aucun noir ne pense Jamais à dépasser, en récoltant, ce petit bout de bois béni par le féticheur. Sa superstition l’en empêche.
On place généralement ces indications aux quatre coins d’un champ.
Il nous reste à parler de la dernière classe d'habitants de la région : les esclaves. L'histoire de l'esclavage, sur la côte de Guinée, mérite notre attention.
On a accusé à tort les Européens d’avoir fait nattre cette coutume dans ce pays; il est prouvé, au contraire, qu'elle existait depuis bien longtemps chez les indigènes, lorsque les blancs firent pour la première fois leur apparition.
Il faut croire que ce sont les Malais, puis les Arabes, qui ont dû commencer à répandre sur le pays la coutume d’avoir des esclaves.
Nous croyons cependant que iles Européens, s'ils ne créèrent pas l'esclavage, contribuèrent beaucoup à son expansion en inaugurant l'exportation en grand, le trafic humain à l'extérieur.
Ils demandèrent tellement d'esclaves, qu'ils furent cause des guerres que les nations se firent dans le seul but d’avoir des prisonniers ; ils furent si exigeants, ils surent si bien spéculer sur la cupidité naturelle du noir, que l’esclave devint un article de vente courant abondant sur les marchés; enfin ils changèrent l’esclavage indigène, dont nous parlerons tout à l’heure, en un commerce d'hommes qui rendit tristement célèbre cette partie du
. golfe de Bénin.
s# Au début de l'établissement des blancs sur la côte, leur com- #
merce se borna à l'or et à l’ivoire ; après la découverte de l’Amérique, on commença à tenter, dans cette nouvelle partie du monde, les immenses cultures qui devaient faire sa richesse. Au Brésil, les naturels du pays avaient en partie succombé dans les guerres de l'invasion européenne; une multitude d’entre eux avaient été sacrifiés à la sûreté des nouveaux arrivants, et le reste, réfugié dans les savanes, ou impropre à la culture, laissait les colons sans moyens de faire prospérer leurs plantations.
C'est alors que les Portugais songèrent à demander à l'Afrique le personnel nécessaire à leurs colonies ; comme le noir ne s’expatrie pas volontiers, ils n’eurent que la ressource d'acheter et d’emmener deforce ceux qui refusaient — et tous étaient dans ce cas — d’y aller de bonne volonté.
La traite commença ainsi, vers la fin du quinzième siècle. Les navigateurs découvraient de nouveaux continents dans toutes les parties du monde, et toutes les puissances européennes créaient des colonies où le naturel avait été décimé ou mis en fuite, el où il fallait du personnel pour recomposer la population.
Après les Portugais, les Hollandais, les Danois, les Anglais, puis les Français, s’établirent sur la côte dite des Esclaves et se mirent à faire la traite avec activité. Tous les établissements qu'ils construisirent furent dans ce but de trafic. Bondés de marchandises et d'esclaves, armés en cas de révolte, les forts européens dépeuplèrent la Guinée pendant trois siècles. La traite se faisait, en plus de la région dont nous parlons, sur toutes les parties de la côte.
Les Portugais avaient cinq établissements importants, les Anglais neuf, les Hollandais onze, les Danois six et les Français autan!!. Ces établissements étaient composés d’un personnel discipliné, plutôt de soldats que de commerçants.
La France ne pouvait même pas trouver le nombre d'esclaves qui lui étaient nécessaires pour ses colonies d'Amérique. Louis XII faisait payer une prime à titre d'encouragement aux armateurs étrangers pour l'importation d'un esclave à Saint-Domingue.
Les nations européennes, si contraires aujourd’hui à la traite, n'avaient pas, comme on le voit, les mêmes idées à cette époque. Tous les anciens auteurs, suivant les idées de leur temps, parlaient de l'esclavage comme d’une chose toute naturelle ; on regardait un nègre comme un être inférieur ; on le connaissait d’ailleurs à peine, et c'était une marchandise comme une autre. Les premiers esclaves vinrent d’abord du Sénégal, de la Gambie, puis, plus tard, de Sierra-Leone, et enfin, surtout de la partie de la côte de Guinée à laquelle ils donnèrent leur nom.
Nous empruntons aux anciens voyageurs * quelques détails curieux sur la façon dont se pratiquait la traite à cette époque.
Il y avait plusieurs moyens, pour les indigènes ou pour les Européens, de se procurer des esclaves. De tous côtés les tribus étaient en guerre, et l’on ne songeait de part et d’autre qu’à faire des prisonniers; les grandes nations comme le Dahomey, le Yorouba, faisaient d'immenses razzias chaque année et dépeuplaient des régions entières à chacune de leurs expéditions.
Avant que toutes les petites tribus fussent exterminées par les grandes et que les esclaves devinssent aussi difficiles à trouver qu'ils l'étaient à la fin du dix-huitième siècle, il existait plusieurs
4. Un seul au Dahomey (Whydah), un à Ardres, un au Bénin, un au Calabar, un à la Côle d'Or, sans compter deux ou trois au Sénégal.
2. Père Labat, Français, 1730 ; Erdman Isert, Danois, 1393; G. Bosman, Hollandais, 1705; R. Norris, Anglais, 1790 ; L. de Lima, Portugais, 1720.
202 LE DAROMEY.
façons de procéder pour satisfaire aux besoins incessants de la traite. La guerre était le moyen le plus expéditif; des gens, ‘jusque-là amis, en venaient aux mains sans autre motif qu'un prétexte futile dont aucun d’eux n'était la dupe.
D'autres fois, au lieu d’avoir recours à une expédition, on se contentait de part ou d'autre de se surprendre, la nuit, dans un village, et de disparaître avant le jour; de nombreuses affaires de ce genre furent patronnées par les Européens. Dans ce dernier cas, les gens étaient mieux équipés et armés ; ils étaient sous la conduite de chefs guidés par les conseils des Européens, lesquels s'y prenaient beaucoup mieux. Les résultats étaient souvent très satisfaisants, et il y avait fort peu de risques.
Profitant du lourd sommeil des habitants, les maraudeurs s’introduisaient dans le village avec le plus grand silence. Ils entr'ouvraient les portes après avoir écouté au dehors si rien ne troublait la tranquillité ; les habitants étaient surpris, bâillonnés, garrottés avant de s'être réveillés, et les voisins mêmes n'avaient rien entendu. Les vieillards étaient laissés, et tous les hommes, femmes et enfants valides, emmenés au dehors du village où ils formaient un COnvoi.
Si un habitant, éveillé par hasard, poussait un cri d'alarme, il était mis à mort, et les maraudeurs gardaient l’immobilité jusqu’à ce que le calme fût rétabli, dans le cas fort douteux où ce cri eût réveillé quelqu'un.
D'autres fois, les blancs mettaient eux-mêmes la main à ces sortes d'entreprises, mais jamais dans les endroits où ils avaient des comptoirs ; ils prenaient un de leurs navires et se rendaient sur des points de la côte où il n'existait aucun établissement. Dès que le navire jetait l’ancre à l'entrée d’une rivière ou dans une petite baie, les indigènes, selon leur coutume, se rendaient en foule au navire, montés sur leurs petites pirogues, et apportant des fruits ou des produits du pays qu'ils voulaient échanger contre des objets européens. On les laissait monter à bord, convaincus qu'ils étaient de leur sûreté, et, au moyen de ruses savantes pour les isoler les uns des autres, ils étaient presque tous garrottés et jetés à fond de cale avant que l’alarme fût donnée. Ces pauvres gens payaient cher leur visite au navire. Tous ceux qu'ils avaient laissés à terre, famille, femme, enfants, ne devaient plus Jamais les revoir.
Il en coûta parfois beaucoup aux Européens d’avoir procédé
avec tant de déloyauté. Mais, malheureusement, ce furent souvent les innocents qui furent punis pour les coupables. Des navires venus dans des intentions tout à fait pacifiques, après les négriers, virent surprendre et massacrer leurs équipages après les plus horribles tortures. Les indigènes se vengeaient des blancs, qui, pour eux, étaient tous de la même famille et responsables de leurs actions les uns vis-à-vis des autres.
En plus de ces tentatives dans le but de faire des prisonniers, il se produisait à chaque instant des abus isolés de la part de tout le monde.
L'homme libre, qui vendait, hier encore, des esclaves aux Européens, se trouvait captif aujourd'hui et enchaîné peut-être à ceux qu’il avait amenés. C'était au plus fort, au plus rusé que restait la victoire, et encore trouvait-il lui-même son maître un jour ou l’autre. Au Dahomey, la moindre peccadille motivait l'envoi du coupable à l’un des forts, ce gouffre insatiable et toujours ouvert.
Le roi faisait argent de tout. Sans vendre, par principe, aucun de ses sujets sans motif, il faisait de l’esclavage la punition de fautes qui, en d’autres temps, eussent encouru la peine de mort ou même l'emprisonnement.
Au Dahomey, de tous temps, il n’en a pas fallu beaucoup pour réduire un homme à cette extrémité. À chaque instant, le monarque envoyait aux Européens un malheureux qui était joint immédiatement aux convois que l'on préparait sans cesse. Ses propres femmes, nous l'avons dit, n’en étaient pas plus exemptes que les chefs ; tous esclaves, et ne changeant pas, selon lui, de situation en pareil cas.
Chacune des nations voisines du Dahomey paya, au temps de l'esclavage, son tribut à la traite. Les négriers, au bout de quelques années de pratique, avaient fini par lire dans les tatouages d’origine avec sûreté, et distinguer les indigènes de ces différents pays qui n'avaient pas tous la même valeur sur le marché, en raison de leurs diverses provenances.
Ce qui viendrait à l'appui de notre hypothèse, qu'au début il y eut un grand nombre de races qui formèrent les populations actuelles, c’est que les commerçants avaient parfaitement appréclé les qualités ou les défauts qui caractérisaient telle ou telle race, et que l'expérience leur avait appris qu'elles différaient totalement l’une de l’autre.
Les Aradas (pays au nord-est du royaume d’Ardres dont il
n'existe aucune trace aujourd'hui) faisaient, d’après les négriers, d'excellents serviteurs, dévoués, habitués à être pliés sous le joug, dès leur âge le plus tendre, par un gouvernement despotique.
Les Nagos étaient d'assez bons esclaves.
Les Fons ou Dahomiens ne valaient, paraît-il, pas grand'chose ; ils se suicidaient, étaient paresseux, faux ou voleurs.
C'est bien là le portrait de ces gens-là, mais on conçoit difficilement qu’ils ne supportent pas l'esclavage, qui, si dur qu'il soit, est un paradis à côté de l’existence qu'ils mènent chez eux avec leur roi. Nous avons remarqué, d’un autre côté, que, hors de chez eux ou avec n'importe quel étranger, ils sont fiers, pleins d'amourpropre et gonflés d'orgueil pour leur pays et leur souverain.
Les Tabous (Kroomen) ne valaient absolument rien, à moins d’être pris fort jeunes ; à l’âge adulte, quoique forts et aptes à tous les travaux, en même temps qu'intelligents, ils ne se résignaient jamais à être esclaves.
Les Eyos étaient durs au travail, courageux et hardis ; mais ils semaient la révolte parmi les autres et ne travaillaient qu'à reconquérir leur liberté.
Aux Minahs revenait encore la palme sur les autres races ; ils étaient considérés comme excessivement intelligents, aptes à tous les métiers, hormis la culture, trop brutale pour eux; on leur reconnaissait de l'honneur. de la raison, du bon sens, de la fidélité, de la bravoure en face du danger.
Les Accraëns, les Fantis, les Aquamabous, les Denkeras et autres peuplades de la Côte d'Or étaient à peu près cotés de même sur le marché.
Ce triage minutieux était fait par les trafiquants, au milieu de la foule qu’on leur amenait, avec beaucoup de perspicacité.
La composition du personnel était la même dans tous les établissements de traite. On avait des courtiers noirs qui couraient la ville chaque matin, demandant aux négociants s’il leur était arrivé des esclavest; ce courtier était accompagné d'un agent européen et d’un chirurgien qui, le mètre en main, mesurait les captifs, les examinait minutieusement et donnait son avis au point de vue médical; en cas d'acceptation par le chirurgien, l’agent traitait l'affaire et donnait au négociant un bon en marchandises
1. À Whydah, les courtiers n'étaient pas nécessaires du temps du chacha ; ‘il avait le privilège de la traite ct traitait directement avec les comptoirs.
pour la valeur. Il imprimait ensuite, sur le corps des esclaves, la marque à feu du comptoir qu'il représentait.
La visite du chirurgien rappelait la commission de recrutement dans l’armée, ou plutôt l'examen d'un cheval douteux par des maquignons experts. On amenait les noirs sans vêtements, on examinait leurs yeux, leurs dents, tous les détails de leur constitution; puis, on les faisait marcher, courir, remuer et étendre les bras et les jambes, tourner la tête, plier l’échine, porter un fardeau, etc. On ne voulait pas être trompé sur la marchan-. dise; on fraudait d’ailleurs sur cet article aussi bien que sur les autres.
On cite cet exemple de négriers acheteurs qui avaient recours à tous les moyens pour ne pas être induits en erreur; comme l'âge préféré pour un esclave était de douze à quinze ans, à cause de la facilité qu’on avait alors de les dresser, on payait plus cher les jeunes captifs que les vieux ; les vendeurs, à défaut de jeunes gens, essayaient de faire passer pour tels des hommes de vingtquatre à vingt-cinq ans. Or, le noir le plus imberbe en apparence a un duvet rugueux sur les lèvres et les joues lorsqu'il atteint cet âge ; la race de la Côte d'Or, elle, a sa barbe au même âge que le blanc. Aussi les marchands les rasaient-ils si soigneusement, que le toucher le plus délicat n’eût pu découvrir sur leurs joues aucune trace pileuse. Les négriers connaissaient tous ces trucs, et chaque fois qu’on leur amenait un esclave soi-disant Jeune, ils s’assuraient de son âge en lui passant la langue sur les joues et le menton; s’il y avait fraude, cet organe, par sa délicatesse, leur indiquait ce qui eût échappé au toucher et aux yeux.
Les prix pour les esclaves étaient fixés d'avance. On donnait, au choix, pour un homme : 100 francs en cauris, cinq dames- Jeannes d’eau-de-vie, cinquante pièces de calicot, 300 livres de poudre, vingt-cinq à trente fusils, quarante à quarante-cinq barres de fer, douze pièces de guinée bleue; pour une femme, au choix également : dix pièces de guinée bleue, blanche ou d'autre couleur, vingt grosses de pipes à fumer de Hollande, et dix pièces au choix parmi d’autres tissus variés. On payait, de plus, des droits en esclaves à chaque embarquement sur un navire; ces impôts étaient payés d'une façon bizarre : le roi envoyait trois captifs ; les principaux chefs, deux chacun; ces malheureux ne valaient rien, étant des vieillards ou des enfants pour la plupart, mais il fallait que les négriers les payassent comme bons. C'était une
re
manière indirecte, de la part du roi, de soustraire quelque chose aux Européens à cette occasion.
Après l'achat, venait, comme on l'a vu, la marque des esclaves. L'instrument dont on se servait, à cet effet, était une lame d’argent présentant son tranchant et contourné de manière à former, en sens inverse, les lettres initiales ou les armes de la compagnie. On la faisait chauffer à blanc, et après avoir passé du suif sur l'endroit destiné à recevoir l'empreinte, on mettait dessus un papier mince huilé sur lequel on posait la marque. La chair s'enflait aussitôt, et après la guérison de la brûlure, les lettres désormais ineffaçables apparaissaient en relief.
L'endroit où l’on posait la marque différait selon les compagnies ; c'était généralement le bras, l'épaule, le dos, l'estomac ou la poitrine.
Les précautions sanitaires, indispensables à une grande réunion d'hommes dans un espace restreint, n'étaient nullement observées. En attendant que leur nombre fût suffisant pour un embarquement, les esclaves étaient jetés dans des locaux étroits et incommodes, avec la chaîne aux pieds. On leur donnait à manger dans de grands plats contenant chacun la ration de sept ou huit d’entre eux. Le jour de l’'embarquement, au nombre de cinq cents environ, ils étaient conduits à la plage, et entassés dans la cale ou l’entrepont du vaisseau négrier.
Les règlements de la Compagnie des Indes prescrivaient d’emporter des tambours et des instruments indigènes pour les distraire pendant la traversée. Il fallait les faire monter sur le pont afin de prendre l'air dès qu’on ‘aurait perdu les côtes de vue, etsurtout partir tout de suite après l’embarquement afin qu'ils puissent quitter l’entrepont. Mais ces prescriptions, ainsi qu'une foule d’autres précautions sanitaires, n'étaient pas observées la plupart du temps; des maladies causées par la malpropreté, la raréfaction de l’air ou la mauvaise nourriture décimaient souvent les cargaisons.
Au lieu de leur donner une alimentation venant de leur pays, à laquelle ils étaient habitués, on servait aux noirs des vivres avariés, achetés au rabais sur les marchés d'Europe. Leur seule nourriture consistait en grosses fèves bouillies avec un peu de sel ou quelque farineux du même genre. Ce repas, deux fois par jour et pendant toute la traversée, était nuisible à beaucoup d’entre eux et causait bon nombre de maladies.
À tous ces inconvénients dont souffraient les esclaves se joignait une peur atroce de l’Européen; la plupart étaient persuadés qu'ils allaient être mangés et qu'ils étaient emmenés comme viande de boucherie.
Comme, parmi leurs tribus, il y avait des cannibales, ils trouvaient tout naturel que les blancs eussent le même goût. Mais la plupart d’entre eux ne pouvaient s’habituer à l’idée de servir euxmêmes aux repas. Aussi les cas de désespoir, suivis de suicide, étaient-ils nombreux, et toute l’éloquence de l'équipage ne pouvait les persuader que c'était un faux bruit répandu parmi eux.
Les chirurgiens du bord avaient l’ordre strict de cesser les études qu'ils avaient l’habitude de faire sur les cadavres, car rien ne pouvait mieux renforcer les noirs dans leur préjugé que de voir ouvrir et disséquer le corps d’un de leurs semblables.
En arrivant en vue du nouveau monde ou de la terre où l’on se rendait, les règlements prescrivaient encore de faire raser les esclaves, de leur donner de l'huile pour se frotter, d'augmenter leur nourriture, de les faire danser et chanter, de les caresser, de mettre enfin tout en œuvre pour les tenir dans la Joie.
Le commerce des esclaves était le seul qu'on fit à Whydah. Il n’y avait ni or ni ivoire, ou du moins ils ne se rencontraient qu'en très petite quantité. Le royaume fournissait à lui seul annuellement une moyenne de vingt mille esclaves au minimum. Tout le reste de la côte n’en donnait guère plus du double, ce qui porte à deux millions pour la Guinée seulement le nombre de noirs importés en Amérique ou ailleurs, de la fin du quinzième siècle à celle du dix-huitième siècle.
L’esclavage, c'est l’histoire du Dahomey; c'est la source de sa grandeur, de sa réputation guerrière ; c'est le mobile de toutes ses expéditions, heureuses ou malheureuses ; c’est la cause, mauvaise aujourd'hui mais bonne autrefois, pour laquelle la nation versa tout son sang sur les champs de bataille. Il n'y a pas un Dahomien, peut-être, qui n'ait un ancêtre mort à la guerre. Les colonies d'Amérique doivent en grande partie au Dahomey leur situation actuelle. Qui eût apporté la richesse, le commerce par la culture, sans les esclaves ? Les planteurs eussent-ils payé des Européens pour le défrichement de millions d'hectares ? Non, sans doute, pas plus qu'ils ne soumirent le fier Indien, qui restera libre jusqu’à l'extinction de sa race.
Il est impossible de parler de l’histoire du Dahomey sans s’ar-
rêter à l'esclavage qui fut naguère sa seule raison d'être. Quand la traite fut abolie, la splendeur dahomienne tomba pour ne plus se relever. Comme ons verra plus tard, la cour du roi égalait, comme faste et comme richesse, ce qu'un Européen avait pu voir de plus grandiose : l'or coulait à flots; le pays avait la puissance guerrière et, en plus, l'opulence; les grandes fortunes ne se comptaient pas, et le roi, qui avait plus de biens qu'il n’en pouvait gaspiller, ne convoitait ceux de personne.
Désormais, tout n'était plus que pauvreté, misère; la cour ne possédait plus que la réputation d'autrefois ; les grandes fortunes avaient sombré, dès que la source en fut tarie, entre les mains imprévoyantes qui les avaient amassées sans peine. Le roi vivait en pressurant ses sujets, les chefs mendiaient, et le peuple, débarrassé de ce fantôme menaçant qui s'appelait l'esclavage, travaillait en retour dix fois plus qu’autrefois, pour donner à manger au monarque. Quelle chute ! Et tout cela par la suppression de la traite.
Vers la fin du dix-huitième siècle, comme on sait, la plupart des nations européennes votèrent l’abolition de l'esclavage; les grands partis d'abohtionnistes et d'anhi-abolitionnistes se formèrent de tous côtés; au déhut, pourtant, on continua la traite comme autrefois; seulement, on déguisa l'achat sous une signature de contrat portant engagement volontaire pour une durée de cinq ans’.
Les grands comptoirs, la plupart patronnés par ileur gouvernement, se retirèrent et la traite fut terminée; de fait, le petit trafic qui continua jusqu'à nos jours sur une échelle insignifiante n'apporta aucun bien-être à la situation financière du pays.
Quoique cela puisse choquer certaines opinions, nous pensons que, si la traite était répréhensible par la façon dont l’homme « traitait » son semblable, elle était, comme résultats, une entreprise plutôt philanthropique.
On arrachait — malgré lui, nous l’accordons —un homme à l’ignorance, au fétichisme, à un esclavage mille fois plus dur que celui qu'on allait lui imposer; on en faisait un chrétien un peu instruit et ayant, après quelques années de travail, une situation comme il n’aurait jamais pu en espérer une chez lui. il faut voir l'existence abjecte que mène le Dahomien et tout nègre dans son propre pays pour être persuadé qu'il ne peut en exister de pire.
{. De nos jours, on procède de cette façon à Whydah ; on faisait encore des embarquements nocturnes en janvier et février 1890.
Le noir vivant en Amérique avait sa case, sa femme, ses enfants. Lorsque le travail était lerminé, il était libre. La besogne n'était pas non plus aussi dure qu'on l’a bien voulu dire. Les âmes tendres, qui s'exaltent sur le sort de ces pauvres créatures qu’elles ne connaissent pas (tous ceux qui ont vécu pendant longtemps au milieu des noirs regrettent souvent que la traite n'existe plus), nous représentent «le pauvre nègre courbé, du matin au soir, sous les rayons d'un soleil torride, accablé de coups, pendant douze mois de l’année ; les planteurs, le fouet en main, ne lui laissant pas un instant de répit, les tortures qu'on lui inflige » et une foule de choses destinées à apitoyer le public.
Qu'on se tranquillise en lisant les ouvrages des anti-abolitionaistes ! Quant à nous, nous avons vu une foule de descendants des anciens esclaves qui sont revenus dans le pays natal de leurs parents, et les détails que nous avons recueillis sont bien moins alarmants sur la situation qu’on faisait aux noirs importés en Amérique, au Brésil, par exemple.
Nous dirons d’abord que le soleil torride est aussi indifférent au noir de Guinée que la pluie au Parisien, il ne remarque que son absence.
Quant à la culture, tout le monde sait qu’elle se compose invariablement du défrichement, du semis, de l'entretien et de la récolte, qu'ii s'agisse de canne à sucre, de tabac, de café, de cacao ou de tout autre végétal. Or, sauf le défrichement, le pauvre noir reste neuf mois de l’année sans dur travail.
Le fouet seul n’est pas une imagination ; c’est un stimulant indispensable. Nous l'avons dit : le noir est excessivement paresseux et indolent ; le châtiment corporel seul est susceptible de lui faire de l'effet. Nous avons longuement parlé de son insouciance, de son indifférence, de sa froideur. Les raisonnements les plus chaleureux, les adjurations les plus véhémentes n’ont aucune influence sur son moral ; tout cela ne fait qu’attirer sur ses lèvres ce sourire bête ou faux qui révolte l’homme le plus patient.
Les rois nègres le savent, eux qui se font si bien obéir; ils ne conservent leur influence que par la chicote!, l’emprisonnement avec privations et la peine de mort.
Les planteurs n'avaient que ce moyen de faire travailler ceux
1. Chicote, fouet en portugais ; paquet de branches fines et flexibles dont on sc sert au Dahomey pour les châtiments corporels.
qui cherchaient à tromper leur surveillance. Les noirs, à ce régime, devaient tôt ou tard être soumis et obéissants. Il est certain que les coups n'étaient nécessaires qu’au début; mais on n'avait aucune raison pour les maltraiter; au contraire, un homme malade ou estropié était une perte pour la plantation.
Les anciens esclaves avaient leurs jours de fète et de repos, leurs gratifications, leurs cadeaux mêmes; leurs enfants étaient instruits et élevés ; ils n’étaient pas malheureux.
Au Brésil, les enfants recevaient une petite éducation, ils étaient baptisés, s’habillaient à l’européenne. Au fur et à mesure que prenait naissance ce grand mouvement abolitionniste qui vient de se terminer par leur émancipation, les descendants des premiers esclaves abandonnèrent en partie la culture, embrassèrent des professions diverses, furent laissés libres de voyager et ne regardèrent plus les maîtres de leurs parents que comme des vieux protecteurs.
Plusieurs d’entre eux, un grand nombre même, vinrent dans la patrie de leurs parents; on trouve ainsi partout aujourd'hui à Whydah, à Lagos, à Porto-Novo des notrs brésiliens. Venus pour la plupart alors qu'ils étaient jeunes, ils occupent actuellement le même rang que les mulâtres réellement brésiliens et sont entre le blanc et l'indigène. Leur position est, en général, fort honorable ; ils se comportent comme des gens qui ont reçu de l’éducation et doivent en somme à l'esclavage d'être aujourd’hui des « messieurs » notables, au lieu de vivre sous le joug indigène comme ceux qui n'ont pas quitté le pays. Ils ont un peu voyagé, un peu vu et fréquenté l’Européen, copié ses usages: il ne leur reste plus du noir que la couleur. Ils vivent comme les étrangers, en dehors des détails pénibles des lois indigènes, et sont, enfin, fort heureux dans le pays où leurs parents ont tant souffert.
Ces noirs brésiliens forment aujourd'hui une bonne partie de la population civilisée'. Disons, en passant, qu’ils ont des esclaves à leur tour et qu'ils ne sont pas, pour ces derniers, partisans de l'émancipation. Ils ont l’innocente manie de s'appeler créoles, ne sachant pas au juste que ce mot signifie « personne née dans les colonies, de parents européens ».
Au Dahomey, les Brésiliens ont été assez persécutés. Mais qui
1. Quelques-uns d'entre eux, chez qui le noir a repris le dessus, se sont fait mahométans afin d'être polygames.
ne l'est pas dans ce pays où les blancs mêmes sont le jouet des autorités locales ?
Nous venons de suivre l’esclave emmené en Amérique; il nous reste à parler de celui qui forme une bonne partie de la population dans son pays.
L'esclave indigène ne peut se plaindre de sa situation; il est regardé plutôt comme le fils de son maître que comme son serviteur ; ille nomme d’ailleurs son pére.
Jeune, il a été traité comme les enfants de la maison avec lesquels il a grandi, homme, il vit avec son maître, mange ou travaille avec lui et comme lui, quand celui-ci n'est pas assez riche pour faire faire toute sa besogne. Il partage ses joies et ses douleurs, son bien-être ou sa misère. Son existence est celle de tout le monde; il n’est esclave que de nom, soit comme fils d’un ou d'une esclave, soit parce qu’il a été acheté. Parfois, il est plus malheureux; son maître le maltraite, le bat pour des peccadilles, le vend même à d’autres. Comme ses enfants sont esclaves comme lui, le maître en dispose et les vend à qui bon lui semble, malgré ses supplications. Mais, il faut le dire, ces cas sont exceptionnels : on se sépare rarement d'un esclave ou de sa famille, s'ils ne commettent aucun acte qui mérite ce traitement sévère.
Ce genre d’esclavage est peu répandu au Dahomey en dehors des hautes classes, parce que tout le monde est pauvre. Mais à Porto-Novo, au Yorouba, aux Popos, à la Côte d'Or’, où chacun peut garder ce qu'il a amassé, presque toutes les familles ont des esclaves et, plus elles en ont, plus il y a de bras pour augmenter leur richesse. Si l’esclave a amassé quelque chose, par son travail ou la libéralité de son maître, celui-ci en hérite à sa mort.
Souvent, celui auquel il appartient le laisse libre de faire ce que bon lui semble, pourvu qu'il loge chez lui, se nourrisse et lui apporte chaque semaine une somme fixée. D'autres fois, il lui donne un Jour sur sept pour travailler pour son propre compte.
L'esclavage sera, avec le fétichisme, un des usages que la civilisation mettra le plus de temps à faire disparaître. 1l est accepté de part et d'autre avec cette simplicité que donnent les anciennes
1. Ce qui prouve que la situation de l'esclave n'est pas pénible, c’est que dans tous ces endroits qui sont sous l'influence ou sous le gouvernement de nations curopéennes, aucun d'eux n’a cherché à s'affranchir, ce qui lui serait facile, nos lois élant connues à cet égard.
coutumes. Le maître ne voit dans l'esclavage qu'une augmentation de famille destinée à accroître le bien-être commun.
L'esclave, trop insensible au moral pour se révolter du titre, n’est pas malheureux au physique, et c’est tout ce qu'il demande. D'ailleurs, l'homme libre ne devient plus esclave comme autrefois ; il aurait dans ce cas à regretter, s’il ne manquait pas d'amourpropre, cette liberté factice où il était peut-être dans la misère et sans famille,
L’esclave, aujourd’hui, est fils d’esclave presque toujours, ou bien, volé fort jeune à des parents libres, il a été élevé comme tel. Il ne cherche pas à sortir de sa position; il ne se relève Jamais. Se croyant un être inférieur ou désespérant d’avoir jamais les faveurs sociales dont jouissent les hommes libres, il vit et meurt comme une bête résignée.