DEUXIÈME PÉRIODE
l’age de la pierre polie.
L’art n’existait, à l’époque de la pierre éclatée, qu’à l’état le plus rudimentaire, tandis qu’en France, pendant la même période, il avait pris un certain développement, ainsi qu’il est facile de s’en convaincre en visitant la première salle de Y Histoire du travail français^ où l’on voit les contours du renne et du grand éléphant tracés à la pointe sur des instrumens en bois de renne. En Danemark, au contraire, tout ce que nous trouvons en fait d’ornementation, dans l’âge de la pierre à éclats, c’est l’empreinte régulière du pouce sur la poterie; on n’avait pas encore eu l’idée de donner aux instruments et aux outils une forme agréable à l’œil.
Mais après l’âge de la pierre à éclats vient en Danemark une période où l’on donne à ces instruments en pierre, par le polissage, une forme élégante, en même temps qu’on leur imprime une utilité plus grande par suite de l’aiguisement plus parfait du 'tranchant. Quelques-uns de ces mêmes objets portent des ornements tels que des stries, des lignes droites, ou courbées, ou parallèles, ou bien enfin des cercles concentriques, ordinairement avec un point au centre. La poterie de cette époque présente de plus, comme décoration, des lignes parallèles faisant zigzags.
Les musées et autres collections du Danemark ren-
A L’EXPOSITION UNIVERSELLE
ferment des séries magnifiques d’objets datant de la période de l’âge de la pierre polie et qui sont tirés du sol du pays. Quelques-uns proviennent des terres cultivées, des bois et sablières, d’autres des tourbières, marais ou lacs, mais la majeure partie en a été trouvée dans les dolmens, ou plutôt dans des doluiens-tumulus.
Les dolmens sont en Danemark de plusieurs espèces; il y en a notamment trois désignés par les noms suivants : rundclysser (cercles de pierres), langdysser (oblongs ou ellipses de pierres), et enfin jeüestuer (chambres de géants).
Les runddysser sont des cercles de pierres qui entourent une chambre formée de grandes pierres érigées verticalement et en supportant une ou deux autres placées en guise de couverture. Primitivement cette construction était toujours couverte d’une masse de terre qui formait un tumulus; mais par la suite des temps, cette terre a très-souvent disparu ainsi que le cercle environnant, de manière qu’il ne reste que les pierres nues de la chambre centrale. Dans cet état elles portent, dans la langue du peuple, le nom autels de pierre'^ mais elles ne forment nullement, comme on le suppose quelquefois, une espèce particulière de dolmen.
Les langdysser ont des dimensions beaucoup plus considérables que les runddysser» Ils sont formés par des ellipses de grandes pierres qui renferment dans leur milieu une ou plusieurs constructions ou chambres en pierres, tout à fait analogues à celles des runddysser que nous venons de décrire. Les ellipses, qui sont assez souvent quelque peu irrégulières, ont parfois une longueur de plus de cent mètres et une largeur de vingt mètres environ.
Les chambres des géants [jettestuer] sont les dolmens les plus grands et les plus élégants; les pierres qui forment la salle sont choisies avec grand soin et présentent ordinairement des dalles assez aplanies du côté de l’intérieur; devant l’entrée se trouve une allée couverte, construite également avec une certaine régularité. Les chambres des géants ont été, comme les autres dolmens, couvertes de terre; mais, depuis, le tumulus a trèssouvent disparu, de sorte qu’il ne subsiste plus que la construction mégalithique.
On voit assez fréquemment des chambres de géants présentant deux salles l’une à côté de l’autre, mais avec une allée commune. Les dimensions des jettestuer varieiit beaucoup; assez souvent ils ont 15 mètres de longueur sur 10 de largeur et une hauteur de 1 à 2 mètres.
Beaucoup de dolmens ont disparu; cependant il en reste encore un nombre fort considérable, dont plusieurs se trouvent placés sous la protection du gouvernement. Les dolmens se rencontrent dans toutes les parties du Danemark, en Jutland comme dans les îles; mais ils sont presque tous à peu de distance de la mer. Très-rares dans l’intérieur du pays, ils disparaissent complètement dans les landes et les parties stériles du royaume.
On a supposé autrefois en Danemark que les constructions mégalithiques qui forment les parties principales des dolmens étaient des autels, et les ellipses [langdysser) des things^ c’est-à-dire des lieux destinés à des réunions religieuses ou judiciaires, et que ces constructions dataient du dernier temps du paganisme, immédiatement avant l’introduction du christianisme.
Cette supposition cependant n’a pu être soutenue devant les résultats des recherches scientifiques sur ces*
A L’EXPOSITIOiN UNIVERSELLE.
monuments, lesquels, on le sait, ont commencé en Danemark plus tôt que dans tout autre pays. C’est à M. Thomsen que nous devons la détermination de la véritable nature de ces constructions; il a établi d’abord quelles servaient de tombeaux^ et puis qu’elles dataient d’un temps fort reculé où les métaux étaient encore inconnus et où riiomme devait se contenter d’instruments en pierre, en os et en bois, c’est-à-dire qu’elles tiraient leur origine d’une période qu’il appela Vàge de la pierre^ époque dont s’occupent aujourd’hui une foule de savants. Des découvertes presque sans nombre ont prouvé plus que suffisamment la parfaite justesse de la théorie de M. Thomson.
D’autres archéologues ont supposé que ces dolmens étaient dans l’origine des habitations transformées depuis en tombeaux. Cela cependant n’est pas très-probable; aussi cette opinion n’a-t-elle trouvé que peu de partisans. Les demeures du peuple des dolmens étaient sans doute construites en bois à l’aide des instruments que nous trouvons dans ces monuments, et de plus il faut reconnaître que les dolmens, comme habitations, auraient dù être fort incommodes, même pour un peuple peu difficile en matière de comfort.
Tout, au contraire, doit faire croire que les dolmens n’ont jamais été que des tombeaux. Il y en a maintenant qui sont vides, mais ils ont été fouillés et vidés de notre temps; ceux qui sont intacts contiennent toujours des squelettes avec des ustensiles et des armes en pierre, des vases en terre, et quelquefois aussi des perles en ambre, etc., mais jamais aucun objet en métal.
Le nombre des squelettes varie beaucoup; dans les plus grands dolmens on en compte jusqu’à une ving-
taine, dans les plus petits il n’y en a que cinq ou six. Quelquefois ils sont placés en étages superposés.
Les ossements ne sont jamais en ordre : la tête se rencontre près des genoux, aucun membre n’est dans sa position naturelle. Il suit de cette disposition qu’on aurait accroupi les corps pour les ensevelir.
Le fond de la chambre sépulcrale des dolmens est couvert le plus souvent d’une couche de silex passés au feu; c’est sur ce fond que le corps a été déposé. Il a été couvert ensuite avec une mince couche de terre, et la tombe a été fermée. Cependant, comme nous venons de le dire, les dolmens ne contiennent que rarement un seul squelette. Il faut donc qu’on les ait ouverts de nouveau pour y déposer d’autres corps. C’est alors qu’on aura, pour combattre les miasmes de la putréfaction, allumé le feu dont l’intérieur des dolmens porte des traces nombreuses et évidentes. On a continué ainsi, paraît-il, jusqu’au moment où le dolmen a été entièrement rempli; mais même alors, semble-t-il, on n’a point toujours abandonné le tombeau. Quelquefois les squelettes les plus anciens ont été déplacés pour faire place à de nouveaux corps. Cela aurait eu lieu dans un dolmen près de Copenhague, qui fut fouillé en 1862 en présence du feu roi Frédéric YII.
Un dolmen près du village de Hammer, fouillé il y a quelques années par M. Boye, a offert des particularités fort curieuses. On y trouva, outre les instruments en silex, des' ossements de cerf fendus pour en faire sortir la moelle, ce qui n’a rien de singulier; mais on y découvrit aussi des ossements humains qui avaient subi le même traitement. On peut donc supposer qu’un repas funéraire a eu lieu dans le voisinage du tombeau et qu’on a même
ajouté au rôti de cerf des morceaux de chair humaine. Du reste cette trouvaille est unique jusqu’ici, et on ne peut nullement en tirer la conséquence que les habitants du Danemark à cette époque auraient été des anthropophages.
Les morts étaient déposés avec leurs armes et ustensiles et avec des vases qui doivent avoir contenu des aliments que l’usage religieux pouvait commander de laisser Auprès des corps. On avait longtemps supposé que l’usage était de ne placer des armes qu’auprès des hommes. Mais dans un dolmen à Gierum, on a trouvé une hache près d’un squelette qui était évidemment celui d’une femme.
Voici maintenant l’inventaire d’une trouvaille faite dans un dolmen danois, celui de Hielm, dans l’île de Moen, qui fut fouillé en 1853. La chambre sépulcrale avait 5 mètres en longueur sur 3‘",50 de largeur et 1"",50 de hauteur.
On y recueillit 22 pointes de piques, dont la plus longue était de 0'",28 et la plus petite de O"",!/!; plus de AO éclats de silex ou couteaux d’une longueur de 0'",05 jusqu’à 0™,13, 3 haches plates, 1 hache plus épaisse, 3 ciseaux de menuisier, dont le plus long était de 0'",2i ; un beau marteau d’une longueur de 0'",13; 3 nodules de silex tout à fait analogues à ceux des débris de cuisine, et enfin, outre tous ces objets en silex, quelques perles en ambre et AO vases en terre faits à la main.
Les peuplades des kioekkenmoeddings ne se livraient, comme nous l’avons vu plus haut, qu’à la pêche et à la chasse; elles ne connaissaient d’autres animaux domestiques que le chien ; leur façon de vivre doit avoir offert certaines analogies avec celle des Esquimaux et des Groënlandais de nos jours. Les tribus qui ont érigé les
LE DAiNEMAPiK
dolmens paraissent au contraire avoir connu le bœuf et le mouton comme animaux domestiques. Du moins on a signalé depuis longtemps la présence de dents de bœufs dans ces constructions; mais cela n’est pas une preuve bien décisive ; car ceS dents ont pu être introduites dans les dolmens à une époque moderne par les renards ou les blaireaux qui parfois ont établi leur tanière dans les chambres des dolmens, à Borre par exemple, dans l’ île de Moen, dans une salle de géants. Mais en Suède, dans un dolmen de l’âge de la pierre, quelques poinçons en os de brebis viennent d’être découverts; ce qui nous prouve que cet animal était à cette époque un animal domestique en Scandinavie. Une tourbière près de Copenhague paraît avoir offert des données analogues; d’une couche assez profonde furent retirés les restes d’une brebis qui, d’après les recherches de M. Steenstrup, portait des traces de la main de l’homme; il semblait par exemple qu’on avait lié ensemble les pieds de la brebis pour la déposer ensuite dans le lac ou la tourbière. Ce fait doit être contemporain de l’âge de la pierre polie.
11 se pourrait même que les peuplades de l’âge de la pierre polie en Danemark eussent cultivé le blé. Du moins on trouve dans les tombes de cette époque des instruments en silex parfaitement taillés (voyez n° ââ5) et qui offrent de fortes analogies avec les faucilles de l’âge du bronze pour la fabrication desquelles ils paraissent avoir servi de modèles. Jusqu’à ce jour les dolmens du Danemark n’ont pas fourni de blé; mais l’analogie de la Suisse et de la France permet de penser que les peuplades des dolmens ont connu les céréales, d’autant plus que la population du Danemark à cette époque n’était nullement inférieure aux peuplades dü même âge
A L’EXPOSITION UNIVERSELLE
dans les autres pays, ainsi que le prouve le travail achevé de leurs instruments.
C’est là ce que nous savons sur la vie de la pierre en Danemark. Terminons par la liste de ce qu’a produit dans l’âge de la pierre polie l’industrie de notre pays :
A. Habitations. Elles doivent toujours avoir été construites en bois, ce qui explique leur disparition complète.
B. Vêtements. Ils consistaient probablement en peaux ou pièces de cuir, mais il n’est pas impossible qu’on ait déjà commencé à tisser la laine (voyez E).
G. Instruments pour la vie quotidienne.
1. Haches ordinaires. Il y en a en silex et en grès : les premières sont de grandeur très-variée. La plupart sont très-bien polies sur les quatre côtés, mais assez souvent on en trouve qui sont tout simplement taillées à éclats, travail qui précède le polissage. L’exposition du Danemark présente des haches de toute grandeur, datant de l’époque que nous étudions et offrant des exemples de toutes les faces de la fabrication, c’est-à-dire les unes à l’état de simples ébauches, les autres parfaitement polies. Il faut remarquer du reste que les côtés des haches danoises sont taillés franc, formant angle droit avec les grandes faces, tandis que les haches de la France et d’autres pays, l’Espagne, par exemple, sont arrondies.
, Les haches les plus grandes ont de longueur
sur 0'",09 de largeur et 0'",035 d’épaisseur. Pourries plus petites, les mêmes dimensions sont 0'",06, 0"%03 et 0'",01.
On peut établir les subdivisions suivantes :
a. Haches en silex d’une longueur moyenne de 0'”,30, de 0*'",08 de largeur et de 0"’,025 d’épaisseur (voyez Worsaae, p. 10, n°® 11 à 13).
f. Pointes de flèches en os avec de petites lames* en silex des deux côtés (Worsaae, p. 17, n” 74).
h. Pointes de piques et de lances. Il y en a de trois types bien distincts ; elles sont le plus souvent faites avec très-grand soin.
a. La lame a la forme d’une feuille et est munie à la base d’un pédoncule qui peut s’emmancher dans le bout creux d’une hampe.
b. La lame a la forme d’une feuille de laurier qui se termine en pointe et dont la base est également appointée. L’Exposition en possède plusieurs d’un travail remarquable. La plus longue, exposée par M. Warsaae (n" 411) n’a pas moins de 0*'',375 de longueur. Le musée de Copenhague en possède qui ont plus de 0"", 40 (voyez Worsaae, n® 52).
c. La lame a une forme presque triangulaire; seulement les côtés sont des courbes et non des lignes , droites. Les pointes de lances sont toujours très-plates et' ont la forme d’une feuille dont la partie inférieure aurait été coupée (voyez n^^® 208 et 418 à 420, chez Worsalii, ^ n° 55).
5. Casse-tête. Les belles haches-marteauX dont oq; voit plusieurs spécimens figurer à l’Exposition et chez Wo«-saae (p. 21 et 23) paraissent avoir fait office de cmssetête. Il se pourrait bien qu’une partie appartînt à l’âge du, bronze, mais un bon nombre remontent à l’âgo- de la pierre.
H. Armes et instruments de guerre. Ils ne dilfère*t pas des précédents.
I. Instruments de transport. On avait sans au^n doute, aussi bien que dans la période précédante, des canots creusés dans des troncs d’arbres.
K. Objets de parure.
1. Perles en ambre. Oa en trouve assez souvent avec les squelettes dans les dolmens; quelques-unes ne sont que d’assez gros morceaux bruts percés d’un trou; d’autres, au contraire, sont taillées avec soin et présentent des formes variées.
*2. Des dents de sangliers et d’autres animaux perforées d’un trou ont servi également de parure.
3. Des rondelles assez petites en grès paraissent avoir été des boutons (voyez n°® 523 à 525 de l’Exposition).
Il reste à résoudre une question fort importante, c’est de savoir à quelle race appartenaient ces peuplades. Plusieurs savants ont supposé que c’étaient des Lapons, mais cela paraît fort improbable. Les dolmens, si nombreux en Suède dans la partie méridionale et centrale, ne se trouvent jamais dans le nord de la presqu’île Scandinave, c’est-à-dire dans la patrie des Lapons. Les recherches anatomiques ne confirment pas l’idée de l’origine laponne du peuple de l’âge de la pierre polie en Danemark. Les crânes fournis par les dolmens diffèrent ordinairement beaucoup de ceux des Lapons; mais, d’un autre côté, les crânes sont loin de présenter un seul et même type, ce qui est une difficulté pour la détermination de la race de nos tribus.
D’autres savants, au contraire, ont supposé que les individus de l’âge de la pierre en Danemark n’étaient autres que les ancêtres des habitants modernes du pays ; cependant cela ne nous paraît guère probable, quoique d’un autre côté il ne soit pas tout à fait impossible que l’âge du bronze dérive directement de celui de la pierre, c’est-à-dire que ce sont les mêmes tribus qui ont habité le Danemark aux époques de la pierre et du bronze.
E. Instruments pour la fabrication et ea:%répa- TION DES vêtements.