SCÈNE VIII
WALMOOR , puis DONA MARIA.
Maintenant, Franck, fais entrer. {Franck sort.) Ah! le Baron a peur pour sa femme .'*... Eh bien ! cnicvons-lui sa maîtresse sous ses yeux , ça le tranquillisera.
[Doua Maria entre avec une sorte de timidité.)
WALMoou , allunl au-de\'ani d'elle.
Ah sigriora! je Iremblais que vous ne vinssiez pas ; que le lems me semblait long î
DONA MARIA
Comment justifier une semblable démarche? moi , milord, chez vous I . . .
« WALMOOR.
N'est-ce pas le plus sûr moyen d'échapper aux regards curieux? et ne m'aviez-vous pas promis?. . .
DONA MARIA
Avec quel art vous m'avez arraché cette promesse I Comme vous avez su rendre la résistance impossible!
WALMOOR.
J'attachais un si grand prix au succès! . . . Mais vous paraissez émue ï
DONA MARIA
Comment ne pas l'être? Ah! pourquoi la raison vient- elle toujours trop tard ?
WALMOOR.
Et qu'a donc à faire la raison dans tout cela? Savons-uous bien ce que c'est que raison ou folie ? Tâchons plutôt de rencontrer le bonheur : et les femmes sont si bien à même de le connaître , ce bonheur, le plus précieux de tous , celui qui naît (lu bonheur des autres.
DONA MARIA
Oui , quand seules nous en faisons les frais.
WALMOOR.
Pensez- vous donc qu'il y ait place pour une autre dans uû cœur où vous régnez ?
DONA MARIA
Qui pourrait prétendre à cet empire ?
WALMOOR.
Vous me le demandez , Maria ?
DONA MARIA
Je ne suis ni duchesse, ni baronne.
WALMOOR.
Vous êtes nticux que tout cela, vous êtes belle.
DONA MARIA
A une seigneurie , il faut des fronts couronnés.
WALMOOR.
Est-il un plus beau diadème que ce bandeau de cheveux noirs ? . . . mais je vais m'irriter contre ce voile importun . . . DONA MARIA , retenant le i>ui'le.
Pourquoi l'écarter?
WALMOOR.
Pourquoi le retenir '.' ( Le i'vile tombe sur ses épaules . )
DOXA MARIA
Piiis-jc croire à vo(re amour?
AVALMOOR,
Vous ne croyez donc pas à vos charmes?
DONA MARIA
Peuvent- ils faire oublier ceux d'une Baronne?
WALMOOR.
Ah I toujours un injuste soupçon I . . .
DONA MARIA
Est-il injuste?. . .
^v^LMOOR.
On ne peut davantage. . . Comment avez-vous pu penser?... En vérité , c'est me connaître bien mal ! . . . Moi , songer à la Baronne!...
DONA MARIA
Vous ne Taimez pas?
WALMOOR.
Je n'aime que vous Pour des riens , adressés à une
femme par politesse , vous me soupçonnez , vous m'accusez !... Mais ne pourrais-je pas aussi , moi , exprimer des craintes, et ne seraient-elles pas plus fondées que les vôtres? . . .Si je vous parlais d'Arthur Brown ? . . .
Un enfant î
WALMOOR , l'attirant i>ers Vottomane.
Sur qui vos regards s'attachent avec complaisance.
DONA MARIA
Le croyez-vous dangereux ?
WALMOOR.
Pourquoi pas?
JiOyA MARIA.
Vous avez trop d'orgueil pour être effrayé.
WALMOOR.
J'ai trop d'amour pour être tranquille.
DONA MARIA , USsise.
Walmoor , en cédant à vos désirs , en venant ici , j'ai été bien faible ! . . .
>vALM00R , s'asseyant.
En me refusant , vous auriez été bien ingrate.
DONA MARIA
Quel sacrifice vous avez exigé I . . .
>VALMOOR .
Et si j'en exigeais encore un autre ?
DONA MARIA
Que voulez-vous dire ?
Pensez-vous que je voie sans chagrin à votre doigt celte bague , précieux gage de tendresse . . .
DONA MARIA
Oui vous l'a dit?
WALMOOR.
Osez le nier !
DOUA MARIA
Que vous importe ? je suis chez vous , Walmoor. . . et cette imprudente démarche . • .
WALMOOR.
Plaii à mon amour , mais ne suffit pas à ma jalousie.
DONA MARIA
Walmoor, qu'avez-vous dû penser?..... moi, qui, jusqu^à ce jour, entourée d'adorateurs , me suis fait un jeu de leurs tendres hommages , moi , dont le cœur était demeuré calme et libre je reste sans défense contre vos premiers mots d'amour , je renonce à ma fierté . . . me voilà ici , seule , sans autre protection que votre honneur et votre loyauté. WALMOOR , à part.
Ma loyauté ! . . . Diable ! . . .
DONA MARIA
Ah I c'est que l'instant vient où l'amour se venge des triomphes de rorguell , où une vol.x trouve enfin un écho dans notre ame , où l'on se dévoue avec transport au bonheur de l'homme qu'on a distingué.
WALMOOR , étonné.
Quel langage !. . •
Il vous étonne?. . . Mon cœur ne vous est pas connu !
Vous m'avez vue légère, inconséquente et faible!. . . mais si un sentiment, dont j'ignorais la puissance , avait pénétré dans
ce cœur si un homme sans le savoir, sans le vouloir,
peut-êlre , s'était emparé de mon avenir ; si sa tendresse avait été le rêve de tous mes instans; si ses discours, ses regards adressés à une autre femme avaient livré mon ame à tous les
tourmens de la jalousie ? enfin , si mon. existence entière
lui appartenait.''. . .
WALMOOR.
Serait-il possible 1. . . {A part.) Et le pauvre Baron qui entend tout cela 1
DONA MARIA
Vous devineriez ce que j'ai souffert , n'est-ce pas? . . • vous comprendriez ma faiblesse , et il y aurait dans votre cœur de quoi répondre à ce dévoûment . .
WALMOOR , h part.
Quel accent ! ... je crois vraiment que je commence à me repentir ...
DONA MARIA
Ma conduite et mon langage blessent toutes les idées reçues, je le sais : vos usages me condamneront î . . . Que m'importe si je suis aimée ?. . . Walmoor , une ame italienne obéit à l'impulsion des sentimens qui la possèdent, et ne voit rien audelà ! . . . J'ai voulu croire à vos sermens d'amour , car ils me rendaient bien heureuse; je me suis confiée à votre probité, car je vous estime.
WALMOOR , à part.
Elle m'estime î . . . Oh ! si je pouvais les renvoyer I . . .
DONA MARIA
D'où vient ce trouble, mon ami?. . . Pourquoi vos regards se détournent-ils de moi? Ce n'est plus cette femme coquette et frivole , qui plaçait sa gloire à donner des fers et à n'en porter jamais ! . . . C'est une femme dévouée , qui n'a plus qu'une pensée, son amour; qu'une seule espérance, le bonheur de celui qu'elle aime !
>VALMOOR.
Vous m'aimez?. . . et je vois toujours à votre doigt ce témoignage d'un autre amour ? . . .
DONA MARIA , cherchant à retirer sa main. AValmoor !..
WALMOOR.
Pourquoi me le disputer ?. . . vous y tenez donc bien ?. . .
DONA MARIA
De grâce I . . .
WALMOOR.
Oh ! ne me résistez pas î. . .que mes yeux ne soient plus offensés par cet odieux souvenir I . . .Abandonnez-moi cette main si jolie I. . .
DONA MARIA
Que faites-vous ?
AVALMOOR , en/eoant la bague.
Ah ! . . . elle est à moi i . . .
( On entend un léger bruit dans le cabinet.)
Qu'est-ce donc ? ... du bruit de ce côté ?
WALMOOR.
Ce n'est rien . . . {A part. ) La Uaronne serait-elle restée ? ... Pardieu , nous serions au grand complet ! . . .
( Ici des éclats de rire dans le fond.) Le Dandy. 6
s.f» SCÈNE ÏX,
Lis MÊMES, ASTEPxMANN , BROWN, LK BARON,
JOHNSON, AUTRES Lords.
ni-' , DOSA MARIA, se Icount.
~^''i)'u''enl(n'i(ls-je? où suis-je? [Astermann ^ Brown , Johnson et fk'satUres lônl.> sorie/tt de leur cacheile en criant ; Wnlnioor semble Whsténié.)
■■'■ ■'■ ASTERMAjVN.
Rn bonne compagnie, madame.
DON A MARIA, rounnit se jetir sur V ottomane. Quelle îndignilé !. . . où me cacher? où fuiri'
BROWN
Près d'un entant qui n'est pas dangereux.
LE BARON
A cAté «i'rin homme qui vous connaît maintenant.
''■'' ■'■- DONA MARIA
'' Horrible trahison I
Oh ! nous sommes tous gens discrets... pour ceux qui le sont.
DONA MARIA
W'almoor ! Walmoor I
ASTERMANN.
Chacun était à son poste et a joué son rôle.
DONA MARIA , sc re'eount iwcc énergie.
Oui ! . . . ('! maintenant Sans doute je peux me retirer? j\'îais, avant de partir, il faut que je vous fasse mes adieux! car nous ne nous verrons sûrement plus , et on ne quitte pas de la sorte si noble compagnie ? En vérité , milords , je vous rends grâces d'avoir réuni pour mol l'élite de vos grands noms .'...■ Je ne me trosnpe pas : ce sont des lords, des pairs d'Angleterre, les
descendans des héros! Ah ! c'est une noble tâche, lord
Walmoor, que vous leur avez donnée là , et voilà des hommes d'honneur bien dignement occupés 1 . ■ • (^Etlc est allée se placer au milieu d'eux.)
BROWN
Ou'enlends-je?
JOHNSON, à ASTERMANN.
Elle a l'air de se moquer de vous.
WALMOOR.
Mais , madame. . .
DONA MARIA
Oui, milord, j'ignorais qu'il fût permis d'outrager une femme qui ne peut ni se défendre, ni se venger !.. . Je vous dois
beaucoup pour m'avoir offert un tel spectacle , et à ces messieurs pour en avoir fait les frais.
WALMOGR.
Eh ! signora , oubliez-vous donc les calomnies que j'avais à punir.
DONA MARIA , aoec dédaiii.
Des calomnies?
LE BARON , rwemenU Prétendez-vous avoir dit vrai? ,j
DONA MARIA
Je ne prétends rien, monsieur; mais j'admire le rôle que joue ici un grave ambassadeur. Soyez aussi clairvov,anl pour les affaires de l'état que vous l éles pour les vôtres, et les iutéréls de l'Angleterre seront en bonnes mains.
LE BARON , a part.
Que dois-je croire ?
ASTERMANN.
11 y a eu dans voire conduite méchanceté et coquetterie. (Jbuna Maria jette sur lui un regard de dédain et s'adressa à W^al-
moor.)
DONA MARIA
Je suis coquette !. . . Ah ! ce désir de plaire , (jui de vous , milords , oserait en faire un crime à une femme , quand il remplit vos jours que vous pourriez rendre utiles V
JOHNSON
Diantre I . . . elle ne se laisse pas abattre ?
Si un méril»; éclatant joint au\ charmes de la figure , avaient troublé une tête légère , ou louché un cœur sensible, où serait donc le crime à vos veux/ Voyons, milords, expliquez-moi ceci ; . • . Pourquoi donc tant de soins pour nous altirer dans le piège , et tant de iné[)ris quand nous y sommes tombées ? Estce donc qu'on devient méprisablo pour s'être attachée à vous, ou stupide parce qu'on a cru à voire bonne foi ■" \VALMOOR . il part,
Quelle femme ! . . je ne sais où j'en suis.
DONA MARIA
Si là, timl-à-Theure , mon cœur battait aux paroles de lord W a'imoor, c est qu'elles imitaient la tendresse ; c est que son langage ressemblait au dévoùroenl , et que moi je croyais à sou honneur î. . . C'est un grand tort, n'est-ce pas, de vous avoir rru hoiuiéte honune?... et pourtant , si quelqu'un osait ^ea douler, il paierait ce doute de sa vie !.. >vALMOOU , <ni/jarrassé.
Ah ! si vos discours calomnieux n'avaient compromisle reDOs
d'une femme qui doit être respectée, jamais Je n'aurais été capable. . .
ASTERMANN , à JohnSOfl.
M^'alrnoor est embarrassé.
JOHNSOIî.
On le serait à moins.
DON A MARIA
Eh bien I oui • • • j'y consens ! . . . j'ai eu tort ! . . . mais si la jalousie me rendit coupable , ce n'est pas à vous de m'en punir, car vous étiez taux et sans foil... fallait il pour cela me livrer sa.vs défense, moi , faible et crédule , aux rires de vos
amis , aux dédains, à la haine? Oh ! convenez que mes
torts étaient excusables, et diles-moi si votre vengeance peut l'être ?...
WALMOOR.
Je conviens Le diable m'emporte si je trouve rien à
dire I . . . qui pouvait s'attendre à trouver une femme comme celle-là?. . .
BROWN
Une Anglaise eût rougi !
ASTERMANir.
Kt se fût déjà évanouie trois fois I
DONA MARIA
Rougir ! . . . monsieur Brown ! . . . mais pourquoi votre front ne se couvrirait-il pas de rougeur, à vous, le complice d'une si indigne trahison?. . . je m en étonne, car votre ame conserve encore le sentiment de ce qui est noble et généreux . . et c'est ce qui , au milieu d'un monde égoïste et faux, m'a fait quelquefois arrêter sur vous une pensée de tendre intérêt que les esprits vulgaires ont nommée de la coquetterie ! . . .