‹ Le Danemark et l'Exposition de 1878Chapitre 11 sur 60 · MOYEN AGE · texte numérisé non relu

MOYEN AGE

Après la mort de Magnus le Bon (1047), Suénon, fils d’Estrlth et neveu de Canut le Grand, fut élu roi et devint le fondateur d’une dynastie qui régna pendant trois siècles sur le Danemark. Durant dix-sept années, les Norv égiens lui firent une guerre à outrance ; deux fois il essaya, mais en vain, de reconquérir l’Angleterre dont s’était emparé Guillaume le Conquérant. Ainsi que scs descendants, il acheva d’établir le christianisme. Il guerroya pendant toute sa vie, et cependant il fut plus lettré que la plupart des rois

contemporains : on le voit par sa . correspondance avec le pape Grégoire YII.

Cinq de ses fils lui succédèrent : Harold, Canut, Olof, Eric etNiels. Canut favorisa le clergé, établit la dîme, donna aux évêques le premier rang dans l’État, et s’intéressa vivement au sort des esclaves. Il fut tué dans une église par les paysans qui le haïssaient à cause de sa sévérité, et fut canonisé comme martyr. Ce fut Eric le Bon qui alla à Itome pour obtenir la canonisation de son frère. Quelque temps après, Eric mourut dans un pèlerinage en terre sainte.

Niels, le dernier fils de Suénon, était un homme d’un caractère faible; il ne sut ni protéger les côtes du pays contre les excursions des Wendes païens, ni arrêter les désordres causés par les nombreux descendants de son père. Dès lors le pays fut en proie l’anarchie.

Cet état de choses dura jusqu’en 1 157, époque où Yaldemar le Grand monta sur le trône. Une grande partie du territoire était dépeuplée ; les provinces étaient en guerre les unes contre les autres ; on n’opposait qu’une faible résistance aux pirates de la Baltique, et le Danemark semblait devenir vassal de l’empire auquel avaient sans cesse recours les prétendants.

Yaldemar sut se faire aimer du peuple, qui lui donna toute sa confiance. Aidé par levêque Absalon, grand capitaine, homme d’État éminent, nonseulement il arrêta les expéditions des Wendes, mais encore il put s’emparer d’Arcona, leur capitale, détruire

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leurs idoles nationales, propager chez eux le christianisme et les rendre tributaires.

On élisait les rois de Danemark comme les rois Mérovingiens, dans des assemblées générales, et l’on ne pouvait choisir qu’un membre de la famille royale. Néanmoins Yaldemar, de son vivant, fit couronner son fils Canut; ses successeurs l’imitèrent, et, grâce à cet usage, le pays fut pendant un certain temps délivré des guerres civiles.

Canut VI et Valdemar II, fils de Valdemar le Grand, forcèrent l’Allemagne à reconnaître l’indépendance du Danemark. Durant quelques années, ils régnèrent sur le IIolstein,le Lauenbourg, le Mecklembourg, la Poméranie, une partie de la Prusse et l’Esthonie, et ils exercèrent en même temps une grande influence en Suède et en Norwége. Mais cette puissance se perdit aussi vite qu’elle avait été acquise. Le Danemark avait assez de force pour vaincre ses voisins, mais sa civilisation n’était pas assez développée pour qu’il pût l’étendre chez les vaincus ; il n’exerça jamais qu’une domination éphémère et appareil te.

Surpris et fait prisonnier dans une chasse par un de ses vassaux (1223), Valdemar II le Victorieux dut, pour recouvrer sa liberté, abandonner presque toutes ses conquêtes, et il lui fut impossible de les reprendre.

Mais le règne de Valdemar eut des suites plus importantes que des victoires passagères : la paix intérieure et la sécurité des mers firent prospérer la ri-

chesse nationale. On trouve ces paroles dans le chroniqueur allemand Arnold de Lubeck : « La pêche annuelle que font les Danois sur les côtes de la Scanie, leur procure en abondance des biens de toutes sortes; les marchands des contrées voisines apportent chez eux de l’or, de l’argent et d’autres objets précieux qu’ils cèdent pour des harengs que Dieu donne gratuitement aux pêcheurs. Aussi les vêtements des Danois ne sont-ils pas faits seulement de fourrures bordées d’écarlate, mais encore de pourpre et de lin. Auparavant ils s’habillaient comme des matelots, mais par leurs longues relations avec les Allemands, ils en sont venus à prendre leurs mœurs et à porter leurs armes et leurs parures.

Les fertiles pâturages du Danemark nourrissent des chevaux magnifiques....»

La pêche des harengs au détroit eut pendant plusieurs siècles la même importance que les plus grandes pêches de nos jours; au commencement du seizième siècle, elle occupait plus de trois mille sept cents hommes. Le commerce se faisait surtout par l’échange des marchandises, car la monnaie qu’on avait commencé' à frapper vers l’an mil était fort rare. Les paysans cultivaient la terre en commun par Trevangsbrug, c’est-à-dire que dans un espace de trois ans chaque champ n’était labouré que deux fois. Le bétail abondait ; les forêts étaient vastes, riches en gibier et en bois de construction.

Pour les pays voisins ayant embrassé le christia-

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nisme, les Vikingtogter cessèrent, parce que dirigés contre des peuples catholiques, on les considérait comme des pirateries ; mais ceci porta un coup funeste à la navigation, qui jusqu’alors avait fait la grandeur de la nation. Encore à cette époque, le nombre des vaisseaux était si grand que des armées nombreuses pouvaient traverser la mer Baltique ; aussi les Danois prirent-ils une part considérable dans les croisades, malgré les guerres qu’ils avaient à soutenir contre leurs voisins païens, guerres que l’Eglise considérait comme aussi méritoires que les croisades en Palestine.

Les Danois possèdent leur drapeau, le Danebrog — champ rouge et croix blanche — depuis la grande victoire que Valdemar II remporta sur les Estboniens.

Un grand nombre de pèlerins et de voyageurs traversèrent l’Allemagne pour aller en Italie où Eric le Bon et Canut le Grand, pendant leur séjour à Rome, avaient établi des asiles pour leurs sujets. Ces voyages n’eurent pas seulement pour résultat de satisfaire à la piété des pèlerins, mais encore de donner un nouvel essor aux arts et aux sciences dont la religion était alors le mobile, comme autrefois la vie hardie de Yiking avait été la cause de l’élan militaire et poétique

Les Danois fréquentaient beaucoup les universités étrangères, surtout celle de Paris. Arnold de Lübeck dit à ce propos : « Ce n’est pas seulement le clergé qui va à Paris ; les nobles y envoient aussi leurs fils pour s’y instruire.

de l’Histoire du Danemark 39

Les Danois se distinguent par leur habileté dans la discussion, par la facilité dont ils s’approprient les langues étrangères et par leur connaissance approfondie du droit canon. »

Saxo Grammaticus fit une histoire de sa patrie depuis les temps les plus reculés jusqu’en 1184, histoire d’une bien plus grande valeur que toutes les chroniques qui donnent des renseignements sur le Danemark au moyen âge. Cette histoire écrite en latin (1) excita l’admiration du grand Érasme.

Les cloîtres furent les écoles du temps. Les rois et les évêques, entre autres Absalon etEskil, ami de saint Bernard, invitèrent les moines des différents ordres à venir s’installer en Danemark. Les nouveaux couvents ne tardèrent pas à s’étendre età prospérer. C’est à ces moines que l’agriculture dut ses premiers progrès et l’importation de légumes inconnus.

Valdemar II rédigea et publia un grand nombre d'ordonnances, ce qui le fit surnommer le législateur. Son code du Jutland était encore en vigueur dans la partie méridionale du Danemark (Soenderjylland, aussi appelée le Slesvvig, à cause de sa ville principale), à l’époque où les Allemands s’en emparèrent.

L’abolition du duel judiciaire fut décrétée en Danemark bien avant de l’être en France. Les jugements de Dieu, qui consistaient à manier un fer rouge ou à marcher dessus, furent interdits par Val-

(1) Langue que Saxo avait sans doute étudiée à Paris.

demar; mais cette autre coutume, qu’une accusation était considérée comme non avenue si l’accusé affirmait son innocence, et si un certain nombre d’hommes accrédités juraient qu’on devait croire à ce serment, subsista jusqu’au dix-septième siècle. Les jugements étaient rendus par des jurys ; les peines étaient peu sévères, la plupart consistaient en amendes au profit de la partie endommagée ou du roi.

Chaque province eut son code et fut gouvernée isolément jusqu’en 1660.

Les rois allaient de province en province pour veiller au gouvernement, voir si la justice était observée, obtenir le consentement des peuples pour l’établissement des impôts et les déclarations de guerre.

Par les relations avec l’étranger, les différentes classes se dessinèrent de plus en plus en Danemark comme dans les autres nations.

Le clergé. — Un évêque indigène résidait à Lund depuis 1104; il devait aussi gouverner les églises de Suède et de Norwége, ce que du reste il ne faisait guère que d’une façon honoraire. Souvent les rois avaient eu à subir l’inconvénient de voir le pays gouverné par un évêque allemand ; mais les évêques de Lund devinrent bientôt eux-mêmes les rivaux des rois, et ils se révoltèrent fréquemment.

Les prêtres jouissaient d’une grande considération, comme étant les pasteurs des peuples et les dispensateurs du salut éternel. Ils rédigèrent des lois animées de l’esprit du christianisme, et un de leurs

plus grands mérites fut l’abolition de l'esclavage, qui, de même que le paganisme, disparut, non point par l’effet d’une loi, mais sans secousse et progressivement.

Bientôt le clergé, exempté d’impôts par les rois, se trouva possesseur d’immenses richesses dont le comblaient toutes les classes du peuplé ; mais ces richesses eurent des suites funestes, lui procurant une puissance et une indépendance qui devinrent un péril pour l’État.

La noblesse. — En France, en Angleterre et daris la plupart des nations européennes, on voit une race étrangère envahir le pays, s’en emparer, assujettir ses habitants, accaparer les terres, ne prendre d’autre occupation que le métier des armes, et former une classe particulière, puissante et dominatrice, la noblesse ; et c’est ce fait qui sert de point de départ à

l’histoire de ces nations. Tel ne fut pas le sort du

Danemark, qui, n’ayant jamais été occupé par des conquérants, ne connut jamais la vraie féodalité. Les guerriers-ne recevaient point du roi des terres en récompense de leurs services, mais ils étaient exemptés d’impôts et de charges, et c’est ce qui en fit peu à peu un corps réservé et spécial dans la société. Pendant les guerres continuelles que soutinrent les Yaldemars, la fierté et l’esprit d’indépendance s’accrurent dans la noblesse danoise qui apprenait à la noblesse allemande à résister au roi et à commander en souveraine aux serfs. Par leurs études et leurs

il APERÇU GÉNÉRAL

voyages, les nobles acquirent en outre une supériorité qui les éleva bien vite au-dessus de la foule et dut augmenter encore leurs privilèges.

La bourgeoisie. — Elle était sans importance. Les villes, petites et non fortifiées, n’étaient, à vrai dire, que des villages et des hameaux de pêcheurs, bâtis sous les murs d’un manoir ou d’un monastère. Copenhague n’était ainsi qu’un hameau de pêcheurs que Yaldemar Ier donna à Absalon, qui y fit élever un château fort pour protéger la contrée contre les pirates. Les villes les plus considérables étaient : Lund, Itoskild, Viborg et Sleswig. Les maisons étaient construites en bois et en mortier. Les édifices en pierre étaient fort rares : quelques châteaux, quelques églises, quelques monastères. On voit encore aujourd’hui plusieurs de ces monuments ; ils sont remarquables par la grandeur des proportions et la magnificence de leur architecture; les cathédrales de Viborg, de Roskild et l’église de’Ringsted en sont des exemples.

Les 'paysans. — • Cette partie de la nation avait été jusqu’alors la plus considérée, mais elle perdit beaucoup de son prestige, lorsque les plus riches et les plus influents de ceux qui la composaient, eurent été anoblis, et qu’une foule d’esclaves affranchis se fut mêlés à elle ; l’exemption de charges et d'impôts, accordée aux classes supérieures, acheva de rendre plus basse la condition des paysans.

Les Valdemars surent dominer ce peuple composé d’éléments si disparates, et c’est à juste titre qu’ils

DE L’HISTOIRE DU DANEMARK jouirent de leur renommée. Les chefs de l’Église leur étaient favorables (1). La famille royale s’alliait aux princes des pays les plus éloignés : la mère de Valdemar Ier était une princesse russe, sa femme une princesse polonaise. Valdemar II avait épousé une princesse de Bohême, nommée Dagmar ; lorsqu'elle fut morte, il épousa Berengaria, princesse portugaise ; son fils était marié à une autre princesse portugaise. Ingeborg, sœur de CanutVI et de Valdemar II, était l’épouse malheureuse de Philippe-Auguste, roi de France.

Bien que les victoires de Valdemar II aient été arrêtées brusquement par de grands désastres, le soin qu’il prit toujours du bien-être de son peuple et de la prospérité du royaume donna un grand prestige à son nom et une certaine illustration au temps où il vécut.

Après sa mort (1241) le pays fut éprouvé par de grands malheurs. La noblesse et le clergé, naguère soutiens fidèles et soumis de la royauté, s’insurgeaient maintenant contre elle et voulaient gouverner seuls l’État. Usant du droit d’élection, ils contraignaient les rois à faire des concessions qui bornaient de plus en plus le pouvoir royal et augmentaient la puissance des corps privilégiés (1320 — 1648). C’est en vain que les paysans se soulevaient et organisaient de fréquentes révoltes; on les étoulfail dans le sang et elles ne servaient qu’à rendre plus dure leur situation. A Seeland et dans les îles environnantes, les labou-

(I) Particulièrement le pape Innocent III.

reurs journaliers étaient réduits à un état qui ressemblait fort à l’ancien esclavage ; il n’en différait que par ces quelquespoints : les femmes étaient libres ; il n’était poirlt permis aux seigneurs de tuer ou de frapper leurs paysans, et ceux-ci conservaient le droit de posséder quelques biens, de tester et d’hériter.

Le pouvoir du roi était encore affaibli par les luttes des membres de la famille royale et par la perte des grandes terres appartenant à la couronne.

Quatre fils de Yaldemar II arrivèrent au trône l’un après l’autre : leurs descendants y prétendirent tous, sans jamais vouloir reconnaître celui qui pour le moment y était assis. Abel, duc de Jutland, soutenait que le duché de Sleswig était héréditaire et libre comme les fiefs de l’Allemagne; au fond, il ne voulait autre chose que le rendre indépendant. La question du Sleswig, qui a fait tant de bruit pendant ce siècle, date donc de six cents ans. Abel fit assassiner son frère, qui était son roi et son hôte au moment du meurtre; et depuis ce temps, bien du sang a été répandu pour la même cause, éternel sujet de lutte entre l’Allemagne et le Danemark, qui défend sa nationalité en défendant ses frontières.

A la faveur des guerres intestines, les Allemands pénétraient d’abord dans lepays en qualitéd’auxiliaires de tel parti et finissaient par s’y imposer. C'est ce que firent particulièrement les comtes de Holstein : ils s’armaient en faveur du duc Abel et de ses successeurs

dans la lutte qu’ils soutenaient contre la couronne, obtenaient peu à peu les principales parties qu’on leur engageait pour prix de leurs services et se les assuraient par une immigration continuelle de seigneurs et de bourgeois allemands. Bientôt on put penser que nonseulement cette province était perdue, mais encore que la nationalité danoise était près de disparaître écrasée sous la puissance voisine.

Autrefois les Wendes séparaient le Danemark de l’Allemagne comme par une muraille : lorsqu’ils se furent complètement fondus dans la race allemande, cette séparation n’exista plus. — Les voies commerciales du sud au nord passaient, sur les bords de la Baltique, au milieu des villes hanséatiques : ainsi favorisées et animées de plus en plus d’unegrande ardeur pour leur accroissement, elles savaient profiter habilement de la faiblesse qui régnait autour d’elles pour s’emparer du monopole du com-

merce. Un grand nombre de seigneurs allemands entraient, seuls ou avec leurs hommes d’armes, au service du roi de Danemark et obtenaient en récompense de grandes parties de territoire. Si bien qu’après des vicissitudes tragiques (quatre rois assassinés ; l’ interdit souvent lancé contre le pays), Christophe II, arrière-petit-fils de Valdemar le Victorieux, mourut sans rien posséder en propre du sol danois : il l’avait cédé tout entier aux seigneurs indigènes et étrangers, particulièrement aux comtes de Holstein.

Le Danemark resta huit ans sans roi ; les Allemands

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