‹ Le DahomeyChapitre 57 sur 92 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Rapport des sexes entre eux. — Rapports des noirs entre eux comme compatriotes ou voisins. — Formules de politesse. — Rapports avec les étrangers et les Européens en général. — Jeux et arts d'agrément. — Chants, danses, instruments de musique. — Bonneteau et prestidigitation. — Les conteurs et leurs fables. — Guerre et paix. — L'armée dahomienne, son origine, sa formation, ses grandes expéditions.

S'il y a quelque chose à dire à l'avantage du noir, c’est, à coup sûr, en ce qui concerne ses mœurs et ses rapports avec les siens. Les unions, même au dernier degré de consanguinité, ne sont pas en usage chez lui; les mariages ont toujours lieu entre deux familles n'ayant ensemble aucune parenté.

Dans la famille, malgré la promiscuité causée par la petite dimension de l'habitation, il règne un grand respect entre les différents membres. On ne voit jamais ni on n'entend pas que le noir commette chez lui ou dehors aucun acte que la morale réprouve.

Dès qu'il a un enfant, le nègre laisse complètement la mère aux soins qu'il réclame ; pendant les trois ans que dure l’allaitement, il n’a plus avec elle que les rapports d’un voisin obligeant, et elle se consacre entièrement à son rejeton.

Les femmes d’un mari commun ne montrent pas entre elles cette jalousie particulière aux peuples monogames ; elles vivent généralement en bons rapports et celles qui n’ont pas d'enfants prennent soin de ceux des autres comme s'ils leur appartenaient.

Quand deux noirs se rencontrent dans la rue, il est, pour eux, d'usage d'échanger quelques marques d'intérêt réciproque, non par amitié, mais parce que c’est une coutume. Ils parlent sans discontinuer, quelquefois pendant plusieurs minutes, se demandant l’un à l’autre des nouvelles de ce qui les intéresse. Le dialogue suivant s’échange presque invariablement : « Bonjour,

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comment allez-vous ? Bonjour, et votre case ? BoaujJour, et votre femme ? Bonjour, et vos enfants ? Et votre père ? Votre mère ? Et la récolte ou le commerce? Bonjour, bonjour... » Et ils s’éloignent, répétant dix fois le mot o£ou (bonjour), sans se retourner, et jusqu’à ce qu'ils ne s'entendent plus.

En répondant à une question, les noirs ajoutent: Par la volonté de Dieu, ou la grâce de Dieu, merci à Dieu, etc., surtout lorsqu'ils donnent des nouvelles de leur famille.

1l faut que deux individus soient brouillés ou qu'ils ne se connaissent pas du tout, pour passer sans se dire un mot, et souvent même, dans le dernier cas, ils échangent un okou froid et sans répétition.

Les formules de politesse sont nombreuses ; il y a des mots différents pour se saluer le matin, à midi, après midi, le soir, la nuit, ainsi que des formules pour se complimenter à toutes ces heures.

Le salut de la tête, de la main ou de la coiffure est une chose inconnue. Lorsqu'ils se rencontrent, les indigènes ralentissent le pas, s'arrêtent à 3 ou 4 mètres l’un de l’autre et échangent leurs salutations quelquefois même sans se regarder ; ordinairement, ils ralentissent, mais ne s'arrêtent pas.

Dans les villes où il y a des Européens, ils commencent à se donner la main assez gauchement.

Ce qui précède ne comporte que la politesse d’égal à égal.

Lorsqu'il rencontre un chef quelconque, cabéçaire, larry, féticheur, l’indigène doit se jeter à plat ventre, embrasser la terre, une, deux ou trois fois, selon le rang du supérieur, et, se relevant à demi sur ses coudes, faire claquer trois fois le médius droit dans la paume de la main gauche. Il se relève ensuite et attend qu’on l'interroge ou qu'on le congédie. Les grands euxmêmes en font autant aux chefs au-dessus d’eux, au mingan, au roi; avec ce dernier, ils restent souvent par terre cinq minutes. À la cour de Dahomey, ils prennent de la terre, de la poussière ou de la boue, selon l’endroit, et s’en couvrent la tête et la figure en signe d'humilité. Tout le peuple en fait autant partout dans le Dahomey, spécialement à la Gore, quand on prononce le nom du roi ou qu'on va transmettre un de ses messages.

Les chefs entre eux se donnent deux doigts de la main et font claquer les autres dans le même mouvement. Cette manière de se saluer est fort bizarre et il faut l’apprendre. C’est une de ces

choses si particulière, si typique, qui caractérisent les mœurs dahomiennes et qu'on ne voit nulle part ailleurs.

Les femmes du roi ou des chefs sont également l’objet d'un grand respect ; il est défendu de les frôler en les croisant dans les rues. L'homme qui touche une de ces personnes de distinction a la main coupée et la femme reçoit une bonne correction pour ne pas s'être tenue assez à l’écart dans la rue. Dans les cas d’adultère ou seulement d'apparence ou de soupçon, les deux coupables ou supposés tels sont décapités immédiatement sans autre forme de procès.

Pour éviter, de part et d’autre, ces petits inconvénients, les femmes du roi ou des chefs crient continuellement dans les rues : Ago ! (gare, écartez-vous !). Tout le monde se range de côté et quelquefois même, lorsque la rue est étroite, rentre dans les maisons pour les laisser passer. Quand elles rencontrent des Européens, elles s’écartent d'elles-mêmes. Elles évitent les cohues ; mais, lorsqu'elles vont au marché, elles font autour d'elles un vide, qui prouve combien on craint la colère des maris.

La femme de distinction porte son fardeau sur l’épaule, jamais sur la tête ; avec ces caractères extérieurs, le costume et la coiffure dont nous avons parlé, il est difficile de ne pas la reconnaître à première vue.

Dans la famille, la politesse est également observée ; l'enfant, lorsqu'il est jeune, s’agenouille pour parler à son père et, plus tard, il le traite comme les grands du pays. La femme, également, se met à genoux devant le mari ou le père, et le cadet, quel que soit son âge, a pour son aîné une très grande déférence.

Les noirs se font continuellement des visites de l’une à l’autre case ; ils vivent, à ce point de vue, en excellents rapports.

Le visiteur est toujours bien reçu dans une case, du moment qu'il n'a rien à demander et ne vient que pour causer. La seule chose qu'on trouve toujours à profusion, c’est l’eau. Celui qui a soif peut entrer n'importe où, on ne lui refusera pas à boire. Celui qui vous offre de l’eau ou une boisson quelconque boit toujours une ou deux gorgées avant vous, afin de vous montrer que le liquide n’est pas empoisonné. C’est encore un des usages les plus vieux. De même, avant de boire, vous devez verser une goutte à terre, fût-ce de l'alcool, pour le fétiche, et, si c’est de l’eau, cracher la dernière gorgée, qui ne doit jamais s’avaler.

Lorsqu'un chef rend visite à un autre chef, il y a un certain

cérémonial qu’on observe toujours et qui diffère peu dans tous les pays. Celui qui reçoit la visite reste assis à l’arrivée de l’autre, si ce dernier est d’une condition moins élevée que lui; s’il est, au contraire, d’un rang égal ou supérieur, il se lève, lui donne l’accolade (une accolade décorative, comme celles que nous voyons dans les comédies) ou bien se prosterne à ses pieds, selon les cas.

Avec les étrangers noirs, les relations sont, en général, très froides, parce qu'il y a toujours entre les nations des querelles ou des dissensions intestines au courant desquelles les Européens ne sont pas toujours. Si tel n’est pas le cas, il n’y a aucune différence dans les rapports ; on les traite comme des compatriotes.

Il n'en est pas de même de l’Européen ; lui est l'ennemi commun ; on se méfie de lui et, tout en lui faisant beaucoup de protestations de dévouement, on ne l’aime jamais, quelle que soit sa façon d’être et de traiter les indigènes. On sait qu'il a pour lui l'avantage d’avoir beaucoup de marchandises et de cauris et on lui montre, à cause de cet avantage, une déférence et un respect proportionnés.

Au Dahomey, l'Européen n’a pas d'importance ; on le persécute, on lui suscite des ennuis ; les agents des maisons de commerce sont le jouet des autorités indigènes (du moins il en était ainsi avant l'expédition); on prend à plaisir de les déranger, de les faire venir à la gore aux heures les plus chaudes de la journée pour des futilités, de leur fermer les chemins quand ils veulent partir, de leur enlever les serviteurs auxquels ils tiennent, de leur arrôter leur commerce sous un prétexte futile, en un mot de faire tout ce qui est possible pour leur démontrer que le roi est toutpuissant chez lui et que blancs et noirs sont également ses esclaves.

On a vu, dernièrement, la façon dont les Européens, restés à Whydah pendant l'expédition, furent traités par les autorités locales ; sauf leur détention, il y avait peu de changements dans les persécutions habituelles.

On appelle l'Européen, en dahomien, yévo ou, en nago, oïbo; ce mot veut dire celui qui arrive, l'étranger ; l'usage l’a corrompu et en a fait l’équivalent d'homme chaussé; ce qui fait qu’aujourd'hui, s’il veut devenir oïbo, le nègre n’a qu’à s'acheter une paire de bottes.

Ailleurs qu’au Dahomey, les oïbos sont devenus tellement nom-

breux, qu'on a été obligé de distinguer les blancs des noirs; on appelle les premiers oïbos fou/founs (blancs) et les seconds 0i00s doudous (noirs).

Au Dahomey, il va sans dire que la deuxième catégorie n'existe pas et que yévo veut dire blanc. Les sujets du roi n'ont pas le droit de se chausser et ils tiennent beaucoup plus à conserver leur tête qu'à s’orner les pieds.

Les indigènes, en plus du nom général, distinguent les Européens par des sobriquets qui prouvent généralement beaucoup d'esprit d'observation. Lorsque les Européens s’en informent, on leur cache ces surnoms, qu’on prononce rarement devant eux ; mais ils finissent à la longue par les connaître. Les caractères extérieurs déterminent ces sobriquets assez amusants, tels que : petit singe, tête sans poils, la bordelaise, le court, le maigre, barbe rouge, verres aux yeux, le vautour, la fouine, le lézard à tête rouge, le grand couteau, l'employé (celui qui écrit), barbe de bouc, creveite cuite, le crabe, le perroquet, le musicien, citron, ‘ da chauve-souris, etc.

Lorsqu'on éludie le nègre pendant assez longtemps pour juger de son caractère, on arrive, par une observation perpétuelle, à des conclusions assez bizarres.

Comme nous l'avons dit, le noir volera chaque fois qu’il en trouvera impunément l’occasion, sans le moindre scrupule; ce qui le retient, ce n'est pas sa conscience, mais la peur d'être pris. Si vous parlez de vol devant lui, il aura l’air de ne pouvoir retenir son indignation et paraîtra étonné qu’on puisse faire des choses pareilles ; avec ses égaux, il fera sonner très haut tous les sentiments qui touchent à l’honorabilité.

Leurs gouvernants, qui les connaissent si bien, combattent le défaut d'honnèêteté par la superstition.

Pour éviter l'anarchie, les rixes et les désordres qui résulteraient d'une telle liberté de principes, au Yorouba (au Dahomey encore, il y a quelque vingt ans) et aux Popos, celui qui meurt sans avoir payé ses dettes est privé de sépulture.

On conçoit, après ce que nous avons dit des croyances du noir à la nouvelle vie, l’énormité d'une pareille punition ; c’est tout ce qu'on peut trouver de plus sévère pour lui en ce bas monde; la mort, le supplice le plus atroce, ne sont rien, pourvu que le corps soit enterré et puisse prendre le chemin de l’autre vie. Mais le féticheur affirme que ceux qui n'ont pas de sépulture errent sur

la terre, souffrant d’horribles tortures et ne pouvant se plaindre ni manifester leur présence. Lorsqu'ils veulent dormir, le tam- Lam les assourdit ; lorsqu'ils ont faim et soif, ils se trouvent forcés d'assister, invisibles, à des repas de vivants, où la vue de chaque bouchée ajoute à leur souffrance. De plus, ils peuvent attirer toutes sortes de malheurs sur la famille qui les a laissés privés de sépulture.

Le noir a donc une peur atroce d’être destiné à faire une pareille fin. La loi est ainsi et les rois ont touché juste en la promulguant. Tout créancier non payé et ne renonçant pas aux poursuites à la mort de son débiteur a le droit de s'opposer à son enterrement, si les parents, amis ou autres personnes n’acquittent pas la dette le jour du décès. Ces circonstances donnent lieu quelquefois à des scènes assez touchantes ; la femme et les enfants, pour permettre l'enterrement, s’hypothèquent eux-mêmes en contre-valeur de la dette et deviennent les simili-esclaves du créancier jusqu'à ce que leur travail ait payé la somme due. D’autres fois, un ami ou un parent avance le montant, mais c’est rare.

Le plus généralement, aucun membre de la famille ne se dévoue ainsi. On fait cette réflexion que c’est chacun pour soi en ce bas monde, sans penser que c’est souvent pour le bien-être commun que le mort s’est endetté ; on fait même ainsi des économies : pas d’enterrement, pas de fête, ni funérailles, ni banquet. On n’a même pas à pleurer non plus ; c'est sans témoin.

On enveloppe le défunt dans un grand pagne et on va le déposer sur une claie en dehors de la ville. Quelquefois, plusieurs mois après, la famille paye la dette et reprend les restes de celui qu’elle a perdu ; les funérailles ont alors lieu de même façon que s’il était mort la veille. Aussi le noir, lorsqu'il a une petite dette, travaillet-il tant qu'il peut pour s’acquitter.

Au Dahomey, le même usage eut lieu jusqu’au temps du roi Gièlè ; il promulgua une loi par laquelle il défendait de faire crédit. Toute opération de ce genre interdisait les réclamations de la part du créancier et était sous sa propre responsabilité.

Il avait l'avantage, s’il était surpris, de perdre son argent et d’être jeté en prison ou décapité pour avoir outrepassé la loi.

Ce moyen radical supprima tout crédit; il s’appliqua également aux Européens; le roi leur signifia qu'ils n'auraient comme créanciers aucun recours contre le débiteur; c'était à eux à ne pas se fier aux indigènes.

Auparavant, le non-payement des dettes au Dahomey donnait lieu à toutes sortes d'abus ; non seulement le débiteur insolvable était privé de sépulture, mais encore le créancier s’emparait de n'importe qui dans la rué et le vendait aux négriers, si l'individu ou sa famille ne Dayaient{pas une dette avec laquelle ils n'avaient absolument rien à faire. À la suite de ces mesures énergiques, des rixes avaient invariablement lieu entre ceux qui devaient et ceux qui avaient payé sans devoir.

À cette triste époque, pour un rien, on était vendu aux Européens; c'était la menace perpétuelle, et chacun s’efforçait ou de payer ses dettes ou de ne pas en contracter.

Beaucoup de ces sommes dues autrefois étaient des dettes de jeu. Le noir est joueur, lorsqu'il s’y met, et l’on cite des individus qui, après avoir perdu ce qu'ils avaient, jouaient leurs femmes, leurs enfants et enfin se jouaient eux-mêmes comme esclaves dans la fureur de la partie.

Il y a de nombreux jeux divers ; chacun d'eux a ses amateurs et la région où il est en vogue.

Les anciens voyageurs disent qu'il y avait autrefois des jeux où les noirs exerçaient leur agilité ou leur adresse. Aujourd’hui, ils n'existent plus, du moins nous n’en avons jamais entendu parler; les seules récréations des noirs sont des jeux de hasard, auxquels on se livre assis et dans le plus grand calme.

Le jeu des cauris se joue à trois, quatre, cinq et six coquillages qu'on secoue dans la main et qu'on jette sur une natte; les cauris tombent alternativement sur la partie convexe ou plate. On parie là-dessus, et selon le nombre qu'il a prédit, le joueur gagne ou perd. Chacun jette à son tour ses cauris et ceux de son voisin en même temps.

Après le Jeu des cauris, il y a celui de /& cheville. Il consiste en un petit carré de bois épais et plat dans lequel sont percés de nombreux trous; les adversaires jouent avec des chevilles qu'ils plantent en un certain endroit après un long moment de réflexion. Ce jeu est, paraît-il, très difficile. Il ne se joue qu’au Dahomey.

Sous le règne de Guëzou, les jeux furent défendus ; tout individu méprisant celte loi était vendu immédiatement aux négriers; mais depuis on a recommencé à Les tolérer. Il est rare aujourd’hui qu'ils soient cause d’excès semblables à ceux d'autrefois.

Un autre jeu est celui des godets. On creuse par terre ou dans un morceau de bois de huit à dix trous alignés par deux et assez

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grands pour y mettre la main fermée; les joueurs, au nombre de deux, ont chacun une rangée. Au début, on met dans chacun des trous trois graines fort dures. Le jeu consiste, en changeant successivement les graines de place, d'arriver à mettre la dernière seule dans un trou vide en face d’un de ceux de l’adversaire bien plein ; on a ainsi le droit de tout prendre. On ne doit pas sauter de trou ; c'est celui qui a pris le plus de graines à l’autre qui gagne la partie. Il y a ainsi un grand nombre d’autres jeux peu variés.

Mais les plus grandes distractions du noir consistent toujours dans des amusements bruyants, tels que la musique, le chant, la danse.

Le noir at-il l'oreille musicale ? Jusqu'à un certain point, oui. La musique,commelacomprennent les nations tout à fait civilisées, est une pure convention, à laquelle nous sommes accoutumés, convention douce et agréable sans doute, mais qui nous est néanmoins particulière ; dès que les règles de l'harmonie ne sont plus suivies, notre oreille européenne en est forcément choquée. Certains airs de chansons nègres nous paraissent horriblement faux, il nous semble que chaque note passe à côté de sa véritable tonalité; et pourtant tous les noirs chanteront cet air de la même façon. D'un autre côté, faites entendre à un nègre les accords les plus harmonieusement fondus de l'orgue, ce dieu des instruments, et cette musique passera dans ses conduits auditifs sans faire d'autre impression que l'étonnement d'entendre sortir d’une’grosse boîte, tant de bruits à la fois; il ne comprend pas notre musique, de même que nous n’apprécions pas la sienne.

Toutes les chansons nègres sont composées sur un rythme lent et monotone ; triste ou gai, le même air est légèrement répété un grand nombre de fois; ils ont des chants spéciaux, des chœurs pour ainsi dire, ces chants se composent alors d’un solo ou couplet et d’un refrain en chœur.

Le Minah, le Popo, ont beaucoup plus de rapprochement dans leurs chants avec notre harmonie que tous les peuples voisins dans larégion. Au Dahomey, on montre fort peu de dispositions à chanter, et au Yorouba et à Porto-Novo, on pousse des cris discordants.

Le Minah est plutôt triste que gai, plus sensible peut-être que ses voisins ; son chant est quelquefois empreint de beaucoup de charme. Ceux qui se livrent au périlleux travail de passer la barre, entonnent au moment du danger des chœurs de leur pays; ces chants, mêlés au fracas des vagues, arrivent au spectateur par

DAROMEF, CA

A. GUITARE EN FAUX BAMROU, — 2. CASTAGMETTES EN OBIER DE LA GÔTE DE KROU, — 3. TAMTAM. 4. CASTAGNETTES EN OBIER DU DANOM 8.— 6. HARVE DE LA CÔTE DE KROU. 7. eLu

bouffées ; c’est comme une complainte harmonieuse et triste qui va au cœur. Quelquefois, pour quelques-uns d’entre eux, c’est le chant de mort, l'hymne du moment suprême. La pirogue chavire, les vagues la couvrent, la frêle embarcation apparaît roulée par les vagues et le requin fait son œuvre destructrice.

Quand il est arrivé un malheur, c’est dans la case que les chants recommencent; d’autres airs, plus tristes encore, pour les funérailles. Ce ne sont pas les cris et les éclats de voix qui accompagnent chez les Nagos de pareilles cérémonies ; c'est une mélopée triste, entrecoupée de reprises à l’unisson où l’on peut distinguer parfaitement les trois parties. On voit que le Minah sait combien la musique peut rendre avec exactitude les impressions morales marquantes, telles que la douleur, la gaieté, tandis que si l’onentend chanter les autres peuples, on ne distingue en aucune façon un enterrement d'un mariage.

Si, en général, le noir n’a pas le sentiment de l'harmonie, on ne peut lui retirer au contraire la perfection dans la cadence. La mesure des airs de danse, des chants est gardée avec la régularité d'un métronome. Les noirs ont ce sentiment poussé à un tel point, qu'ils ne peuvent s’empècher de tout faire en cadence ; les femmes qui pilent du maïs au mortier, le forgeron sur son enclume, le tonnelier sur son fût, le fabricant ‘d'huile piétinant sa purée, travaillent avec des contre-temps parfaitement espacés et qui ne sont pas désagréables à entendre.

Parmi les instruments de musique principaux, il faut en tout premier lieu placer le tam-tam, si toutefois il a droit à ce titre.

Le tam-tam est le compagnon du noir; il l'entend dès qu’il naît et pendant toute sa vie, presque quotidiennement. L’instrument est formé d’un cylindre provenant d’un arbre creusé, mesurant 35 centimètres de haut, 3 d'épaisseur et 20 de diamètre ; une de ses extrémités est un peu amincie à angle droit, tandis que l'autre est recouverte d’une peau de mouton ou de chèvre séchée retenue et tendue tout autour par des chevilles plantées à angle aigu dans le cylindre.

On distingue un grand nombre de tambours de ce genre qui ne varient que par la taille.

Leur son change dans la même proportion et joint à une manière spéciale de les faire résonner, leur attribue à chacun une fonction particulière.

I y a ainsi le tambour de guerre, immense tam-tam mesurant

1®,70 à 2 mètres de haut et qui sert de rappel à de longues distances ; le tambour de deuil, petit tam-tam au son sourd et voilé; ceux des grandes funérailles, connus à la cour du Dahomey et qui produisent un vacarme indescriplible ; le tam-tam des Nagos, arrondi en dessous et sans ouverture, dont on change le son en posant la main dessus; il se joue avec une baguette recourbée ; enfin le tam-tam d'enfant, miniature du tambour commun, le seul joujou qu'on lui donne.

Après le tam-tam, il y a les castagnettes ; quoiqu'elles n'aient aucun rapport de forme avec l'instrument des danseuses espagnoles, elles ont un son à peu près équivalent : elles consistent tantôt en cauris pendues autour d’une calebasse sèche, sur la surface de laquelle on les fait frapper avec régularité, tantôt en graines agitées dans une bouteille en paille au fond dur composé d'un morceau de calebasse sèche.

Les guitares du pays terminent la série. Au Dahomey, à Whydah, on en fait en faux bambou, dont l'écorce soulevée par une traverse rend des sons peu distincts. Une autre forme d’instrument est une calebasse prolongée par un bâton, sur lequel une corde unique a été tendue ; il en existe plusieurs autres du même genre. Tous ces instruments se jouent seuls à cause du peu de son qu'ils rendent; on en pince en chantant à mi-voix.

La plupart des divinités fétiches, Onsé entre autres, possèdent des trompettes d'ivoire faites d’une défense d'éléphant creusée intérieurement. Elles ont le son de la corne des gardes-barrières.

Lorsque les noirs se réunissent pour une fête, ou pour s’amuser, comme ils le font journellement, on ne se sert que du tam-tam et des castagnettes accompagnées de chant. Quelques individus se réunissent, et au bruit du tam-tam tous les voisins accourent faire nombre et chanter en chœur.

La danse est le complément indispensable de ces sortes de réunions. Les exercices chorégraphiques sont peu variés; ils consistent en deux mouvements : un dandinement des hanches et du bassin, qui est tout à fait la danse du ventre qu’on a pu voir à la dernière exposition, et un jeu des omoplates en avant et en arrière par lequel les coudes arrivent à se toucher.

Les hommes dansent rarement en même temps que les femmes; ce sont plutôt un, deux ou trois individus du même sexe qui se relèvent tour à tour. Toute l'assistance, sauf les vieilles gens, y passe généralement.

Quelquefois il se trouve dans la réunion un orateur connu ; on Jui demande alors une histoire. S'il consent, la danse s’arrête, on fait cercle autour de lui et l’on écoute attentivement ce qu'il raconte ; ce sont généralement des fables du pays, des contes, des aventures. Le conteur a, d'habitude, la parole facile et tourne ce qu'il dit de façon à entretenir, dans son auditoire, l'intérêt et la gaieté.

Quelques-unes de ces fables sont plus ou moins immorales ; d’autres, sous forme de légendes, font parler les animaux. Le père Bouche a cité à peu près toutes celles que nous connaissons ; d’autres sont dues à l'imagination plus ou moins fertile du conteur. Elles se composent d'incidents extraordinaires, d’apparitions, où le fétiche joue un grand rôle, ou bien encore ce sont des aventures qui se terminent par une morale sous forme de proverbe, comme : J{ faut dire un avant de dire deux, On a deux oreilles mais on n'entend pas deux mots à la fois, Quand on n'a vu un homme qu'une fois, on ne lui dit pas tu maigris, L'or pénètre mieux que la hache, Le serpent ressemble à une corde, mais on ne le prend pas pour lier, On ne se lève pas de sa naite pour se coucher par terre, Quand un homme t'appelle esclave, tu lui appartiens déjà, etc., etc.

Le conteur, lorsqu'il se fait une réputation, finit par être appelé dans les réunions. et il gagne ainsi sa vie, sans compter tous les repas de fête où il a sa part.

Il existe aussi des prestidigitateurs et des joueurs de bonneteau ; les premiers sont peu habiles : un de leurs principaux tours est de prendre un grand sac en paille où ils font mettre plusieurs objets et où ils tiennent les deux bras; les assistants sont appelés au bout d’un instant à constater que tout a disparu et que le sac est vide; ils se passent des aiguilles d'emballage dans les joues sans se faire saigner, et mangent des charbons ardents et des poules vivantes, tout comme à la foire au pain d’épice.

Les joueurs de bonneteau sont, comme partout, de vulgaires escrocs ; leurs jeux sont les mêmes à peu de chose près, que ceux de leurs congénères européens; ils jouent avec le gogo le jeu des cauris dont nous vous avons parlé, et gagnent neuf fois sur dix.

En plus de ces distractions, on reste des après-midi entiers à bavarder sur ce que font les voisins ou les absents, et comme on n'ignore rien de ce qui se passe par loute la ville ou le village,

chacun ajoute son mot et aide à bien noircir un tel ou tel autre. Ce n’est pas seulement en Europe, comme on voit, qu’on dit du mal des gens par pur passe-temps.

Telle est la vie des noirs en temps de paix; chacun gagne ce qui suffit à le faire vivre et oublie, au son du tam-tam, les misères de l'existence.

Mais voici que les eaux ont baissé, la saison sèche commence ; le roi de Dahomey pense à la prochaine expédition annuelle. Cette année, on marchera sur telle ou telle peuplade; on prendra, comme de coutume, la direction de Porto-Novo, pays commode à traverser, à la population agglomérée et pusillanime, aux cultures abondantes et prêtes, en ce moment, à nourrir amplement les pillards dahomiens. De là, si l'expédition n'est pas assez fructueuse en prisonniers, on poussera jusqu’à un autre point, puis on reviendra à la capitale avant que les eaux remontent. C'est décidé.

Un mot, un simple mot, est dit au grand général des armées : la guerre. Et tous ces hommes, si paisibles, qui dansaient au son du tam-tam et écoutaient avec calme les fables du conteur, ces laboureurs, ces forgerons, ces tisserands, quittent aussitôt la bêche, le marteau, le métier, et prennent le fusil et la cartouchière qui dormaient dans un coin, maculés encore, quelquefois, du sang de l’année dernière.

Ces femmes, qui aidaient leurs maris et leurs pères dans leurs travaux, laissent la case et les petits aux soins des vieillards que leur âge exempte, et suivent les hommes à la capitale, emportant sur leur dos les enfants à la mamelle.

Tous se dirigent vers le camp désigné avec cette simplicité et cette obéissance qui caractérisent le Dahomien : le roi les appelle, les hommes comme guerriers, les femmes comme bêtes de somme. Dans ce pays, tout le monde est soldat, tant qu'il peut tenir un fusil ou porter un fardeau. Les femmes sont destinées au transport des vivres et des munitions.

On va faire des exercices préparatoires ; il faut que tous se retrempent, pendant quelques jours, dans la dure existence du soldat dahomien. Durant trois mois, les villes seront presque désertes, les maisons vides, les champs abandonnés.

Les chefs sont tous appelés à la capitale ; ils ont leur place dans les rangs. Quelques-uns des vieillards restent seuls pour représenter le roi et veiller à ce qui se passe. À Abomey, une agitation

DANSE DAHOMIENNE,

LES ANAZONES À L'EXERCICE.

extrême, une population décuplée, des préparatifs de toutes sortes, on amoncelle les vivres, on en fait des charges'; on prépare la poudre pour la distribution, les balles en fer, les cordelettes à prisonniers, les sacs à têtes; on aiguise les sabres, on nettoie les fusils et on en change les pierres.

Le roi fait aussi ses préparatifs ; il va emmener quinze femmes seulement ; on prépare ses hamacs, ses parasols, ses chevaux, ses vivres et le train de maison qui le suit toujours.

L'armée dahomienne se divise en deux catégories bien distinctes : l'élément permanent et l'élément provisoire. Les arnazones composent le premier, et le deuxième est formé par tous les sujets du roi, appelés au moment de la guerre.

Les amazones du Dahomey ont beaucoup fait parler d'elles ; on les a comparées aux femmes guerrières de Diodore et de Plutarque, à ces intrépides combattantes de la Cappadoce, mutilées et vouées au célibat, qui faisaient trembler leurs ennemis et les couchaient à leurs pieds autant par leur beauté éclatante que par leur valeur guerrière.

11 nous est pénible de couper les ailes à l’enthousiasme et de ramener à la réalité l’idée qu'on s’est faite des amazones dahomiennes, mais nous devons dire que, sauf leur férocité et leur bravoure sans égales, ces noires viragos n’ont rien qui puisse provoquer l'admiration.

L'origine de cette armée féminine remonte à peu près au commencement du siècle actuel. Nous avons vu, dans l’histoire du Dahomey, qu'Adonozan fut détrôné par son peuple, las de sa tyrannie et de ses cruautés. Guëzou, son frère, à son avènement, songea qu'autrefois, au Dahomey, les rois étaient inviolables, mais que les temps étaient changés ; désormais, le peuple savait qu’il pouvait, par l'unanimité, détrôner le monarque, et il était à craindre que la fantaisie ne lui prit de recommencer, maintenant qu'un précédent était créé.

Avec la supériorité d'intelligence qui le caractérisa toujours, Guëzou chercha et trouva remède à l’état de choses ; il savait qu’en cas de révolte, si l’accès du palais et l'approche de sa personne étaient impossibles, il restait le maître de la situation ; quelques

1. Quarante kilogrammes environ destinés à être portés sur la tête en un paquet bien attaché.

2. Il y a au Dahomey quelques-uns de ces animaux appartenant au roi et aux graods chefs, mais les pauvres bêtes n'ont du cheval que le nom.

supplices atroces, à titre d'exemple, une centaine de têtes coupées, auraient bientôt remis les choses dans l’ordre.

lui fallait, pour le défendre dans son palais, une garde puissante et aguerrie, capable de résister à sa propre armée et de lui inspirer, malgré son nombre inférieur, une crainte salutaire. Il ne pouvait songer à recruter, dans le pays, les gens nécessaires à la formation de ce corps ; c'était se mettre entre les mains de ses sujets. D'un autre côté, parmi les prisonniers qu'il ramenait chaque année, les hommes étaient en petit nombre et leur prix était très élevé sur le marché de Whydah ; il lui fallait, en outre, quelques-uns d’entre eux pour les sacrifices humains. Restaient les femmes, toujours nombreuses et vendues au rabais, parmi lesquelles il pensa à choisir des gardes du corps. Il prit des jeunes filles, destinées désormais à être esclaves, les proclama femmes libres avec le titre d'ago/édyié (femme de guerre), qui leur donnait, à l’avenir, le pas sur tous les sujets du roi, hormis les chefs.

C’est au palais et dans ses murs qu’il faisait leur éducation, et, du matin au soir, elles étaient occupées au maniement des armes et aux plus fatigants exercices. Il les tint à l’écart de son peuple, les habituant à se considérer comme supérieures à ce dernier. Lorsqu'elles eurent à sortir du palais, il les fit précéder d’une petite fille agitant une clochelle, ce qui signifiait, pour les passants, d’avoir à se ranger le Jong des murs afin de ne pas frôler seulement l’agolédjié. Enfin, il forma, de ces jeunes filles, un corps d'élite, dévoué à lui corps et âme, fier et orgueilleux de la faveur dont il jouissait et qui promettait d'être féroce avec ses ennemis ; il avait, en plus, une valeur guerrière, une discipline merveilleuse, qui étonnent chez des peuples aussi barbares.

Les amazones étaient créées.

Sept ou huit ans après, le corps des amazones se montait à plus de dix mille femmes, bien armées et vraiment remarquables par leur agilité et la façon dont elles promettaient de se battre à l’occasion. En leur qualité de gardes du palais, elles furent chargées du service intérieur, pendant les courts loisirs que leur laissaient leurs exercices, et distribuées entre les diverses résidences du roi. Il prit parmi elles un grand nombre de ses femmes.

Ce ne fut qu'en 1851 que Guêzou changea ses gardes du corps en véritables guerrières. On a vu comment elles se comportèrent sous les murs d'Abéokouta. Depuis, elles formèrent toujours la meilleure partie, l'élite de l’armée dahomienne.

Plus tard, Gièlè prit grand soin des amazones. Peu à peu, elles furent recrutées parmi les femmes dahomiennes, contrairement à l'usage établi par Guëzou. La crainte d’une révolte était, d’ailleurs, passée ; le peuple était courbé sous le joug comme autrefois, et la génération qui avait détrôné Adonozan était éteinte. Le peuple avait été relativement mieux traité par Guêzou, et il était moins que jamais disposé à la révolte ; c’est de cette façon que, d'étrangères, les amazones devinrent dahomiennes.

Glèlè, contrairement à son père, autorisa leur mariage avec des chefs du pays ; mais toute infraction à la règle, tout mariage clandestin entraînait la mort des deux coupables.

Leur organisation comme armée est la même que celle des hommes; le roi est généralissime ; leurs chefs sont des femmes comme elles, choisies parmi les plus âgées ou celles qui se sont distinguées par des actions d’éclat. Elles portent les mêmes noms que les chefs du sexe masculin, qui sont : gdou, général en chef; kpossou, général ; ahouaingan, chef de guerre.

Ces noms indiquent le grade. Il y a plusieurs généraux et un grand nombre de chefs de guerre.

La plus grande récompense des amazones est de recevoir de la main du roi des amulettes et des gris-gris destinés à les rendre invulnérables ; ces objets enchantés consistent en anneaux, sachets en peau de chacal, cordelettes ou autres menus ornements trempés dans le sang humain.

Aujourd'hui, les amazones sont au nombre de deux mille cinq cents à trois mille environ. Depuis la disparition presque totale de la traite, le gouvernement dahomien ne peut probablement plus supporter un aussi grand nombre de bouches inutiles, en temps de paix.

Le costume de guerre des amazones se compose d’un {chokoto ou pantalon court arrivant aux genoux et d'une petite jupe qui le couvre en grande partie ; le tout bleu ou blanc sale.

Elles ont un morceau d’étoffe qui leur couvre les épaules et la poitrine, maintenu à Ja taille par la cartouchière, qui tient lieu de ceinture. Cette cartouchière est de deux catégories : celle de danse et de parade, contenant six à huit boites rondes en bois tourné, destinées à la poudre et recouvertes par un cuir ornementé, et la cartouchière de guerre, qui en contient de seize à vingt.

Elles ont sur la tête (rasée) un bonnet, blanc à l’origine, mais généralement gris foncé, sur lequel se détache une tortue dé-

coupée en étoffe plus foncée. Elles s’ornent le cou, les oreilles, les bras, de verroteries et d'amulettes.

Il y avait autrefois, c'est-à-dire du temps de Guëzou, un corps d’amazones appelées les chasseresses d'éléphants; elles étaient vêtues à peu près comme les autres et mettaient, lorsqu'elles allaient chasser, une paire de cornes d’antilope sur leur tête, sans doute pour donner le change lorsqu'elles se cachaient dans les hautes herbes. C'était surtout un corps de parade, qui était des- .liné à accompagner le roi, lorsque, en dehors de ses expéditions, il voulait assister à des chasses. Leur armement fut d’abord le couteau et les flèches; plus tard, de courts fusils à pierre. Ce corps n'existe plus depuis longtemps ; c'était un luxe inutile, les éléphants ayant complètement disparu de la région aujourd'hui. Le corps des chasseresses fut versé au régiment des amazones.

Au physique, l’amazone ressemble à tous les noirs ; elle a généralement une voix rauque ou mâle et l’aspect hommasse, qui sont le résultat de sa dure existence ; ce n’est que Jeune fille qu'elle présente encore les caractères de son sexe.

Nous avons dit qu’elle ne se marie qu'avec les chefs ou entre au harem du roi, nominativement, car elle n’est exempte d'aucun exercice. Lorsqu'elle est mère, elle quitte l’armée et s'occupe de l'enfant jusqu’à ce qu’il puisse se passer d'elle ; il est alors confié à d'autres femmes, et l’amazone, toute à son dur métier, ne le voit plus que rarement.

Les insignes des chefs ordinaires consistent, chez les amazones, en deux bandes d’étoffe en croix sur la poitrine, allant des épaules aux hanches ; les généraux ont, de plus, une queue de cheval à la main ou à la ceinture. En temps de paix, elles portent souvent le pagne, comme les autres femmes; elles ne s'habillent que dans le service, soit pour l'exercice, les cérémonies ou Ja guerre.

Leurs armes sont le fusil à pierre, acheté aux Européens et dont la plupart des canons sont détrempés par les forgerons indigènes, le sabre court du Dahomey, l'arme du sacrifice humain, avec sa lame courbe et pesante, et souvent la hache, insigne du cabeçaire, qui est en même temps un excellent casse-tête.

Pour un pays aussi barbare que le Dahomey, les amazones manœuvrent admirablement. L’alignement est très bien observé sur place ; elles exécutent convenablement le changement de direction de pied ferme par peloton ; le changement de direction en

marchant laisse à désirer autant du côté de l'aile marchante que de celui du pivot.

Leur marche préférée est la colonne par peloton ; elles tirent mal, sans viser, mais elles excellent au corps-à-corps avec le sabre ou le casse-tête. D'une agilité surprenante, d'une force musculaire supérieure, elles bondissent sur l'ennemi avec rage, d’autant plus dangereuses avec leurs armes blanches, qu’elles les manient admirablement.

On verra, au compte rendu de l'expédition, comment elles se battirent contre nos troupes.

Le reste de l'armée, la partie provisoire et qui n’est appelée que pour la guerre, a les mêmes armes que les amazones ; mais la manœuvre est sans ordre, malgré les exercices annuels. Ces effectifs sont loin de combattre d'une façon aussi disciplinée que l’armée permanente; aux premiers coups de feu, l'odeur de la poudre et le bruit leur font perdre toute obéissance; chacun opère pour son propre compte, ne suivant que les gros mouvements du reste des troupes. Il faut toute l'énergie des chefs pour maintenir les guerriers ensemble, les rappeler lorsqu'ils s’éloignent, les encourager, les battre même, pour les faire obéir.

Pendant le combat, les règlements indigènes veulent qu'on ne tire que tour à tour sur l'ennemi, afin de faire un feu plus continu. Les hommes sont placés sur deux rangs, en tirailleurs ; la première ligne avance de quelques mètres, se dissimule, si possible, fait feu et se replie rapidement derrière l’autre pour recharger ses armes ; le deuxième rang avance à son tour. Une réserve reste toujours à distance, ainsi que l’escorte du roi et les grands chefs.

Il faut en moyenne, à un Dahomien, pour recharger son arme après avoir fait feu, cinquante secondes ; une amazone le fait en trente secondes à peine. Les diverses choses à faire en pareil cas sont : 1° souffler dans le canon pour s’assurer que la lumière est libre, ce qui se voit par la fumée qui en sort, si l’on fait cela tout de suite après avoir tiré ; 2° ouvrir la cartouchière, y prendre un godet, verser la poudre dans sa main, puis dans le canon, et refermer la cartouchière ; 3° prendre de l’étoupe dans un petit sac, bourrer sur la poudre ; 4° mettre du même sac trois à six balles, selon leur taille, avec une autre bourre pour les maintenir; 9° remettre la baguette ; 6° ouvrir le chien porte-pierre et l'enclume, y mettre un peu de poudre et refermer cette dernière ;

1° remettre le godet dans la cartouchière en tenant le fusil horizontal, afin que la poudre ne tombe pas.

Cela paraît très compliqué, comme on voit. Pendant le même temps, un soldat européen tire de dix à quinze coups avec un fusil Gras.

Le tir dahomien par lui-même laisse beaucoup à désirer; la crosse n'est souvent pas même à l'épaule, lorsqu'ils font feu ; ils ne visent pas et leur tir est généralement trop haut.

Les morts sont habituellement enlevés et enterrés en dedans des lignes. Lorsqu'il y a beaucoup d’ennemis tués, on coupe la tête aux chefs et à un bon nombre de cadavres, et ces trophées sont envoyés à la capitale. Ce n’est qu’en cas de grand désastre qu'on abandonne les morts et qu’on n’emporte pas de têtes.

Les prisonniers sont plus généralement faits dans les razzias. Chaque soldat, chaque amazone, portent, enroulée autour de son poignet gauche, une cordelette de 60 centimètres de long, destinée à garrotter les captifs. Au combat, on ne pense, au contraire, qu'à exterminer. Si le roi n’est pas présent, chaque soldat emporte une ou deux têtes à la capitale, et il reçoit deux gallines de cauris pour chaque tête, de la part du roi.

De nos jours, la razzia est, plutôt que le combat, la spécialité des Dahomiens. Les grandes nations qui pourraient livrer bataille sont aujourd'hui plus fortes que le Dähomey ; il ne les attaque pas et se contente de piller.

On arrive et l'on campe le soir à 8 ou 10 kilomètres du village dont on convoite la prise. La nuit vient et, après un repas froid (jamais de feu) et un peu de repos, on se met en route dans le plus grand silence ; on parcourt les sentiers à la file indienne, prêt à se jeter dans les fourrés au moindre bruit ; les chefs sont derrière.

Quelquefois, si le village est peu important, n'y a-t-il qu'un détachement ; mais si la population est nombreuse et la ville étendue, toute l’armée est là, marchant sans bruit, sans un cliquetis d'armes, sans une parole, même à voix basse. On suit les guides qui connaissent le pays et les chemins dans leurs moindres détails. On passe quelquefois ainsi devant un hameau que son peu d'importance est seul à protéger.

Au milieu de la nuit, on arrive à peu de distance de l’endroit qui est le but de l’expédition, et ces milliers d'hommes qui avançaient sans bruit disparaissent soudain ! Ils ne marchent plus, ils

rampent dans l'herbe, sans un craquement, sans autre bruit que celui de la brise qui se joue dans le feuillage, ou des grillons qui chantent leur air monotone ; la rosée est abondante, l’herbe et la terre humides ; tout favorise la marche dans le plus grand silence.

Le village est entouré peu à peu, sans que les habitants, fussent-ils sur leurs gardes, puissent s’en apercevoir. On reste ainsi caché à plat ventre jusqu'au premier chant du coq ; il fait encore presque nuit nuire ; c'est le moment.

Un signal, transmis sans doute par le toucher, est donné par celui qui commande. Chacun marche alors vers le but. L'ennemi glisse à plat ventre, son sabre entre les dents et posant devant Jui son fusil chargé, au fur et à mesure qu'il avance. S'il y a des murailles ou des palissades, il s'arrête au pied, dissimulé dans la végétation ou le ventre contre terre. On cherche les entrées ; si elles sont ouvertes ou faciles à forcer, tout le monde rentrera par là, sinon on choisira l'endroit qui paraîtra le moins habité pour effectuer l'escalade. Dans tous les cas, on opère avec le même silence et l’on se répartit dans les rues. À ce moment, quoique les habitants soient plongés dans le sommeil le plus profond, il est rare que, dans toute la ville, il n’y ait pas un ou plusieurs individus accidentellement éveillés, qui s’aperçoivent de ce qui se passe et jettent le cri d'alarme : Dahomey ! Dahomey!

Ce cri glace d’effroi ceux qu’il éveille ; ces gens sont stupéfiés d'épouvante. Dès qu’il y a du bruit, les Dahomiens, qui remplissent les rues, se précipitent dans les cases, tuent tout ce qui fait mine de résister et garrottent le reste, avant que la frayeur qui les cloue au sol permette aux habitants de songer à la fuite; ils ne le pourraient même pas; dans la ville, ils seraient pris, ou bien s’ils en sortent, ils tombent dans le cordon qui l'entoure comme un filet.

Les malheureux sont perdus irrévocablement. Toutes les têtes des morts sont mises dans des sacs; on enlève dans les cases tout ce qui peut être utile, et l’on en fait des charges.

Les vieillards, les infirmes et les enfants en bas âge sont massacrés, et avant de partir, comme couronnement de cette belle entreprise, on met le feu aux cases.

Au retour, on prend le chemin fréquenté sans autant de précautions, prêt à combattre ceux qui se rencontreraient. Les prisonniers portent les charges faites avec leur propre butin et les sacs contenant les têtes de leurs concitoyens morts en les défendant ;

262 LE DAHOMEYWY.

ils acceptent leur sort avec ce calme et cette résignation qui sont propres au noir, et proviennent en grande partie de son manque de sensibilité morale.

La colonne reprend le chemin par lequel elle était venue, et comme tout ce que nous venons de dire se passe en une demiheure au plus, l’ennemi est déjà loin lorsque le soleil éclaire cette scène de désolation. Quelques malheureux blottis dans des toitures ou dans des recoins, qui ont échappé aux recherches, sont les seuls êtres qui animent ces ruines fumantes ; ils quittent l’emplacement de leur village et vont chez les voisins les plus proches raconter le désastre auquel ils ont survécu. C'est ainsi qu'on apprend ce qui s’est passé, car généralement pas un coup de fusil n'est tiré. Les lueurs de l'incendie mettent quelquefois les villages voisins en éveil, mais ils savent qu’ils n'ont rien à craindre ce jour-là. Ce n’est pas leur tour. Dès que le Dahomey est dans le voisinage, toutes les populations, à Porto-Novo par exemple, fuient immédiatement dans la direction opposée, tant est grande la terreur qu'il inspire; c’est pour cela qu'il est obligé de se tenir fort éloigné et de faire énormément de chemin pendant la nuit pour surprendre les gens qui se croient en sûreté en raison du grand rayon où aucun danger n'est signalé.

Le soldat dahomien mène à la guerre une existence dure et fatigante ; il couche sur la terre sans rien pour se couvrir ; le matin, il se réveille trempé par une rosée aussi abondante que la pluie; de plus, il ne dort jamais son soûl. Marchant la plupart du temps pendant la nuit et se repliant pendant le jour, il a peu de temps à consacrer au repos. Sa nourriture consiste en une poignée de riz deux fois par Jour, au lever et au coucher du soleil, rien de plus. Ses chefs pe sont pas mieux traités que lui. Le roi seul voyage avec tout le confort auquel il est accoutumé,

Tout est porté derrière l’armée, comme nous l'avons dit, par les femmes dahomiennes; elles restent avec la réserve. Il en faut un grand nombre pour les transports d’un corps de 8 à 10000 hommes, avec les munitions, quelquefois pendant deux ou trois mois.

Il s'est produit des cas où certains villages se sont fortifiés pour Ja résistance, etn'’ont pas permis aux Dahomiens de les surprendre; ces derniers ont alors entrepris des sièges en règle, escarmouchant

1. Telles sont les circonstances exactes de la prise de Achoukpa, village du royaume de Porto-Novo, à 7 kilomètres de la ville, le 16 avril 1889. C'est toujours ainsi que le Dahomey procède.

CARACTÈRES MORAUYX. 269

pendant des semaines et finissant généralement par remporter la victoire ; les vaincus payent alors très cher leur résistance.

D'autres fois, des populations excitées se portent au devant du Dahomey et un court combat a lieu entre les adversaires, généralement à l'avantage des derniers, qui ne craignent ni le danger ni la mort.

Mais tout cela est très rare. Sans refuser le combat, le Dahomien paraît aimer tout particulièrement la surprise, le guet-apens ; comme il s’en prend presque toujours à de plus forts que lui, cette tactique égalise les chances.

Les prisonniers sont expédiés au Dahomey sous escorte aussitôt après l'engagement; ils y apportent les têtes et le butin.

L'armée continue ses exploits ou campe en attendant les ordres du roi ; elle reste ainsi des semaines dans l'inaction. Au moment où les pluies commencent, elle se rabat graduellement vers le Dahomey, el au moment où les eaux sont hautes (juin), les troupes sont toujours rentrées à la capitale.

Il sera peut-être intéressant de récapituler toutes les grandes expéditions de l’armée dahomienne; elles contiennent à la fois bien des actes de courage et de cruauté.

Les amazones, surtout depuis le jour où elles se montrèrent sur le champ de bataille, ont à inscrire sur leur étendard de nombreuses actions d'éclat. Avec elles, point de surprises, le combat au grand jour, la poitrine au feu de l'ennemi, le corps à corps désespéré, le triomphe ou la mort. C'est ainsi que les avait dressées Guëzou.

Voici les principales expéditions par ordre chronologique depuis l’époque où nous avons essayé de reconstituer l'histoire du Dahomey :

1661. Cana. 1830. Achantis.

1695. Popos. 1851. Egbas.

1724. Ardres. 1854. Mahis.

1727. Juda. 1860. Ichaga.

1729. Jacquin. 1863. Egbas.

1768-1772. Mahis. 1889. Porto-Novo.

1776. Evos. 1890-91. Première campagne franco-dahomienne.

En somme, le Dahomey a passé sa vie à faire la guerre ; aujourd'hui, il se calme un peu, affaibli par la fuite de ses sujets, ruiné par la suppression de la traite, par le peu d’aplitude de ses habitants à l’agriculture et à l'industrie, ruiné surtout par son gouvernement despotique qui s'oppose au progrès.

264 LE DAHOMEXY.

L'orgueil indomptable qui caractérisa toujours la nation, la soutient encore ; les Dahomiens ne voient pas leur décadence, ni les progrès immenses de leurs voisins ; ils sont aveugles et sourds, et ne suivront aucun exemple ni aucun conseil, se croyant toujours aux temps florissants de la puissance dahomienne.

Pauvre Dahomey! ce qu'il prend pour la crainte chez les nations européennes n’est qu’un respect des conventions diplomatiques; aucune d'elles n’a encore voulu son anéantissement. Gare à lui! le jour où l’Européen déchaînera, même en petit nombre, ses soldats résolus à la conquête. /

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