‹ Le Danemark à l'Exposition universelle de 1867Chapitre 30 sur 91 · ÉPOQUE BARBARE OU ÉPOQUE UES NORMANDS · texte numérisé non relu

ÉPOQUE BARBARE OU ÉPOQUE UES NORMANDS

(De l’an 600 à l’an 1000 environ.)

A partir du milieu ou peut-être de la lin du n® siècle, nous voyons les armes, ustensiles et instruments affecter de nouvelles formes; les ornements changent également, ce qui impliquerait une modification complète de la mode et du goût. Nous sommes toujours, il est vrai, dans l’âge du fer, mais le style se rapproche beaucoup plus que dans la période précédente de celui du moyen âge. L’influence romaine a disparu, et même celle de Byzance ne se fait plus sentir que de loin en loin,

Nous sommes en pleine époque barbare. Les types de l’ornementation n’ont plus aucun rappdrt avec l’antiquité grecque ou romaine, mais sont conformes, ainsi que nous le montrent d’autres monuments, au goût qui régnait chez les peuples barbares.

Cette époque est caractérisée en Danemark par deux genres d’objets, les épées et les fibules. Les épées, qui précédemment se terminaient en haut par un bout de fer

droit et fixé dans une poignée en bois ou en cuir, sont recouvertes maintenant a l’extrémité de la poignée d’un gros bouton en forme de trèfle (voyez n°® 859 à 861 de l’Exposition, et Worsaae, n°® A93 à /i95). Les fibules, qui servaient à rattacher les deux parties du manteau sur l’épaule droite, deviennent beaucoup plus larges et prennent la forme d’une écaille de tortue (Worsaae, n°® ^19 à A23, et n°" 867 à 869 de f Exposition). Ces fibules sont presque toujours ornées de têtes de dragons et d’autres animaux fantastiques qui, on le sait, jouent un grand rôle dans la mythologie Scandinave. A côté, on voit ces lignes bizarrement contournées qui avaient commencé à paraître dans la période précédente et qui, à notre époque, ont été adoptées et suivies dans presque toute l’Europe; elles se retrouvent par exemple très -souvent sur les monuments mérovingiens.

Les habitants du Danemark, de race Scandinave sans aucun doute, n’étaient autres, pendant la troisième période du fer, que les ancêtres des habitants modernes du pays; du moins aucune trace ne fait présumer qu’il y ait eu une immigration en Danemark après le vu® ou le VI® siècle; reste seulement à savoir s’il y a simple transition et développement organique de la seconde à la troisième période du fer, ou si le passage de l’une à l’autre a été la suite d’une immigration nouvelle. Dans ce dernier cas, les aïeux des Scandinaves ne seraient venus qu’au VII® ou vi® siècle dans le Danemark; après s’en être rendus maîtres, ils auraient subjugué la population qui s’y trouvait, mais avec laquelle dans tous les cas ils devaient avoir des affinités de race.

Cette question n’est pas encore résolue; elle ne pourra fêtre que lorsque les antiquités de l’Allemagne seront

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étudiées avec plus de méthode et classées d’une manière plus conforme à l’état actuel de la science archéologique, ce qui, nous l’espérons, aura lieu dans un avenir assez prochain. Le Mecklenbourg et la Poméranie ont déjà donné à l’Allemagne un bel exemple à suivre.

Cependant jusqu’ici aucune découverte hors du Danemark n’a montré de spécimens d’épées ou de fibules avec les formes caractéristiques de notre époque. Si l’on en rencontrait, elles marqueraient les étapes du chemin parcouru par le peuple de la troisième période du fer pendant sa marche vers le nord. Une de ces étapes cependant paraît nous être signalée par le passage de Ptolémée (II, 2) où il est parlé d’un peuple fixé sur la côte méridionale de la Baltique, dans le voisinage des montagnes d’Askiburg, ce qui rappelle le nom des Ases, les dieux des anciens Scandinaves.

Procope enfin parle (de Bello Goihico^ II, ili) de la migration d’un peuple de race gothique, les Hérules, qui, sortant au vP siècle des contrées de la Pannonie, auraient traversé le pays des Varnes, — le Mecklenbourg, sans doute, — ■ et seraient venus à la fin se fixer parmi les Danois. Ce témoignage peut s’appliquer aux migrations des ancêtres des Scandinaves, mais en tout cas il nous prouve qu’il y a eu au v® siècle des mouvements de peuples du sud vers le nord. Un autre fait incontestable constate également qu’il y a eu à cette époque des bouleversements assez considérables dans le nord de l’Europe : c’est le passage dans la Grande-Bretagne des Anglo- Saxons venant du continent et spécialement des districts voisins de l’Elbe.

Suivant une tradition, mal établie du reste, les Angles doivent être sortis du district d’Angel, situé entre

la Slie et le fjord de Flensbourg. Cette hypothèse n’a pas été confirmée par les recherches et les découvertes modernes. Les monuments des Anglo-Saxons n’offrent aucune analogie avec les antiquités contemporaines du duché de Slesvig et du reste du Danemark. Les Angles ne peuvent en aucune façon avoir été un peuple Scandinave et l’on ne saurait admettre qu’ils soient sortis du district d’Angel ou d’une partie quelconque du duché de Slesvig, dont les monuments appartenant à cette période ne diffèrent en rien de ceux du^ Danemark proprement dit. En revanche, ces monuments se distinguent essentiellement des antiquités du Holstein et du reste de l’Allemagne à notre époque; la population du duché de Slesvig doit donc, dès la première période du fer, nonseulement avoir été entièrement Scandinave, mais encore n’avoir eu aucun rapport avec les tribus germaniques.

D’un autre côté il n’est pas moins sûr que les antiquités des Anglo-Saxons présentent à notre époque la plus grande analogie avec celles de F Allemagne d’alors. Par conséquent il ne peut être mis en doute que les Angles qui ont conquis la Grande-Bretagne ne soient un peuple teutonique; ainsi que l’a si bien démontré, il y a quelques années, M. Worsaae, ils sont très-probablement sortis du Hanovre en même temps que les Saxons quittaient leurs demeures dans le Holstein, et qu’une partie des Frisons (les Jutes) abandonnaient la Frise.

Quoi qu’il en soit, il est à peu près certain que les Angles ont passé des côtes de la mer du Nord en Angleterre, par suite d’un choc survenu du côté de l’est ou du sud.

Il se pourrait que ces diverses fluctuations n’aient })as été sans rapport avec les migrations des Scandi-

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naves, ou plutôt que les mouvements des deux peuples, les Anglo-Saxons et les Scandinaves, soient la conséquence d’un seul et même événement dont les détails nous sont inconnus.

L’immigration des ancêtres des Scandinaves en Danemark et dans les deux autres pays du Nord ne peut avoir entraîné la destruction complète de la population antérieure du pays, c’est-à-dire du peuple de la première et de la deuxième période du fer ; mais si ce peuple ne fut pas exterminé, il fut complètement asservi. Rien n’empêche d’admettre que les nouveaux immigrés étaient moins nombreux que les anciens habitants du pays, mais qu’ils étaient plus vaillants. Tout fait présumer en effet que le peuple de la troisième période du fer, c’est-à-dire les Normands et les anciens rois de la mer, formait une race beaucoup plus belliqueuse que le peuple des époques précédentes du fer; du moins il est de fait que les épées et les autres armes sont assez rares dans les tombeaux des deux premières périodes, tandis qu’elles abondent dans les deux dernières.

Cependant cette migration pourrait encore être interprétée d’une autre manière : ainsi, il serait possible que le peuple de la première et de la deuxième période du fer ait volontairement quitté ses premières demeures, et que, poussé par l’esprit d’aventure ou par une autre raison de ce genre, il soit allé conquérir une nouvelle patrie. En effet, d’après les récentes recherches de M. E. BeauvoisS il paraîtrait que les Francs et les Burgondes sont sortis du Danemark lors de la grande migration des peuples;

1. Histoire légendaire des Francs et des Burgondes aux m® et IV® siècles, par E. Reauvois. Paris, 1867-G8 (Agence générale de librairie).

seulement nous ne pouvons en aucune façon faire remonter à l’époque où les Francs et les Burgondes auraient* quitté ce pays l’immigration en Danemark du peuple de la troisième période du fer que l’on pourrait supposer au premier abord avoir remplacé les deux peuples précités. Il est néanmoins présumable que le Danemark a été traversé à plusieurs reprises par des peuples de race gothique qui se sont succédé l’un à l’autre.

Les monuments que l’on possède de la troisième période du fer proviennent presque tous des tombeaux; les trouvailles dans les tourbières, qui étaient si riches dans la période précédente, deviennent très-rares à l’époque à laquelle nous sommes arrivé.

On plaçait du reste assez souvent, comme pendant les deux premières périodes du fer, les corps l’un à côté de l’autre, dans une espèce de cimetière, de préférence sous des tertres naturels. Les rois et les chefs, au contraire, étaient déposés dans des tumulus, ordinairement dans une chambre sépulcrale construite avec de grandes planches en bois. On y trouve, outre le squelette, les armes et les ustensiles dont s’étaient servis ces hauts personnages pendant leur vie, assez souvent des squelettes de chevaux avec des fragments de harnachement, tels que mors, étriers, jougs, etc., (voyez Worsaae,

En Suède et en Norvège les ossemens de chevaux sont plus rares dans ce genre de tumulus; mais en revanche le défunt . était déposé dans sa tombe avec un autre souvenir de son activité et de ses hauts faits : le corps reposait dans la proue d’un navire, et le tumulus était érigé par-dessus.

C’est ainsi qu’en Norvège, dans les derniers jours du

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mois de septembre 1867, on a déblayé dans un tumulus un bateau de grandes dimensions, parfaitement conservé, et qui doit avoir servi de tombe pour quelque roi de la mer.

En Danemark, au contraire, les chambres sépulcrales étaient construites exprès en planches ordinairement de chêne.

Un exemple intéressant de ce genre de sépulture est le tumulus du roi Gorm, à Jellinge, résidence ordinaire de ce prince. On y voit aujourd’hui deux grands tumulus dont l’un, selon la tradition, serait celui du roi, et l’autre celui de la reine nommée Thyra. En effet, lorsque ce dernier tumulus fut ouvert, il y a quelques années, on y découvrit différents objets en bronze et en bois, tels qu’un gobelet en argent, un bouton d’épée, un mors de cheyal et une représentation d’un guerrier en relief sur bois, etc. Il n’y avait aucuns vestiges de squelette. Les ossements auront sans doute disparu lors d’une fouille antérieure, dont a remarqué quelques traces.

A. en juger par les objets figurés chez Worsaae sous lesn°® A72 à A79, il paraîtrait que c’est un homme qui a été déposé là, et non une femme seule. Tout porte à croire que les corps du roi et de la reine ont été placés ensemble dans cette chambre sépulcrale et que le tumulus élevé dans le voisinage n’est qu’une espèce de monument commémoratif ; car, lorsque cet autre tumulus fut fouillé, il y a quelques années, on n’y trouva absolument rien, ni chambre sépulcrale, ni ossements, ni objets d’aucune espèce.

L’authenticité de ces deux tumulus nous est garantie par les deux pierres runiques qui vont nous occuper tout à l’heure.

Les tumulus de ce genre ne sont pas rares dans tout le Danemark; ceux du Jutland et du Slesvig renferment en plus grande quantité que ceux des îles des objets de harnachement et des squelettes de chevaux ; cela prouve que les habitants des deux premières provinces avaient déjà pour ces nobles quadrupèdes le goût qu’ils ont encore aujourd’hui.

Les monuments de cette période, quoique toujours très-nombreux, ne sont pas, comme nous venons de le dire, aussi variés que dans la période précédente; en revanche l’ histoire écrite vient nous éclairer sur l’état de la civilisation chez nos ancêtres. Ici il nous faut citer en première ligne les sagasy ou récits poétiques des hauts faits des anciens Scandinaves, sagas qui, quoique écrites dans la période suivante, se réfèrent à notre époque; puis les relations des chroniqueurs étrangers sur les pirateries et les pérégrinations des Normands, récits renfermant parfois des détails curieux sur les habitudes et sur la manière de vivre de ces rois de la mer. Viennent enfin les pierres runiques, simples monuments funéraires pour la plupart, ne contenant guère que des noms presque tous inconnus et quelques phrases qui se répètent constamment.

Les caractères employés sur ces monuments sont les runes, que l’on appelle Scandinaves et qui se distinguent assez de celles en usage pendant la première période du fer. La langue en est l’ancien danois, qui du reste ne diffère guère du danois moderne. Pour en donner un exemple, nous pensons ne pouvoir mieux faire que de rapporter intégralement l’inscription de l’une des deux pierres existant encore aujourd’hui à Jellinge, près des tumulus de Gorm et de Thyra.

A L’EXPOSITION UNIVERSELLE

Voici ce texte transcrit en lettres latines , avec traductions française et danoise interlinéaires :

Gurmr

kumikr

garthi

kuhl

thausi

Gorm

roi

fit

tumulus

1 celui-ci

Gorm

konge

g j or de

minde

dette

Off

Thurvi

kunnii

sîna

Danmarkr-but

sur

Thyra

femme

à lui

Dannebot ^

over

Thyra

kone

sin

Danmark Bod (Pryd).

L’autre pierre, de dimensions plus grandes, nous raconte que ces monuments ont été érigés par le roi Harald en l’honneur de Gorm et de Thyra, ses parents; l’inscription se termine par ces mots : Sa Ilaraldr as sor van Banmaurk ala auk Nurviak aiik Danafulkit kristno c’est-à-dire : « Ce même Harald qui gagna le Danemark et la Norvège et rendit chrétien le peuple du Danemark. )) La tournure de la phrase où il est parlé de Harald tout à fait à la troisième personne laisse présumer que ce n’est pas lui qui a fait graver l’inscription.

On compte dans le duché de Slesvig six pierres runiques rédigées sans exception en langue danoise, et aucune ne montre le moindre rapport avec les idiomes germaniques. Une des plus importantes parle du siège de la ville de Hedeby (aujourd’hui Slesvig) : Thurlf risthi stin thansi himihigi sidns eftir Erik filaga sin ias uarth taiühr tha tregiar sain um hailhabu ian han iras sLnri matr tregr hartha giithr'^ c’est-à-dire : « Thorleif érigea cette pierre sur Erik, son compagnon, lorsque

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