TEMPS ANCIENS
L’histoire des pays que baigne la mer Baltique ne commence guère que vers l’an 800, avec l’introduction du christianisme. Ce n’est qu’à cette époque que quelques chroniqueurs étrangers commencent à parler d’eux, car les Romains ne les connaissaient que d’une façon très-restreinte. Cependant nous savons assez bien quelle était la manière de vivre des habitants, même dans les temps les plus reculés. Nous le savons par les fameux Af/aldsdynger ( débris de rebâti) ou Kjoekkenmoeddinger ( amas de cuisine) qu’on trouve en grande quantité sur les côtes du Danemark. Les Affaldsdynger sont formés par des coquillages entre lesquels se trouvent des ossements d’animaux, brisés ou tendus, des restes de charbon,
des fragments de poterie, des silex grossièrement
taillés, etc.
On voit qu’à une époque où les habitants ne se servaient que d’instruments en pierre, ils possédaient des bateaux à l’aide desquels ils faisaient des pêches abondantes, tandis que, sur les côtes, ils se nourrissaient de moules, d’huîtres et de la chasse du cerf et du sanglier.
Ils paraissent avoir eu des demeures fixes. Pour animal domestique, ils n’avaient que le chien.
Le climat était beaucoup plus rigoureux qu’à présent ; le sol était couvert d’immenses bois de sapins, qui, la température s’étant adoucie, ont dû faire plac au chêne, et celui-ci au hêtre, qui maintenant est l’arbre caractéristique de la campagne danoise.
C’est l’âge de pierre dans tous ses premiers aspects. Mais vers la fin de celte période, on trouve, à côté des outils primitifs, de grands instruments beaucoup plus ouvragés, des instruments de pierre parfaitement polie déposés dans les dolmens auprès des cadavres. Les ossements de bœuf, de mouton, de porc, de chèvre nous montrent qu’on élevait déjà des bes- . tiaux ; l’agriculture commençait probablement.
Après l’âge de pierre, suivent les âges de bronze ete de fer. Le bronze et le fer remplacent la pierre et les os dans la fabrication des outils et surtout des outils tranchants.
Le commencement de l’âge de bronze est très-reculé ; on croit qu’il a fini à l’époque de la naissance
du Christ, ou du moins un ou deux siècles après.
Sur les cadavres qui datent de cette époque, on a trouvé des vêtements, dont le tissu, composé d’un fil épais, était presque complètement conservé.
Les armes et les instruments affectaient souvent des formes très-élégantes : on voit aussi très-fréquemment l’or employé dans les ornements et les vases.
Sur les objets sont souvent dessinés des barques avec les équipages et les voiles, des oiseaux, des dragons fantastiques.
C’est peut-être de ce peuple dont parle le marchand grec Pythéas de Marseille, qui fit un voyage dans les mers du Nord, trois cents ans avant Jésus-Christ. Il parle en effet d'hommes qui savaient faire l’hydromel, qui battaient leur blé dans des granges, parce que la pluie l’aurait endommagé en plein air.
Les renseignements que donnent les Romains sur les contrées du Nord nous entretiennent particulièrement de l’âge de fer, de cette époque où le fer et l’argent, ces deux métaux antérieurement inconnus, commencent à être employés.
On a cru, d’après le métal différent dont étaient faites les armes, que trois peuples s’étaient succédé, l'un chassant l’autre — les Finner, les Kelter, les Golhs, — mais d’après des études sérieuses, on est maintenant fort porté à croire que ces armes sont ccUes d’un même peuple parcourant diverses phases de développement, n’inaugurant point lui-même l’usage des divers métaux, mais le prenant par le
commerce de ses voisins et le développant avec une
certaine originalité.
Il est certain que le peuple de l’âge de fer, dont parlent les historiens, appartenait à ceux que les Romains appelaient germaniques, et qui se nommaient eux-mêm eslvior Danor Jyderet Gotcr (du même nom que les Goths, ces Goths qui se firent un nom célèbre dans l’histoire des nations méridionales).
Ce peuple était autochlhone ; en effet, ni les renseignements historiques donnés par les autres peuples, ni les légendes de ceux qui lui ont succédé, ni les découvertes de l’archéologie n’indiquent son immigration en Danemark. Il est cependant possible, d’ailleurs, que, pendant les grandes migrations, quelques tribus de peuplades étrangères soient venues dans les pays Scandinaves. Ces pays envoyaient au dehors un si grand nombre de leurs habitants que chez la plupart des Germains on trouve cette légende : les Germains sont d'origine Scandinave, ils sont sortis de ce pays que 1 historien romain Jordanes appelle « vagina gentium » — le fourreau des nations. — « Les nations en sont sorties comme l’épée du fourreau, dit-il. »
Pendant un certain temps les pays du nord de la mer Baltique suivirent les pays du sud dans le développement de la civilisation ; mais, lorsque le grand royaume des Francs étendit sa puissance et propagea le christianisme chez les peuples germains, au vi° siècle, .lorsque des tribus d’origine étrangère occu-
pèrent les côtes méridionales de la mer Baltique, depuis l'Elbe jusqu’à la Vistule, toute communication cessa entre les Germains et les habitants du Nord, et ceux-ci, restant païens, eurent une sorte de civilisation originale dont on voit encore les traces dans les formes qui caractérisent les armes, les parures et les instruments, dans l’alphabet (les runes) de l’âge de fer postérieur.
Les runes, auxquelles on attribuait un pouvoir mystérieux etsecret, se conservèrent longtemps même après l’introduction du christianisme, jusqu’à ce que l’alphabet latin les eût complètement remplacées. Les caractères oblitérés, les courtes inscriptions qu’on trouve formées par ces lettres sur les pierres et autres objets, sont les seuls documents qu’aient les contemporains sur la vie des anciens habitants. Ils sont trèsinsuffisants ; mais les lois du xiie siècle, qui n’étaient que la promulgation d’institutions et d’usages fort vieux, nous donnent une idée de cette vie.
On voit le pays divisé en départements, les départements subdivisés en d’autres parties plus petites et très-indépendantes les unes des autres; une population formée de deux grandes classes, d’hommes libres et de serfs. Les familles libres possédaient de grands biens, chacun des membres qui la composaient, partageait les avantages et les périls qui s’offraient. Cependant il arrivait souvent qu’un guerrier engageait ses services à un chef simplement pour la durée d’une campagne ; d’autres se mettaient à la discré-
tion du chef pour toute leur vie ; il y en avait aussi qui, liés par l'amitié, vivaient en commun et mêlaient leur sang, en signe de fidélité éternelle, à toute épreuve.
Les femmes jouissaient d’une grande considération. Ainsi, ce n’est pas seulement aux hommes, mais aux mères et aux épouses que l’on élevait des monuments sur lesquels on gravait des inscriptions runiques.
D’après les lois, il n’était point permis à la jeune fille de se choisir son mari ; c’étaient les parents, la famille qui le lui donnait. Elle était l’égale de son mari; elle pouvait comme lui divorcer légalement et abandonner la maison en emportant sa dot. Les femmes assistaient aux festins et aux fêtes.
Une vieille poésie du Nord, le Rigsmaal, nous montre quelle était la position de chaque classe l’une envers l’autre, et quelles étaient les mœurs avant l’établissement du christianisme. — Le dieu Heimdal est présenté se promenant par le monde ; il vient à la maison du serf ; il entre par la porte ouverte et s’assied sur le banc.
La maîtresse du logis lui apporte un pain cuit sur les cendres, de la soupe dans un grand bol et du veau bouilli. Quelques mois après, elle met au monde un fils, qu’on asperge d’eau et qu’on appelle Traël. Le visage deTraël est blême et ridé, son teint brun, sa peau grosse, son dos courbé, ses talons allongés. Il grandit etapprendà utiliser ses forces. Il épouse une femme à la démarche lourde, aux bras brûlés par l’ardeur du feu et du soleil. Les fils qu’il a, s’occupent à garder
les cochons et les chèvres, à couper la tourbe, à former des enclos, à fumer les champs.
Heimdal vient ensuite à la maison du paysan. — Un feu brûle au milieu de la salle, le mari taille du bois pour fabriquer un rouet ; il a la barbe peignée et la chevelure soignée. La femme file ; ses cheveux sont tressés ; une cravate entoure son cou ; des boutons ornent ses épaules.
Quelques mois après, la femme accouche d’un fils, qu’on habille de lin, qu’on asperge d’eau et qu’on appelle « Fri », libre. Sa chevelure est blonde, ses joues rouges, ses yeux vifs. Devenu grand, il apprend il manier la hache, à faire deschars, à bâtir des granges, à mener la charrue. Il se marie avec une fille vêtue de peau de chèvre et portant un trousseau de clefs à son côté.
La troisième visite de Heimdal est pour une maison tournée au sud ; la porte, munie d’un anneau, est fermée, le plancher est couvert de paille. L’homme et la femme sont assis et se regardent en jouant avec leurs doigts.
Le mari sait faire des flèches, la femme sait se choisir des coifl'ures, mettre de l’empois à ses manchettes et soigner son linge. Elle porte une chemise bleue et une large robe ; son front et son cou sont plus blancs que la neige.
Elle couvre la table d’une toile blanche, y apporte des gâteaux de froment, du jambon, de la volaille rôtie, du lait dans des vases d’argent et du vin dans des coupes ciselées.
Un fils naît cl elle quelque Letnps après ; on l’enveloppe de soie, on l’asperge d’caueton l’appelle uJarl » , chef. Sa chevelure est blonde , ses yeux étincelants comme ceux d'un serpent. Il apprend à se faire des flèches, à tendre l’arc, à jeter la lance, à nager, à monter à cheval, à chasser le gibier. — Puis Heimdal revient, reconnaît Jarl pour son fils et lui apprend les runes.
Les Scandinaves se réunissaient volontairement en groupes plus ou moins grands sous la direction d’un chef ; ils jouissaient tous des mêmes droits. C’est ce que montrent les lois les plus anciennes, celles qui gardaient encore beaucoup des vieilles coutumes de chaque contrée.
Ce n’était donc point par des lois strictes et par une administration obéissant aveuglément à ces lois que l’on était gouverné, mais beaucoup plus parle respect de l’opinion générale, par la crainte du dommage, par l’espoir du bien qui arrivait selon qu’on s’y conformait.
Chaque homme devait être prêt à défendre sa vie, son bien, sa famille, ses amis, les armes à la main.
A la tête de la tribu était ordinairement une famille dont un ou plusieurs membres portaient le titre de roi.
Comme en Grèce, on pensait que les rois avaient une origine divine. Ils étaient les chefs du pays en paix comme en guerre.
Us devenaient de plus en plus les représentants
d’un pouvoir réel el régulièrement établi formant le gouvernement ; en effet, la mission qu’ils avaient de veiller au maintien de la justice, de protéger ceux qui étaient sans protection naturelle, les pauvres, les orphelins et tous ceux qui se trouvaient en danger, cette mission fut de plus en plus et de mieux en mieux remplie.
La puissance qu’avaient ces rois, était du reste fort inégale, car elle dépendait beaucoup de leurs qualités personnelles.
Les peuples du Danemark étaient réunis en un grand État longtemps avant les temps historiques.
Quand l’histoire commence, le Danemark n’est pas seulement formé par le Jutland et les îles voisines, mais aussi par les contrées qui sont à l’est du détroit, et qui, dans ces deux derniers siècles, sont devenus suédoises (la Scanie,leIialland,leBlekingen). Souvent même on compte, comme appartenant alors au Danemark, la partie septentrionale de la Norwége, contrée qui n’avait pas encore d'unité politique.
Le fleuve Eyder formait la frontière au sud.
11 est possible que le voisinage du royaume Franc ait eu une influence sur le développement d’un grand pouvoir royal en Danemark. Dans les premiers temps, on voit presque toujours un fils succéder à son père.
Cependant, si puissant que fût le pouvoir royal, il n’avait jamais à son service une administration forte pour le seconder. L’administration était surtout locale. Les hommes libres de chaque district jugeaient
22 Al'ÊIlÇti GÉNÉRAL
les différends dans des assemblées appelées Things, quand ces différends n’engendraient pas de duels ou même de luttes entre les familles. Dans ces Things on discutait les affaires publiques avec le roi ou ses envoyés; on lui accordait ou on lui refusait la levée des impôts qui consistaient surtout en vivres et en tout ce qui est nécessaire pour entretenir des guerriers.
Ce genre d’administration et la nature des impôts à lever contraignaient le roi à faire des voyages continuels ; il logeait alors chez les paysans ou dans les grands domaines royaux dispersés par tout le pays.
Il est certain qu’il y a eu des assemblées générales formées du peuple tout entier, surtout quand il fallait élire un roi ; mais il paraît que le Landsthing, assemblée où le roi se faisait reconnaître par chaque province, avait une plus grande importance dans les affaires du gouvernement.
La vie publique, avec ses assemblées et ses discussions, était un puissant moyen de formation pour la langue.
Dans tout le Nord on parlait la langue danoise ou langue du Nord que l'on parle encore de nos jours en Islande.
On ne retrouve la forme la plus ancienne de cet idiome que dans les inscriptions runiques.
Les poètes jouissaient alors d'une grande considération auprès du roi et du peuple; les chants qu’ils composaient dans ces temps reculés sur les hommes
DK L'HISTOIRE DU DANEMARK et les femmes illustres, et sur les grands événements, se propagaient oralement, leur mesure et leurs rimes aidant à les conserver intacts dans la mémoire ; ils arrivèrent ainsi en Islande, du xic au xme siècle.
Ils formèrent la base et la partie principale de la riche littérature des Sagas, et des légendes danoises que Saxo le grammairien traduisit en latin au xn° siècle.
Par ces documents et surtout par les deux Eddcis, on connaît les mœurs et la religion des peuples Scandinaves dans l’antiquité.
Il n’est pas inutile d’indiquer les traits principaux de la religion et du dogme.
Avant la création de notre monde, il existait les régions du chaud et du froid. Par les émanations de ces régions furent créés les Jœtter (géants) et les dieux. Trois de ces dieux, Odin et ses deux frères, tuèrent un géant énorme et de son corps formèrent le ciel et la terre. Puis ils prirent deux arbres et en firent des hommes. La vie des hommes devient une lutte perpétuelle contre les Jœtter; les dieux protègent les hommes.
Le plus terrible ennemi des Jœtter est le dieu de la guerre et du tonnerre, Thor, toujours armé de son terrible marteau.
Il y a aussi des dieux d’humeur plus pacifique ; ce sont Freir, dieu de la fécondité, et Freia, sa sœur, déesse de l’amour.
üdin reçoit au palais de Valhalla tous les braves
morts dans les batailles; là, chaque jour, ils mangent
du jambon et ' boivent de l’hydromel servi par les
Wakyries, déesses qu’Odin envoie dans les combats
chercher ceux qui sont destinés à mourir. Tous les
jours les héros se livrent à des jeux guerriers dans le
Valhalla.
Les lâches vont aux enfers ; ils vivent comme des ombres dans des ténèbres glaciales.
Cependant les dieux ne sont pas immortels. Le plus pur et le plus doux des dieux, Balder, est tué par la ruse du mauvais Loke, Jætte d’origine, mais accueilli parmi les dieux. Le mal prend alors le dessus ; dans une lutte formidable contre les Puissances sauvages et perverses, tout le Valhalla succombe et le monde périt. Mais de ces ruines sort un ciel resplendissant, une terre magnifique et nouvelle. Alors le Puissant, qu’on n’ose pas nommer, donnera des lois saintes et jugera tous les êtres, non d’après leurs forces, mais d’après leurs bonnes actions.
Comme chez les Romains, c’étaient les pères de famille et les chefs qui étaient prêtres. Dans des bosquets et dans des temples faits de bois, on rendait hommage aux statues aussi de bois, qui représentaient les dieux, par des sacrifices d’animaux et même quelquefois d’hommes.
Il est impossible de dire précisément si le christianisme a exercé une influence sur ces doctrines religieuses, mais la chose a pu se faire, car dans les objets importés ou imités, dans les monnaies ro-
maines, byzantines ou arabes, on trouve plusieurs traces des rapports des Scandinaves avec les peuples du Sud.
Nous savons tout ceci par l’archéologie, aucun historien étranger n’en parle; tandis que par des renseignements étrangers nous connaissons beaucoup des faits et gestes des premiers Danois hors de leur patrie, car ce temps est le temps des « Vikings ».
Par la position géographique de leur pays, les Danois étaient naturellement destinés à la navigation ; ils se nourrissaient de pêche et il leur fallait nécessairement des bateaux pour passer d’une partie de leur pays à l’autre.
Tacite parle des vaisseaux des Sueer. On a trouvé en Danemark, enfouis dans la terre, de grands bateaux, souvent munis de béliers, qui étaient parfaitement conformes à la description que donne l’historien romain.
Les marins guerriers (les soi-disant Vikings) ne tardèrent pas à faire des excursions dans les pays si riches du sud et de l’ouest de l’Europe.
De même race que les Saxons et les Angles, ils prirent part à la plupart de leurs expéditions.
Grégoire de Tours parle d’un chef de Vikings replaçant sur son trône un roi Mérovingien chassé de son royaume.
Mais les grandes excursions des Vikings ne commencèrent que vers l’an 800.
Il semble qu’à cette époque la population des con- DANEMÀRK. 2
trées du Nord était trop nombreuse par rapport à ses moyens de subsistance, car au ixe, au Xe et au commencement du xi° siècle, un flot immense partit des pays Scandinaves. Les Norwégiens colonisèrent l’Islande, les îles Shetland, les Hébrides, quelques parties de l’Ecosse et de l’Irlande ; ils trouvèrent même le chemin de l’Amérique, fondèrent une colonie au Groenland qui subsista pendant plusieurs siècles, et naviguèrent le long de la côte orientale de l’Amérique du Nord peut-être jusqu’à la Floride.
Les Suédois se dirigèrent vers l’est, et de leurs colonies se forma l’ancienne Russie. Ils s’étendaient jusqu’à la mer Noire, qui plusieurs fois porta les flottes suédoises jusqu’à Constantinople. Dès le ix° siècle la capitale du Bas-Empire en fut souvent alarmée.
Les Danois se tournèrent vers l’Angleterre et le royaume des Francs. Ils pénétrèrent jusque dans la Méditerranée.
Naturellement, dans les entreprises d’un des peuples du Nord, les deux autres peuples étaient souvent mêlés.
La dissolution de l’empire de Charlemagne en Etats féodaux isolés favorisa les excursions des Danois. Bientôt ils ne se contentèrent plus de piller sur les côtes ; dans leurs barques légères, tantôt au nombre de plusieurs milliers, tantôt en troupes moins nombreuses, ils remontèrent les fleuves de l’Elbe, du Rhin, de la Somme, de la Seine, de la Loire, de la Gironde
et pénétrèrent ainsi jusqu'au cœur du pays. Ils attaquaient généralement les églises et les abbayes où les habitants venaient se réfugier, où l’on cachait de riches trésors ; d’ailleurs, étant idolâtres, ils pensaient être agréables à leurs dieux en attaquant les demeures d’un autre Dieu.
L’abbé de Saint-Denis, pour se racheter, dut livrer 685 livres d’or et 3250 livres d’argent, somme énorme pour le temps.
Il n’y avait pas de ville riche qui n’eût à redouter leurs attaques ; il y en' eut qui furent prises et pillées plusieurs fois, par exemple Rouen, Nantes, Bordeaux, lis s’emparèrent même des villes situées loin de la mer comme Metz, Trêves, Cologne. Les capitales eurent le même sort. A Aix-la-Chapelle, la résidence favorite de Charlemagne, ils firent de l’église une écurie et dévastèrent le palais. Paris et Londres durent plusieurs fois leur payer une forte rançon. Sans doute les Normands essuyèrent quelques défaites, mais ce n’étaient jamais que des défaites partielles.
Ils faisaient la guerre comme les peuples d’alors, même les chrétiens contre les chrétiens, c’est-à-dire avec cruauté. Mais leurs excursions n’étaient pas seulement des pirateries.
Ils déployaient une grande activité politique, ils se faisaient les alliés des petits peuples opprimés par les grands (les Écossais, les Bretons, les Wallons).
La jalousie et l’esprit d'indépendance durent nécessairement être souvent les mobiles des nombreux chefs
des flottes, et il en résultait qu’ils se séparaient aussi vite qu’ils s’unissaient; cependant ils s’entendaient fort bien dans les batailles, et ils étaient même capables d’entreprendre de longues guerres en suivant un plan nettement déterminé ; de cette façon, bien qu’ils n’immigrassent jamais en peuples entiers, ils pouvaient s’établir solidement dans les pays conquis et les coloniser.
Alfred le Grand seul put les empêcher de s’emparer de toute l’Angleterre. Après une guerre de douze ans, il ne lui resta que la moitié de son royaume. L’autre moitié garda longtemps les lois que lui avaient données les Normands. On trouve encore des milliers de mots et de noms danois dans les noms de familles, dans les noms de lieux et dans les dialectes des provinces.
La Normandie porte encore le nom qu’on lui donna lorsqu’elle fut cédée en 911 par Charles le Simple; les noms si connus de Tourville, Turgot, Tocqueville sont d’origine normande.
Les Danois n’étaient donc pas seulement des barbares qui savaient détruire et qui, une fois mêlés à la population indigène, devaient se perdre en elle et prendre sa civilisation plus développée.
D’un nombre relativement restreint et s’alliant par des mariages aux peuples des pays conquis, ils surent s’approprier si rapidement les connaissances et la civilisation qu’i ls trouvaient autour d’eux, que leur pays devint bientôt un des plus florissants.
Pendant les deux siècles que dura ce grand mou-
vement, la patrie des conquérants dut se ressentir de ces excursions et de ces conquêtes. L’effet le plus considérable fut l’établissement du christianisme.
Pendant la lutte de Charlemagne contre les Saxons, une guerre éclata entre le roi des Francs et le roi danois Gotfrid. Gotfrid fit des invasions dans les pays de l’empereur et chez ses alliés, et il fortifia la frontière danoise sur l’Eyder. Son successeur signa un traité avec les envoyés de Charlemagne (811) et bientôt l’empire franc fut assuré contre les invasions qui pouvaient partir du Danemark, car plusieurs prétendants s’y disputaient alors le trône.
Voulant être plus assuré des procédés pacifiques de ce pays, Louis le Débonnaire y envoya plusieurs missionnaires ; il pensait que l’établissement du christianisme serait la plus sûre garantie du maintien de la paix.
Le premier missionnaire, Ebbe de Rheims, n’eut aucun succès. Quelque temps après, un prince danois détrôné, nommé Harold, vint implorer le secours de l’empereur, et, soit par conviction sincère, soit par politique, il abjura ses anciennes croyances et embrassa la religion des Carlovingiens.
A son retour en Danemark, il emmena le moine Ansgaire (827). Ce moine, élevé dans un monastère de la Picardie, ne se faisait pas moins remarquer par son érudition que par sa grande piété. Arrivé au Jutland méridional, il choisit pour résidence la ville de Sleswig, dont le commerce florissait beaucoup
DAXE.MAKK.
alors ; c’est de là qu’il devait diriger toutes ses opérations. Il y établit une école pour former des instituteurs indigènes ; il baptisa un grand nombre d’habitants et racheta les serfs qu’il instruisit et éleva dans la religion chrétienne.
Plus tard, il alla en Suède, et son zèle fut couronné du même succès.
Cette heureuse mission détermina l'empereur à établir un évêché à Hambourg, et naturellement Ansgaire fut choisi pour évêque (834). Hambourg fut détruit quelques mois après par des Vikings, mais les rois de Danemark et de Suède traitèrent Ansgaire avec une grande considération, et il fut déçu dans son espoir de souffrir la mort du martyr. Il mourut en 8G3. Ses successeurs continuèrent son œuvre.
Le christianisme, avec sa doctrine, ses croyances et ses mœurs nouvelles, produisit sans doute un grand changement dans les esprits et joua un rôle important dans les luttes intérieures du Danemark. Mais il n’est pas probable que le christianisme lui-mên e ait été un sujet de lutte ; il pénétra non par une brusque révolution, mais par les rapports continuels du Danemark avec les pays chrétiens, par le zèle des missionnaires dont l’activité devint encore plus efficace lorsque les Vikings en Angleterre et en France eurent adopté la doctrine de l’Évangile.
Ce ne lut pas un prince étranger qui imposa aux habitants la religion du Christ, comme Charlemagne chez les Saxons ; ce ne furent pas non plus les rois du
pays qui la donnèrent à leurs sujets, comme en Norwége.
Le catholicisme ne fit que s’affermir pendant les invasions et les conquêtes des rois de la famille des Knytlinge. De cette famille, le premier roi du Danemark que l’on connaisse est Gorm le Vieux. On pensait autrefois qu’il était le fondateur de la monarchie danoise ; c’est une erreur, car dès le commencement
des temps historiques le Danemark était rassemblé en
un royaume.
Le tombeau de Gorm est à Jellinge, avec celui de la reine son épouse Thyra, morte avant lui. Il avait fait élever un monument runique à sa femme; son fils Harold rendit le même honneur à ses parents.
La reine Thyra s’est fait un nom illustre en Danemark. On lui doit, dit-on, la forteresse de Danevirke, située à quelques lieues au nord de l’Eyder ; cette forteresse était toute construite en terre ; plus tard Valdemarlla fit consolider par une muraille de pierres calcinées.
On pense que Thyra avait adopté le christianisme. En tous cas son fils Harold n’était point païen, car on lit sur un monument runique « Harold gouverna tout le Danemark et la Norwége et se fit chrétien. »
Son fils Suénon, à la barbe fourchue , s’empara de toute l’Angleterre après l’avoir plusieurs fois rançonnée. Il mourut bientôt après (1014). Son plus jeune fils Canut dut lutter plusieurs années pour s’assurer la couronne d’Angleterre. A la mort de son
frère aîné Harold, Canut devint aussi roi de Danemark. Plus tard, il soumit à sa domination la Suède et la Norwége. Quelques rois écossais et irlandais devinrent ses vassaux.
On lui donna le surnom de Grand.
Traitant avec égalité les Saxons et les Danois, il apaisa bientôt toutes les luttes intérieures et fît oublier aux Saxons qu’il n’était pas de même race qu’eux.
En Danemark , il acheva la propagation du christianisme en y envoyant beaucoup de prêtres anglais ; il favorisa donc le développement de l’Église, qui était
la grande puissance civilisatrice.
Ses rapports avec le clergé national et le pape furent toujours excellents; il fit même un pèlerinage à Rome (1027). Ayant encore les mœurs d’un Yiking, il ne craignit pas de répandre le sang; la politique et la colère lui firent commettre plusieurs meurtres. Mais, en mettant à part ces actes, on le voit veiller sévèrement à la sécurité du pays. Un jour, dans un mouvement de colère, il avait tué un de ses guerriers, action qui, d’après la loi dictée par lui-même à ses soldats, devait être punie de mort. Il convoqua ses guerriers et leur dit: « Jugez-moi. «Ceux-ci refusèrent et remirent le jugement du roi à la décision de sa propre justiee. Canut se condamna à payer neuf fois l’amende dont était ordinairement passible un meurtrier.
On disait de Canut, qu’il tenait conseil la nuit, se
DE L’HISTOIRE DU DANEMARK Ai
battait le jour et remportait toujours la victoire. Le succès, il est vrai, couronna toutes ses entreprises.
On raconte de lui cette anecdote :
Un jour ses courtisans lui assuraient qu’il était le plus puissant monarque du monde, lui dont la volonté commandait à six nations puissantes (les Anglais, les Écossais, les Gallois, les Danois, les Suédois et les Norwégiens). Il alla s’asseoir sur la plage, — c’était le moment du flux, — et commanda à la mer de s’arrêter et de respecter son souverain. Mais les vagues continuèrent à monter et bientôt il fut forcé de se retirer. « Voyez quelle est la puissance des rois de la terre, dit-il à ses courtisans ; le seul puissant est l’Être suprême qui gouverne les éléments. » Retourné dans son palais, il ôta sa couronne, la plaça sur le crucifix de la cathédrale et ne la porta plus depuis ce jour.
Le grand royaume qu’il avait créé no dura que peu de temps. A peine fut-il mort (1035), que le démembrement commença. Son fils Harde Kanut réunit encore une fois le Danemark et l’Angleterre, mais ensuite ces deux pays furent séparés pour toujours.
Pendant le règne de Canut le Grand, le Danemark était arrivé à l’apogée de sa grandeur ; il est évident toutefois que, malgré sa naissance, Canut s’intéressait plus à l’Angleterre qu’à sa patrie, grâce à la grandeur et à la richesse de ce premier pays.
On le comprend du reste ; le grand rôle qu’un petit peuple avait pu jouer pendant une si grande période,
était fini , maintenant que ses colonies s étaient fondues dans la population primitive et indigène, maintenant que son propre territoire était dépeuplé par ces grandes émigrations.
Après l’extinction de la vieille monarchie, son temps de grande puissance est terminé ; son histoire qui, jusqu’ici, a des scènes si nombreuses à l’étranger, se borne dès lors à des faits qui se passent sur le sol natal lui-même.
Les Anglais prirent pour roi l’Anglo-Saxon Édouard le Confesseur, et les Danois cédèrent la couronne à Magnus le Bon, roi de Norwége.