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TEMPS MODERNES

La mort de Frédéric Ier fut le signal d’une guerre sanglante qui dura trois ans : ce fut la guerre du comte. On le voit clairement, ce fut une lutte entre les ordres inférieurs et les ordres supérieurs. Les vilains voulaient délivrer et rétablir Christian II ; ils étaient secourus par la ville de Lübeck qui combattait pour assurer dans la mer Baltique sa puissance commerciale menacée par les Hollandais. Pour la conservation de leurs intérêts, les évêques nobles se virent obligés de consentir à l’élection d’un roi luthérien, Christian III.

Ce prince n’entra à Copenhague qu’après un an de siège ; il traita sévèrement les paysans et les bourgeois ainsi que le clergé catholique. En effet, après la guerre, Christian emprisonna tous les évêques, et établit le luthéranisme par une diète à Copenhague (I33G). La religion d’État, ayant le roi pour chef, ne fut plus qu’une religion; elle perdit tout pouvoir politique. La plus grande partie des biens ecclésiastiques fut sécularisée au profit des seigneurs.

Depuis lors la noblesse fut toute-puissante. Il est vrai de dire que beaucoup de ses membres se distinguèrent comme diplomates, comme capitaines etmême

comme savants ; le grand astronome Tycko-Brahé était un gentilhomme. C’est grâce aux châtelaines de ce temps que la littérature danoise est encore si riche en Kjaempeviser, chansons qui racontent toute la vie du moyen âge, ses anciennes légendes, ses croyances, ses mœurs dans la famille, et la cause des événements historiques.

Depuis 1479, Copenhague avait une université ; mais cette université ne se développa guère que depuis 1536, époque où elle fut richement dotée par Christian III. C’est en 1493 que parut le premier livre imprimé en Danemark.

Malheureusement quelques-uns seulement jouissaient de l’enseignement donné ; la domination d’une seule classe était peu favorable au développement général du peuple.

Du reste les privilèges exagérés de la noblesse lui devinrent nuisibles ; et ce fut justice. Sa richesse et sa puissance détruisirent son énergie et affaiblirent sa force morale ; l’intempérance fit périr chaque famille l’une après l’autre, si bien que cet ordre, jadis si nombreux, ne fut bientôt plus qu’une caste réduite à quelques centaines d’individus.

Quant à la bourgeoisie, elle souffrit beaucoup de son abaissement et des avantages accordés à la noblesse. En revanche, elle fut délivrée de la pression étrangère. En effet, après la découverte de l’Amérique et de la route des Indes, les villes hanséatiques perdirent leur influence et leur pouvoir ; les Hollandais et les

Anglais en héritèrent, il est vrai; cependant les trois royaumes du Nord purent alors améliorer leur situation par leur activité et leur commerce intérieur.

Christian IV s’appliqua fort au développement du commerce : il fît venir des étrangers pour enseigner l'industrie, construisit une foule de fabriques de différents genres qui furent le principe de l’industrie nationale, créa des compagnies de commerce, acheta dans les Indes la ville de Tranquebar, qu’on revendit aux Anglais en 1845, et enrichit le Danemark d’une flotte considérable qui protégea la navigation. Durant la première moitié de son règne, on vit régner une aisance qui le mit en état de bâtir plusieurs villes: Christiania, aujourd’hui la capitale de la Norwége, Gliickstadt en Holstein, et plusieurs autres, les châteaux magnifiques de Frédériksborg et de Rosenborg, et une foule de monuments publics.

De 1536 à 1625, il y eut peu de guerres. Frédéric II conquit le Dithmarn (1559) et soutint une guerre de sept ans (1563-1570) contre les fils de Gustave Wasa, Eric XIV et Jean III. Christian IV fit la guerre de Calmar contre Charles IX et Gustave-Adolphe (1611-1613).

Malgré cette paix si longue, le sort des paysans empirait toujours. Le nombre des propriétaires fonciers diminua, particulièrement en Jutland où presque tous ceux d’entre eux qui avaient pris part à la guerre du comte perdirent leurs terres. La situation des fermiers devenait de moins en moins supportable, la corvée

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allant toujours en croissant. Il n’est donc pas étrange que le pays s’appauvrissait, malgré la légèreté des impôts, et que l’amour de la patrie n’était pas bien ardent chez ces hommes opprimés.

Il y a aussi un contraste douloureux entre l’activité infatigable du roi et la mollesse des nobles qui faisaient tout contre l’accroissement du pouvoir royal, n’ayant d’autre souci que la conservation de leurs privilèges. Et voilà pourquoi le Danemark offre quelques points de ressemblance avec la Pologne. Et toujours, quand l’État était en péril, la question du Sleswig y était pour quelque chose.

Les rois étant éligibles, le Danemark ne pouvait se diviser, mais les monarques de la famile d’Oldenbourg avaient pris les habitudes allemandes ; ils partageaient le fief danois du Sleswig comme le fief allemand du Holslein entre des branches différentes. Par toutes ces divisions on fit une multitude de parts, mais outre la part royale, il n'y avait que celle de la ligne de Gottorp qui fût considérable. Dans cette famille on introduisit le droit d'aînesse, on réunit en une principauté les possessions qu’on avait en Sleswig et en Holstein, ce qui fit renaître les anciennes querelles des rois et des ducs de la famille d’Abel.

Pendant la guerre de trente ans, Christian IV fut entraîné, comme duc de Holstein, d’abord contre Ferdinand II (1625-1627), puis contre la Suède (1643-45).

Tilly et Wallenstein d’abord, puis Torstenson « le foudre suédois » envahirent toute la péninsule j ut-

landaise; et chaque fois les ducs de Gottorp abandonnèrent le roi.

Les Hollandais, dont la puissance maritime était si grande, étaient irrités contre le Danemark ; le péage du Sund en était la cause. Ils se joignirent donc aux Suédois. Tout était perdu, mais il restait une ressource, la flotte ; elle était encore excellente, et le roi la conduisait avec bravoure et habileté.

A la bataille de Femern, Christian fut grièvement blessé ; il perdit un œil et plusieurs dents, mais n’en continua pas moins à commander, debout sur le pont, jusqu’à ce que les ennemis se fussent retirés.

Pour obtenir la paix, il dut faire à la Hollande des concessions sous le rapport du co mmerce, et céder quelques provinces à la Suède (1645). Il mourut accablé de chagrin, après un règne de soixante ans, dont huit s’étaient passés sous une régence.

Le fils aîné de Christian IV étant mort quelque temps avant son père, le trône se trouva sans héritier.

La noblesse profita de cette occasion pour imposer au plus jeune fils de Christian, à Frédéric III, une capitulation des moins avantageuses. Cependant la domination despotique d’une seule classe parut bientôt insupportable. Le roi, profitant du désaccord qui régnait entre les nobles, prit en main la direction de toutes les affaires, sans prendre avis du Risgraad ; mais les nobles occupaient les emplois les plus lucratifs et refusaient de payer taxes et impôts.

Evidemment la constitution devait être changée,

fio APERÇU GÉNÉRAL

mais l’État avait été tellement affaibli, qu’il avait failli

succomber à cette époque.

Tant que la fortune se montra défavorable au Danemark, la Suède s’éleva au rang de grande puissance ; à la Finlande qu’elle possédait depuis longtemps elle joignitIngermanland,Esthland, etla Livonie qu’elle enleva à la Russie et à la Pologne, une partie de la Poméranie, Brême et Yerden en Allemagne. Gustave-Adolphe avait fait de la Suède la protectrice des luthériens allemands; Christian avait voulu, mais en vain, faire jouer le même rôle au Danemark.

Tous les pays voisins furent saisis de crainte lorsqu’ils virent Charles X (Gustave) conquérir la Pologne en une campagne.

A l’instigation de la Hollande, Frédéric III lui déclara la guerre ; mais Charles voyant sa dernière conquête menacée par une insurrection générale des Polonais et par l’envie des nations voisines, se résolut à se dessaisir de sa proie et à la remplacer par quelques provinces danoises. Avec une activité extraordinaire, il traversa l’Allemagne septentrionale ; une armée admirablement disciplinée pénétra dans le Jutland. Le froid était d’une rigueur extrême ; les eaux qui séparent entre elles les îles danoises, étaient congelées ; Charles passa sur les glaces et arriva à Seeland qu’il trouva sans défense.

Par le traité de Roskild(1658), il obtint la moitié de la Norwége, plus du tiers du Danemark, toutes les provinces situées à l’est du Sund, la Scanie, le Hal-

land, le Blekingen, Born holm et douze vaisseaux de guerre. Les ducs de Gottorp et leurs descendants mâles étaient déclarés indépendants de la couronne danoise.

Charles-Gustave n’avait rencontré en Danemark ni l’amour de la patrie, ni l’énergie et la volonté nécessaires aux sacrifices. 11 conçut donc le dessein de s’emparer, par un coup de main hardi, du reste du pays, et, en août 1658, il débarqua brusquement en Seeland.

Mais il se Irompa. Quand Frédéric III eut informé les bourgeois de Copenhague de cette action perfide, et déclaré qu'il ne fuirait pas, mais « qu’il mourrait dans son nid», les bourgeois lui répondirent qu’ils étaient prêts à sacrifier leur fortune et leur vie. Tous les hommes prirent les armes ; tous , même les femmes, tous, quelle que fût leur condition, se mirent au travail pour relever et rétablir les forteresses qui tombaient en ruines.

Arrivé devant Copenhague, Charles-Gustave trouva les faubourgs en flammes.

Il mit le siège devant la ville, mais il y perdit beaucoup de ses gens, et, durant ce temps, la Hollande se préparait. Ce pays avait abandonné le Danemark dans la première guerre ; mais, craignant maintenant que la Suède ne vînt à s’emparer des deux bords du Sund, elle envoya une flotte qui battit les vaisseaux suédois et secourut les assiégés. Charles voulut alors donner l’assaut, mais il fut repoussé avec perte. Les Suédois

DANEMAKK.

étaient encore battus sur les autres points ; on leur enlevait les petites villes et les îles qu’ils avaient prises sans résistance deux ans auparavant, et qui maintenant leur coûtaient cher. Les provinces norwégiennes se soulevèrent et, avec l’aide des troupes de l’électeur de Brandebourg, elles chassèrent les conquérants. Le Jutland et la Fionie leur furent aussi enlevés.

Mais la politique européenne et l’intervention des grandes puissances firent que la paix de Copenhague (1660) confirma la cession de la Scanie, de Halland et de Blekingen et l’indépendance des ducs de Gottorp.

C’était à l'aristocratie qu’on imputait tous ces malheurs ; les esprits s’émurent contre elle tandis que le roi et la reine avaient gagné l’affection du peuple entier.

On convoqua une diète à Copenhague ; malgré la ruine du royaume, la noblesse y défendit rigoureusement ses privilèges ; mais le clergé s’unit à la bourgeoisie, et ces deux ordres déclarèrent que désormais la couronne serait héréditaire.

La noblesse désunie, sans moyens de résistance et effrayée, céda. La capitulation fut déchirée, et l’on chargea le roi de rédiger une nouvelle constitution, pour le bien-être de toute la nation. Le roi en profita pour se poser en monarque absolu, ce à quoi la bourgeoisie ne s’était pas attendue. Il fit signer les nobles, les prêtres, les magistrats des villes, et s’assura le pouvoir par une armée permanente.

Une loi générale, appelée loi royale, adopta quelques changements partiels ; elle fut rédigée par ce Schumacher qui commença, sous Frédéric III, sa brillante mais courte carrière. Schumacher, plus connu sous le nom de Griffenfeld qu’il porta après avoir été anobli par Christian Y, était d’origine bourgeoise, fils d’un marchand de vin de Copenhague. Frédéric III avait été frappé de ses brillantes qualités et l’avait piis à son service. Sous Christian V, il arriva en quatre ans aux plus hautes dignités.

Il conduisit avec succès la politique danoise et passait pour l’un des plus habiles diplomates de son temps. Mais ses nombreux ennemis formèrent une cabale qui le renversa, et il dut passer de nombreuses années dans une rude captivité.

La loi royale fut signée par Frédéric III, mais tenue secrète jusqu’à sa mort. Au couronnement de Christian Y, on en fit pour la première fois lecture publique. Voici quelques dispositions de ce Code important :

La royauté était déclarée héréditaire dans la ligne féminine comme dans la ligne masculine. Les pouvoirs exécutifs, judiciaires et législatifs étaient confiés au roi. Le roi, placé au-dessus de toute loi humaine, ne se reconnaissait d’autres juges que Dieu, dans les affaires ecclésiastiques et civiles ; seulement il était tenu de suivre la religion protestante, de résider en Danemark et de respecter l’intégrité du royaume. Il pouvait faire la guerre et lever les impôts comme il lui plaisait.

La monarchie absolue, qui fut la forme du gouvernement en Danemark, depuis 1660 jusqu’en 1849, avait à remplir de grands devoirs.

Le pays se trouvait dans un état déplorable : les Danois étaient en désaccord ; à l’extérieur, on n’avait point d’alliés fidèles; de plus, les moyens de défense étaient presque nuis. Pour ne pas succomber, il fallait concentrer toutes les forces ; on les concentra dans la main du roi. On y gagna la sécurité intérieure, qui ne fut plus troublée jusqu’en 1848, l’année de toutes les révolutions européennes.

Le code de Christian Y soumit aux mêmes lois tout le pays, dont on fit le cadastre pour lever les impôts d’une façon plus équitable ; l’administration entière fut transformée, et les gens de toute classe eurent droit aux emplois de l’État, emplois réglés par une hiérarchie sévère.

Dans les finances, les revenus trop considérables des magistrats supérieurs furent retranchés au profit du fisc, et les appointements furent beaucoup réduits.

La noblesse dut payer sa part d’impôts. Cette classe, qui depuis quelque temps avait commencé à dégénérer, se mêla dès lors aux autres et bientôt disparut presque complètement.

Mais les rois, à l’exemple de Louis XIV, voulurent tenir une cour riche et magnifique; aussi les finances étaient-elles en mauvais état, et les impôts onéreux ; il en résultaque leDanemarksuivit en politique la marche des puissances qui pouvaient fournir des subsides.

En 1671, on institua une nouvelle noblesse. 11 n’y avait eu jusqu’alors en Danemark ni comtes, ni barons. On accorda de grands privilèges à cette noblesse.

On en forma également une de robe ; on donnait à ceux qui en faisaient partie certains droits et un certain rang dans les emplois, pour élever les serviteurs du roi au-dessus du commun du peuple.

De cette façon, on forma une bureaucratie qui gouverna le pays immédiatement sous le roi.

Aucun des rois de cette époque ne se distingua par de grandes qualités. Mais Frédéric III, Christian Y, Frédéric IV et Christian VI, princes de caractères très-différents, il est vrai, furent des hommes honnêtes , ayant à cœur le bien du peuple , et qui n’abusèrent que très-rarement du pouvoir. Malheureusement , ils étaient allemands , recevaient une éducation allemande, aimaient la langue allemande et les idées allemandes.

Du reste, on vit à cette époque l’Angleterre gouvernée par des princes allemands qui étaient en même temps électeurs de Hanovre, comme les rois de Danemark étaient ducs de Ilolstein. Ce fait eut une grande inlluence sur la politique du gouvernement anglais, mais le peuple anglais était tellement au-dessus du peuple allemand, qu’il exclua facilement les Allemands de l’administration et du régime intérieur, tandis que, en Danemark, l’étranger avait accès partout.

Les rois reconnaissaient qu’ils étaient redevables au peuple du pouvoir absolu, mais ils savaient aussi qu’ils le possédaient grâce à un coup d’État, et non point par un libre accord. Redoutant l’ancienne noblesse, dont ils se défiaient sans motif, ils ne se confiaient qu’aux Allemands, qu’ils se plaisaient à réunir autour d’eux; il y en avait à la cour, dans la nouvelle noblesse, dans l’administration, partout enfin. L’armée devint allemande, les soldats danois furent mêlés à des soldats allemands. La haute société ne parlait qu’en allemand; savoir cette langue donnait bon ton; avec elle, toutes les positions devenaient accessibles, et ceux qui en cherchaient une et qui voulaient paraître hommes de bonne compagnie germanisaient leurs noms et leur langage.

Parmi les étrangers, il se trouva, il est vrai, des individus qui rendirent service au pays, comme les deux Bernslorfs ; mais ce système général devint très-funeste à la nationalité et prépara bien des malheurs.

Il aurait fallu une longue paix pour tirer le pays de la pauvreté dans laquelle il était plongé en 1GC0. Jusqu’en 1727, il n’y eut que des guerres dans les intervallesdesquelles on ne cessa de se tenir sous les armes.

Ce fut une longue crise dans laquelle l’inimitié des ducs de Gottorp et de lu Suède menacèrent plusieurs fois le royaume de ruine.

Le Danemark ne put jamais non plus se consoler de la perte de la Scanie et d’une partie du Sleswig.

Pendant les guerres de 1676 à 1679, de 1700, 1709 à 1720, on fit preuve d’une force inattendue. Les Suédois étaient souvent victorieux sur terre, mais presque toujours battus sur mer. La marine danoise, qui fut toujours plus exclusivement indigène que l’armée, se couvrit de gloire, grâce surtout à deux hommes : Niels Juel, un des plus grands amiraux du dix-septième siècle et Tordenskjold, le Duguay-Trouin du Danemark, dont la ruse et l’audace égalaient celles des plus intelligents et des plus hardis chefs normands d’autrefois.

La Scanie fut perdue pour toujours. En 1676, les habitants de ce pays se soulevèrent, lors de l’invasion du roi de Danemark. La paix conclue, on s’efforça par tous les moyens possibles de les rendre Suédois, par la religion, par l’instruction, par l’administration, et, lorsqu’ils eurent, comme les soldats de Charles XII, partagé la gloire et les malheurs de la Suède, lorsque la nouvelle tentative faite par le Danemark de recouvrer la Scanie eut échoué (1709), la vieille patrie fut oubliée pour la nouvelle, et la Scanie se fondit avec la Suède.

Après beaucoup de vicissitudes, on réunit à la couronne danoise la contrée du Sleswig qui appartenait aux ducs de Gottorp. Malheureusement un gouvernement si imbu des mœurs allemandes et qui dirigeait en même temps un pays allemand, ne pouvait concevoir la nécessité de protéger etdeconserver la nationalité danoise. En haine du Danemark, les ducs de

APERÇU GÉNÉRAL Gottorp avaient écarté tout ce qui pouvait venir de cette nation : le gouvernement royal laissa subsister toutes les institutions des ducs, et, dans beaucoup de contrées dont les habitants parlaient danois, la langue de l’Église, de l’administration, de la justice resta allemande.

Maintenant, il nous faut apprécier les résultats donnés par les relations du Danemark avec la Norwége. Ils furent un des bienfaits de la monarchie absolue ; en effet, en réunissant toutes les provinces directement sous la couronne, et en supprimant la domination de la noblesse en Norwége, les deux pays purent se développer sans haine mutuelle.

Depuis Christian IV, la Norwége n’était plus si faible; ce roi avait cherché à augmenter ses sources de richesses, et, chaque année, il avait parcouru son royaume pour veiller à tout et se rendre compte de tout.

Les Norwégiens partageaient la gloire acquise à l’ombre du drapeau commun, comme ils supportaient leur part des malheurs et des charges de la monarchie.

Mais, plus encore que le secours qu’ils fournirent dans les affaires politiques, il faut considérer ce qu'ils firent pour le développement du sentiment national.

De même origine, les habitants des deux royaumes parlaient primitivement le danois. Leurs langues différèrent plus tard, mais elles se rapprochèrent à l’époque de l 'Union, et môme avant. Depuis ce temps leur littérature fut commune.

Bien qu’il y eût certainement des écrivains et des poëtes avant cette époque, la grande littérature ne parut qu’avec Holberg. Le Plaute, le Molière du Nord naquit et resta pendant son enfance en Norwége, mais il passa la plus grande partie de sa vie en Danemark où il fit ces comédies qui corrigent par le ridicule les travers du temps, ces comédies si puissantes qui seront admirées tant que vivra la langue Scandinave.

La littérature des deux peuples devint dès lors encore plus étroitement unie ; née du sentiment national, elle le réveillait et le fortifiait.

La paix régna sous Christian YI, Frédéric V et Christian VII. — Les ducs de Gottorp étaient favorisés en Russie où un membre de leur famille arriva même au trône (Paul III). — Plusieurs fois le Danemark fut contraint de faire de grands armements, ce qui endommagea ses finances, mais on évita de faire la guerre, et môme à la fin, par les traités de 1767 et 1773, on obtint de droit non-seulement tout le Sleswig mais encore le Holstein, en échange du duché d’Oldenbourg.

Bientôt on put constater les heureux effets de la paix. Tandis que l’Europe était en proie à des guerres sanglantes, les forces maritimes du Danemark se développaient rapidement par le cabotage, surtout dans les Indes et dans la Méditerranée, si bien qu’elles n’étaient à la fin surpassées que par celles des Anglais et des Américains.

Les tentatives que fit le gouvernement, à l'exemple de Colbert, pour créer une grande industrie ne réussirent pas autant. Deux choses empêchaient l’expansion de l’intelligence et de l’activité du peuple : la pression antérieure d’une nationalité étrangère, près sion que nous avons précédemment signalée, et la misère des paysans. Cette misère fut à son comble pendant le dix-huitième siècle. On pouvait croire que * la monarchie absolue se serait intéressée au sort des paysans, mais elle ne le fit guère que cent ans après son établissement.

Sous le règne de Christian Y, plus du cinquième des terres de la couronne étaient désertes ; le reste du territoire était encore plus abandonné. Frédéric IY avait établi une milice qui contraignit tous les paysans du royaume à rester attachés au sol où ils étaient nés. C’étaient les seigneurs qui étaient chargés de lever les troupes. On infligeait des punitions sévères aux hommes qui fuyaient leur domaine avant d’avoir servi dans l’armée.

Le paysan ne put jamais avoir du temps à sa disposition, car la corvée dépendait entièrement de la volonté du seigneur et du bailli, qui pouvaient soumettre à des châtiments corporels ceux qu’ils trouvaient négligents. Le fermier n’était jamais assuré de la possession continue de sa ferme, quand bien même il la faisait prospérer par son activité, car le seigneur pouvait la lui ôter.

Quand le seigneur était favorable au tenancier,

celui-ci n’en profitait guère pour l’amélioration de ses cultures, car les champs étaient toujours labourés par tout le village en commun et la foule, attachée à la routine, se défie des innovations.

Le prix des blés était élevé, grâce à la défense d’importation et au monopole d’exportation en Norwége.

Tout ce système était établi pour assurer des revenus aux seigneurs par le travail des paysans, mais le résultat en était déplorable. Bien souvent le propriétaire était contraint de fournir aux paysans de la semence et des chevaux pour que le domaine ne tombât point complètement en ruine, et la valeur des terres devenait naturellement insignifiante.

Les forces du pays n’étant plus absorbées dans des guerres continuelles, elles furent entraînées surtout en deux courants ; l’un allait au développement de la langue et de la nationalité ; l’autre, à des réformes et particulièrement à l’émancipation des paysans. La littérature servit à étendre l’un et l’autre, surtout lorsque fut abolie la censure pour les ouvrages d’économie politique et sociale. Les deux ministres qui gouvernèrent le pays sous le règne de Christian VII, durant la démence du roi, représentent bien ces deux courants.

Christian VII n’avait que dix-sept ans lorsqu’il monta sur le trône (1766). Deux ans après son avènement, il entreprit un voyage qui eut de graves conséquences pour le Danemark. Il en ramena un nouveau favori, Struensée, médecin allemand. Par son

esprit et sa conversation brillante, Struensée avait réussi à séduire le roi et la reine, la belle Caroline- Mathilde, sœur du roi d’Angleterre, George II. Bientôt il arriva aux plus hautes dignités, et, au mois de juillet 1771, un ordre du roi le nomma ministre de cabinet et décida que toutes les branches de l’administration lui seraient soumises, sans que la signature du roi fût nécessaire. Il usa du pouvoir en introduisant une foule de réformes. Il diminua les corvées, établit la liberté de la presse, amoindrit les impôts, simplifia la procédure, encouragea l’industrie nationale, et apporta des modifications dans chacune des branches de l’administration. Mais de môme qu’il est l’homme des réformes, il est aussi l’homme de la langue et des mœurs allemandes. Toute pétition devait être écrite en allemand ; la langue allemande fut la langue officielle.

Le ministère de Struensée ne fut pas de longue durée. Ses nombreux ennemis, parmi lesquels était la reine mère, formèrent une cabale contre lui ; on s’empara de sa personne et l’on força le roi àsigner l’arrestation de la reine (1). Après un jugement dérisoire, il fut décapité. Le divorce fut déclaré entre le roi et la reine, qui mourut quelques années après.

Le ministre Guldberg, qui gouverna jusqu’en 1784, n’était point du tout partisan des réformes ; il disait volontiers : « Si l’on ôte les chaînes des paysans, le

(1) On l’accusait d'entretenir un commerce criminel avec Struensée.

DE L’HISTOIRE DU- DANEMARK royaume tremblera jusque dans ses fondements. » Mais c’était un Danois ; il fit élever le prince royal dans les mœurs danoises et, par une loi, il défendit de confier à des étrangers les charges de l’administration.

A l’âge de dix-sept ans, le prince royal prit en main les rênes du gouvernement et commença par congédier le ministère Guldberg. Il était de mœurs simples, consciencieux, grand travailleur et plein d’humanité. Le Danemark lui doit l’émancipation des paysans, événement heureux pour le pays. Il était jeune, il est vrai, et d’autres le poussèrent à cet acte, particulièrement le comte de Bernstorf, le comte de Reventlov et Christian Colbjoernsen, mais il y mit un zèle que les années ne purent attiédir.

Le servage fut aboli en 1788 ; la corvée et la dîme furent modifiées ; l’importation des blés fut permise, mais l’exportation en fut interdite jusqu’en 1820.

Ces réformes amenèrent un changement total dans l’agriculture. Les terres des villages, qui, depuis un temps très-reculé, avaient été cultivées en commun, furent partagées entre les paysans ; et l’abolition de cet ancien usage amena graduellement un puissant développement dans les ressources du payst ce qui lui permit de supporter les secousses terribles qu’il devait ressentir plus tard.

Dès 1788, le roi, guidé par son esprit d’humanité, permit aux Israélites d’entrer librement dans les corporations ; un peu plus tard (1814), il augmenta beau*

coup leurs droits et les autorisa même à prendre part

à l’administration municipale.

Il fut le premier prince qui défendit la traite des nègres (1792) ; mais l’esclavage subsista cependant aux Antilles danoises jusqu’en 1848.

L’habile et honnête ministre Bernstorf, en gardant strictement la neutralité, avait su maintenir longtemps le Danemark dans une paix qui lui fut très-profitable, mais il mourut en 1797, alors que la guerre que faisaient à la République française l’Angleterre et ses alliés, sévissait avec le plus d’acharnement.

Les deux puissances belligérantes traitaient sans scrupules ceux qui ne s’alliaient pas avec elles. La possession d’une grande flotte était sans doute pour le Danemark un puissant moyen de protection, mais c’était en même temps un péril, car tous les grands Etats réclamaient en guerre l’assistance de cette flotte.

Les menaces de l’empereur de Russie, Paul, qui, après avoir été l’allié de l’Angleterre se tournait contre elle, contraignirent le Danemark à entrer dans une ligue qui devait défendre les droits de la navigation neutre contre la Grande-Bretagne qui ne voulait point les reconnaître. Le gouvernement anglais prit alors unebrusque décision. Il envoya une escadre de dix-sept vaisseaux de haut bord et de trente frégates. L’amiral Parkeret le célèbre Nelson en avaient le commandement. On devait forcer les membres de la ligue — la Russie, la Suède, la Prusse et le Danemark — à manquer chacun l’un après l’autre à leurs engagements.

La flotte britannique entra dans le Sund. La bataille fut livrée le 2 avril 1801. La ligne des vaisseaux de défense rangés dans la rade de Copenhague, était protégée par deux batteries fixes. De nombreux bancs de sable rendaient les abords difficiles.

Une foule de jeunes gens qui n’avaient jamais été en mer furent rassemblés à la bâte pour soutenir l’attaque. Sur quelques vaisseaux, l'équipage n’avait eu qu’un seul jour d’exercice. Mais tout le monde était plein d’ardeur et d’enthousiasme dans l’idée de combattre pour le pays et le drapeau.

Nelson attaqua ; ses soldats étaient plus nombreux et mieux exercés, ses canons d’un plus fort calibre, ses officiers habitués à remporter des victoires sur des adversaires autrement redoutables.

La bataille dura de 10 heures du matin à 3 heures du soir. La lutte fut sanglante.

Nelson avait promis à Parker défaire cesser en une heure le feu des Danois; l’amiral trouva cette heure singulièrement longue. Deux heures et demie s’étaient déjà écoulées, le feu ne ralentissait pas, trois, vaisseaux anglais avaient échoué, plusieurs étaient fort maltraités. Nelson envoya dire au prince royal que si les Danois ne cessaient pas à l’instant, il ferait sauter avec leurs équipages les vaisseaux qui avaient amené pavillon.

Le prince intimidé céda; encore quelques instants et la flotte de Nelson était presque détruite.

Le lendemain, on entama les négociations. Les hos-

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tilités cessèrent, car la mort du czar Paul, assassiné récemment, dissolvait la ligue. Mais le sang répandu ne fut pas inutile au Danemark. Cette bataille si glorieusement soutenue contre un adversaire redoutable, avait vivement exalté le sentiment patriotique et contribua au développement intérieur de la nation.

Six ans plus tard, l’Angleterre, ayant appris que l’empereur Napoléon et le czar Alexandre Fr réclamaient l’alliance de la flotte danoise pour la diriger contre elle, envoya des vaisseaux de guerre et une armée en Danemark. Les Anglais, reçus avec bienveillance, demandèrent qu’on leur livrât la flotte jusqu’à ce que la paix fût conclue. Cette proposition fut rejetée comme contraire à l’honneur national. L’armée anglaise débarqua alors sous Copenhague. La ville n’était défendue que par un rempart qui tombait en ruine. Les troupes étaient peu nombreuses en Seeland, car le prince royal, ne se doutant point des intentions hostiles de l’Angleterre, avait rassemblé toute son armée en Holstein pour protéger les frontières durant la lutte de Napoléon contre la Prusse et la Russie.

Copenhague fut bombardée ; une grande partie de la ville fut réduite en cendres. La guerre n’avait même pas été déclarée.

On fut donc contraint de livrer la flotte. Mais de plus les Anglais avaient aussi ruiné le commerce danois et norwégien en capturant quelques centaines de navires richement chargés qui, la guerre n’étant

point déclarée, ignoraient que les Anglais leur fussent hostiles et ne cherchaient pas à les éviter.

Le Danemark s’unit donc à la France contre l’Angleterre, et fit subir de grandes pertes au commerce anglais en lançant une foule de vaisseaux corsaires.

Mais son propre commerce eut aussi beaucoup à souffrir. Lorsque la campagne de Russie et la bataille de Leipsick eurent brisé le pouvoir de l’empereur français, ses fidèles alliés eurent à subir de dures représailles.

Alexandre Ier avait déclaré qu’il ne remettrait pas l’épée au fourreau avant d’avoir puni l’Angleterre de sa déloyauté (1807) ; mais en 1812, sans avoir rien fait pour tenir sa promesse et sans que le Danemark eût témoigné la moindre intention hostile à son égard, il promit la Norwége au prince royal de Suède, Charles-Jean (autrefois général Bernadotte), pour obtenir son alliance dans la lutte contre l’empire français.

Après la bataille de Leipsick, Charles-Jean, à la tête d'une armée composée de Suédois, de Russes et d’Allemands, pénétra en Ilolstein, et Frédéric YI, entouré par ses ennemis, dut céder la Norwége par la paix de Kiel (1814). Les Danois en furent violemment affligés ; cependant on peut dire que ce ne fut pas un malheur réel. La Norwége avait obtenu un tel accroissement qu'elle aurait bientôt considéré sa dépendance comme une honte et un joug.

On peut imputer en grande partie à Frédéric VI la perte de la Norwége, la ruine du commerce et de la

marine. C’était un homme honnête; partout où le sentiment du devoir suffisait, il remplissait bien sa mission ; mais il manquait de la prudence, du sang-froid et de l’activité nécessaires pour sortir sain et sauf des conjonctures politiques difficiles. Cependant il faut considérer qu’il n’y eut à cette époque que deux nations qui y réussirent, la Russie et l’Angleterre, et elles étaient singuliè rement favorisées par leur situation. En outre, le Danemark fut trahi par celui en qui il avait cru trouver un ami. Frédéric sut aussi mettre la flotte et l’armée en bon état, mais il ne sut pas en profiter à propos.

Le bien-être du Danemark fut anéanti par toutes ces calamités. La dette publique avait atteint un tel chiffre que l’État fit banqueroute en 1813. Sur six cent cinquante millions de francs émis en billets de banque, l’État ne put rembourser qu’un dixième, et cela en papier nouveau dont la valeur baissa rapidement. La dette publique restait de trois cent vingt à trois cent soixante-dix millions de francs.

La perte des vaisseaux et de la Norwége, qui fournissait d’excellents matelots, avait ruiné le commerce ; ajoutez à cela qu’on ne vendait plus les produits indigènes, et que, grâce à la paix générale, on trouva des concurrents dans tous les pays.

La pénurie était si grande qu’on ne put guère introduire des améliorations dans l’agriculture. 11 arriva même que quelques-uns, ne pouvant payer les impôts, cédaient leurs propriétés à qui voulait les solder.

Cependant peu à peu la paix produisit ses fruits, et le roi vécut assez longtemps pour voir l'amélioration qui se faisait sentir. Il travailla pour le progrès en supprimant tous les privilèges de la noblesse. La banque reçut une nouvelle constitution et devint indépendante du gouvernement en qualité de banque nationale (1818). Jusqu’en 1845 on fut contraint d'accepter ses billets ; depuis lors, ils devinrent payables à vue en espèces et eurent pleine valeur.

C’est à ce roi qu’on doit l’admirable institution de l’enseignement primaire, grâce à laquelle on trouve peu de gens en Danemark ne sachant point lire, écrire et compter.

Frédéric VI mourut en 1839, après avoir gouverné vingt-quatre ans comme prince royal régent et trente et un comme roi.

Malgré les calamités et les pertes énormes qu’éprouva le Danemark pendant son règne, il fut trèsaimé pour la bonté de son cœur et la sincérité de son caractère. La façon paternelle dont il traitait ses sujets mit fin à l’ancien régime et commença le nouveau.

La monarchie absolue avait donc donné au pays une flotte et une armée qui l’avaient sauvé, une administration bien réglée, une égalité plus juste dans les charges et les privilèges, et la liberté individuelle pour la classe nombreuse des paysans.

Le second progrès du peuple sera l’acquisition d’un droit et d une liberté politiques incompatibles avec

80 APEItÇU GÉNÉRAL

l’existence de la monarchie absolue ; acquisition que Frédéric lui-même prépara malgré sa conviction sincère qu’il affirmait par ces mots : « Nous seuls savons ce qui est le plus utile à notre peuple. »

En 1834, le roi établit des assemblées qui devaient examiner les propositions du roi, et qui même avaient le droit de prendre l’initiative pour la promulgation de nouvelles lois.

Le progrès aurait donc pu s’opérer peu à peu tranquillement, si les questions nationales n’avaient pas ému les esprits.

Frédéric aimait vivement la nationalité danoise ; c’était un vrai Danois, mais ses sujets allemands ne lui étaient pas moins chers que les autres. Or, les Allemands étaient mécontents de n’être que les égaux des Danois, qu’ils méprisaient souverainement ; ils avaient été les maîtres en Danemark, et ils étaient blessés de la connaissance qu’avait acquise ce pays de sa valeur, par son progrès matériel, par la bataille de 1801 , et par la littérature qui commençait à fleurir.

L’ardeur patriotique s’était montrée très-forte chez les Allemands lors du soulèvement général contre Napoléon, et après la victoire qu’on était fier d’avoir remportée sur un tel adversaire. Mais, après le congrès de Vienne, l’Allemagne se trouva partagée entre une trentaine de princes, qui presque tous redoutaient la concession des libertés politiques, qu’ils avaient si généreusement promises pendant la guerre, et cherchaient à arrêter tous les courants, le courant poli-

DE L’HISTOIRE DU DANEMARK tique qui allait à la liberté et le courant national qui allait à l’union et à l’unité des peuples germains.

Dans sa déception, l’Allemagne chercha une compensation en se ruant sur un petit peuple voisin.

Le prétexte fut fourni par les princes Au gustenborg, qui formaient la branche cadette de la maison d’Oldenbourg. Fils de la sœur de Frédéric VI, ils voyaient avec dépit la couronne passer aux mains du cousin de l’ancien roi, et, au cas où s’éteindrait la descendance de ce cousin, à la maison de Hesse. Désespérant de jamais arriver au trône de Danemark, ils mirent tout leur espoir dans la formation d’un nouvel État, qui serait composé des duchés de Sleswig et de Holslein. Ils proclamèrent leurs droits à ces duchés, au cas où s’éteindrait la descendance masculine du roi. Ils prétendaient que le Sleswig et le Holstein étaient inséparablement unis, en vertu d’un traité conclu en 1460 et de conventions dont quelques-unes étaient très-problématiques, et quelques autres négligées depuis des siècles.

Toutefois il ne faudrait pas attribuer les malheurs du Danemark uniquement à ces princes; nous devons en voir la principale cause dans cette circonstance, déjà indiquée précédemment , que les Allemands avaient dominé pendant des siècles sur le trône danois et dans l’administration danoise.

Depuis 1386, c’étaient les comtes (plus tard les ducs) de Holstein qui étaient en même temps ducs de Sleswig ; ils gouvernaient tant bien que mal les deux

APERÇU GÉNÉRAL pays, avec l’aide de cette même administration allemande Cette union fut encore affermie quand, plus tard, quelques petites parties du Holstein furent jointes à de petites parties du Sleswig, sous des princes allemands qui cherchaient à faire de ces possessions de petits États, et qui établissaient partout des pasteurs et des magistrats allemands.

Néanmoins le Sleswig gardait toujours la physionomie d’un pays danois ; c’était toujours la vieille loi danoise qui y était en vigueur, tandis que le Holstein vivait sous le régime de l’empire allemand. Souvent les rois prouvèrent par des actes la vérité de ces mots, inscrits au-dessus de la porte de Rendsborg : Eydora Romani terminus imperii (l’Eyder est la frontière de l’empire romain).

Sur cette frontière fut conclu le premier traité historique du Danemark avec Charlemagne (811), et mille ans plus tard, la Confédération germanique refusa de se mêler aux affaires de Sleswig, comme lui étant complètement étrangères.

Mais les mêmes rois danois, qui parlaient allemand et qui prenaient des allemands pour ministres, faisaient aussi gouverner le Sleswig par des allemands et augmentaient ainsi ses relations administratives avec le Holstein.

Cependant, la langue danoise y dominait toujours, excepté dans les villes, dans les contrées les plus méridionales et dans la classe des fonctionnaires.

Il en fut ainsi jusqu’à la Qn du siècle dernier. A

cette époque, on établit l’enseignement primaire, mais avec des allemands pour précepteurs et la langue allemande pour enseignement, ce qui rendit le peuple du Sleswig allemand. Et pourtant, malgré la domination prussienne et l’émigration qui eut lieu après le traité de Vienne (1864), plus de la moitié des habitants y parlent encore danois.

En Frédéric VI, on vit un danois monter sur le trône ; mais l'administration des duchés resta allemande. Il avait décrété que la langue de l’Église, de l’enseignement et de la justice serait danoise dans les districts où l’on parlait cette langue ; ces ordonnances furent oubliées dans la chancellerie allemande et restèrent sans effet. Le résultat fut que la plupart des fonctionnaires du Sleswig se sentaient comme unis à ceux du Holstein.

Le Holstein avait fait partie de l’empire jusqu’à sa dissolution (1806), mais il fut dans la même situation que le Luxembourg : le roi de Danemark était membre de la confédération germanique en sa qualité de duc de Holstein.

Le mouvement national de l’Allemagne se propagea donc jusqu’en Holstein, particulièrement grâce aux employés qui avaient étudié à l’Université de Kiel, et qui avaient sans cesse à la bouche leurs phrases favorites : « Das grosse Vaterland. » (La grande patrie.) — « Die sittlich germanische cultur .» (La moralité des mœurs allemandes.) — « Die deutsche mission.» ( La mission allemande.)

Les princes d'Augustenborg en profitèrent pour agiter vivement les esprits par les journaux et les brochures.

En même temps ils proclamaient en Allemagne que la population des duchés était une branche de la nation germanique subjuguée par la nation danoise, nation d’une civilisation arriérée.

Le règne de Christian VIII ne fut heureux ni pour lui ni pour ses sujets.

Son avènement au trône avait fait naître des espérances. On avait cru que les libertés nationales allaient être définitivement établies ; on avait pensé que la constitution de la Norwége serait étendue au Danemark.

Christian VIII se contenta de protéger les arts et s’efforça de régneren père de son peuple, mais presque tout son règne fut occupé par des troubles avantcoureurs delà guerre des duchés. L’hostilité des habitants du Sleswig-Itolstein envers tout acte de justice fait en faveur de la langue et des’ populations qui parlaient danois, et la condescendance du gouvernement mirent en émoi le patriotisme danois.

Le roi mourut le 20 janvier 1848, un mois avant cette révolution de février qui, partie de Paris, fit trembler toute l’Europe.

En Allemagne régnait partout une grande agitation ; on voulait l’unité nationale et une constitution libérale. Le mouvement se propagea en Holstein ; avant qu’ils eussent eu occasion de faire valoir leurs prétentions à la fondation de l’État de Sleswig-

Holstein, les princes d’Augustenborg se mirent à la tête d’une révolte.

Sous le prétexte que le jeune roi Frédéric VII, fils de Christian VIII, était retenu prisonnier à Copenhague, le prince de Nœr, parvint à gagner les troupes allemandes de Holstein et de Sleswig ; il établit un gouvernement provisoire et convoqua une chambre.

Cette révolte fut vivement prônée par les Allemands. Des volontaires vinrent offrir leurs services aux révoltés et, à la diète de Francfort, on accorda des sièges aux députés du Sleswig. Cependant M. Kriiger, député actuel du nord du Sleswig à la Chambre impériale, et qui était alors le député du Sleswig dans l’assemblée des États, protesta, et des troupes sleswigeoises combattirent avec acharnement, et signèrent cette protestation de leur sang.

Le simple sentiment national n’était pas seulement ce qui poussait les Allemands: ils étaient irrités de se voir dépourvus de flotte, et ils espéraients’en créer une, grâce à la fondation du nouvel État de Sleswig-IIolstein.

On sentit en Danemark le contre-coup de la révolution de février et du mouvement qui régnait en Allemagne. Le 21 mars 1848, les bourgeois se rendirent processionnellement auprès du roi, et le supplièrent de renvoyer les ministres de son père, ces ministres s’étant refusés à toute concession en faveur du libéralisme et de la nationalité. Mais, quand la députation arriva, les ministres étaient déjà congédiés. Pour les remplacer, on choisit des hommes populaires.

Une assemblée constituante fut convoquée : elle devait rédiger une constitution nouvelle. Le roi répondit à des envoyés que lui députait le Sleswig- Holstein, qu’il avait l’intention d’octroyer une constitution libre au duché de Holstein, mais que pour le Sleswig, il n’avait ni le droit, ni la volonté de l’incorporer à la confédération germanique.

Les insurgés furent battus à Bau et chassés du Sleswig. Mais les princes allemands, dont les trônes commençaient à vaciller, saisirent cette occasion pour regagner la faveur populaire.

Ils envoyèrent des troupes au secours des insurgés. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV en envoya plus que les autres; il pensait devenir empereur d’Allemagne. Le comte de Vrangel, à la tête d’une armée deux fois plus nombreuse que l’armée danoise, ne parvint pas, après un jour entier de bataille, à la détruire ; mais il la refoula au nord, et les Allemands entrèrent en Jutland, où ils imposèrent une énorme contribution.

Cependant, la flotte danoise seconda admirablement les opérations de l’armée. Elle mit l’embargo sur tous les vaisseaux allemands et ferma tous les ports de la mer Baltique. Les ennemis abandonnèrent donc le Jutland, et l’on conclut un armistice. Il dura du mois d’août 1848 au mois d’avril 1849, mais rien ne fut décidé dans cet intervalle. Une armée allemande pénétra de nouveau en Jutland , et fut bientôt forcée de se retirer parce que les troupes de Sleswig-

Holstein qui assiégeaientla forteresse maritime de Frédéricia, avaient été battues par les Danois, le 7 juillet 18-49. Après un nouvel armistice et de longs pourparlers, la Prusse signa la paix (2 juillet 1850). Elle retira ses troupes du duché, après avoir vu ses espérances déçues en Allemagne ; mais elle avait donné le temps aux révoltés de former une armée nouvelle, commandée par un général prussien et fournie d’officiers et de volontaires qui étaient venus de toutes les contrées de l’Allemagne.

Cette armée fut battue à Idsted, le 24 et le 25 juillet 1850. Le Holstein appartenant à la confédération germanique, l’armée danoise n’y pénétra point, mais des soldats autrichiens désarmèrent les révoltés, et rendirent le pays à Frédéric VII. Les princes d’Augustenborg eurent le sort qu’ils méritaient. Après s’être vus éloignésdu commandement de cette révolte qu’ils avaient soulevée, ils sentirent encore s’évanouir ces espérances pour lesquelles ils avaient fait verser tant de sang. On les exila du royaume et on leur acheta toutes les possessions qu’ils avaient en Danemark.

On renvoya une partie des officiers et des fonctionnaires qui avaient pris part à la révolution; on en exila quelques-uns ; mais pas un homme ne fut condamné à mort ni emprisonné: exemple bien rare de clémence à une époque où l’on sévissait partout contre le mouvement de 1848.

Le règne de Frédéric VII se recommande encore

sous un autre point de vue. Ce prince ne défit jamais les œuvres libérales qu’il avait faites. Disons toutefois que l’amour de la liberté n’avait point pour but en Danemark, comme dans tous les autres pays européens, le renversement du pouvoir royal ; les institutions nouvelles y furent simplement une concession libérale du roi.

Le 5 juin 1848, il avait doté la nation d’une constitution qui favorisait la liberté, et avait partagé le pouvoir avec une assemblée représentative, la diète.

Restait à vaincre une grande difficulté : régler la constitution de la partie allemande du royaume, la situation du Sleswig, sans exciter une nouvelle guerre avec l’Allemagne. Le gouvernement germanique, ayant retiré les constitutions libérales de 1848, avait trompé les espérances : on croyait qu’il y aurait une constitution commune à toute l’Allemagne. Il avait cherché à satisfaire ses sujets par une attitude hostile envers le Danemark, et maintenant le Holstein refusait la constitution que lui offrait le Danemark.

Tant que les plaintes et les exigences des Holsteinois furent encouragées par l'Allemagne, le Danemark fut déconcerté par l’attitude des autres puissances qui lui conseillaient toujours de céder. Le ministre anglais John Russell abondait surtout en ce sens.

L’affaire de cette constitution ne fut donc pas vidée sous le règne de Frédéric VII, qui mourut sans enfant le 15 novembre 4853.

D’après une loi reconnue par les grandes puissances

au traité de Londres 1969, la succession revenait à Christian IX de la famille de GUicksborg. Mais la Confédération germanique n’avait point signé ce traité et ne le reconnaissait point, au moins en ce qui concernait le Ifolstein.

Une guerre était inévitable. Déjà, quelque temps avant la mort de Frédéric VU, la Confédération avait décidé qu’elle occuperait le Holstein et le Lauenbourg, qui était annexé au Danemark depuis 1814.

La Prusse et l’Autriche avaient accepté le traité de Londres ; cependant le ministre du royaume de Prusse, le comte de Bismark, profita de l’occasion offerte pour faire entrer son pays dans la voie de conquêtes où il a marché depuis ; et, par un chefd’œuvre de politique, il entraîna dans son parti l’Autriche, sa rivale, qui craignait de voir les Prussiens obtenir en Allemagne une trop grande influence.

Les deux puissances déclarèrent qu’elles agissaient au nom de la Confédération germanique et occupèrent le Holstein sans rencontrer de résistance; puis, M. de Bismark prétendit qu’il était nécessaire de s’emparer du Sleswig, et une armée passa l’Eyder.

Le Danemark n'était guère en mesure de soutenir la lutte contre deux grandes puissances. La constitution débattue et les réformes intérieures avaient trop occupé les esprits ; on manquait des moyens de défense indispensables ; l’armée était précisément en état de réorganisation. L’issue de la guerre consistait donc simplement en ceci : quelque autre puissance viendrait-elle s’allier avec le Danemark?

La France et l’Angleterre ne survendaient pas ; pendant la dernière guerre, la Suède et la Norwége avaient envoyé au secours du Danemark un corps de troupes qui, il est vrai, n’eut pas l’occasion d’agir ; maintenant ces nations se tenaient à l’écart.

L’intrépidité, la bravoure de l’armée danoise ne lui servit de rien. Elle dut abandonner la partie méridionale du Sleswig en février 1864. Après un long bombardement, les fortifications de Diibbel furent emportées d’assaut par les Prussiens le 18 mars, et l’île d’Als tomba en leur pouvoir le 29 juillet.

Tout le Sleswig était donc perdu. De plus, les troupes danoises s’étaient retirées du Jutland.

En mer, on avait bloqué les ports de la Baltique et l’on y maintenait les vaisseaux prussiens ; on avait battu les Autrichiens commandés par l’amiral Tegetchoff. Malgré ces succès, le Danemark fut contraint de signer le traité de Vienne (30 octobre 1864). Il cédait le Holstein, le Sleswig, le Lauenbourg, et acceptait la décision que la Prusse et l’Autriche prendraient au sujet de ces provinces.

S’accorder sur ce qu’ils avaient à faire de leurs conquêtes n’était pas chose aussi facile à ces deux grandes puissances que de triompher d’un petit peuple; aussi avant que deux années se fussent écoulées, elles étaient déjà armées l’une contre l’autre.

L’Autriche et la Prusse avaient mis six mois pour fléchir la résistance du Danemark ; l’Autriche fut vaincue par la Prusse en sept semaines. Elle fut exclue

de la Confédération germanique ; ses alliés, comme le Hanovre, la Hesse, la Saxe, furent incorporés à la Prusse et placés sous son hégémonie. La Prusse garda les trois duchés cédés par le Danemark, et ceci, après la déclaration de ses jurisconsultes, qui proclamèrent que Christian IX en était le seul possesseur légitime avant le traité de Vienne.

Ainsi la famille d’Augustenborg qui, pour la seconde fois, avait fait valoir ses prétentions, fut une seconde fois frustrée dans son attente.

Grâce à l’intervention de la France, on inscrivit dans la paix de Prague l’article 5, en vertu duquel les districts septentrionaux du Sleswig seraient rendus au Danemark, si les habitants de ces districts le voulaient. On devait donc les faire voter.

Nous constatons qu’en dépit de la parole donnée, les Sleswigeois n’ont jamais été consultés, bien qu’ils en aient manifesté plusieurs fois le désir à la diète allemande, par la voix de leur député M. Kriiger. Ils attendent encore.

Ainsi 200,000 danois se trouvent sous la domination allemande, et par l’introduction de fonctionnaires allemands, par l’enseignement de la langue allemande clans les écoles et son emploi dans les temples, par le service militaire dans l’armée allemande, on travaille à les rendre allemands. Mais, qu’on s’en souvienne, un traité forgé par le bon plaisir de quelques princes ambitieux ne constitue pas un droit; le droit ne repose que sur la justice, et

la justice ne dépend point de la fantaisie d’un conquérant. C’est sur la justice que s’appuient le Sleswig et le Danemark : ne désespérons point.

Le régime qui régnait sous la royauté absolue , s’était transformé avec rapidité. C'est un trait fort remarquable du caractère de la nation danoise, que, dans les trois grandes révolutions qui changèrent la face du pays (l’introduction de la réforme de Luther (15H6) — du pouvoir absolu (1660) — de la constitution libérale (1849) — toutes les transformations se firent sans résistance.

La forme de la constitution est réglée par la charte révisée le 28 juillet 1866. Si ce n’est que l’élection des membres de la chambre haute ne se fait plus comme autrefois, cette charte est à peu près la môme que celle du 5 juin 1849.

Les paysans et les maîtres d’école, dont la position était si peu considérée dans les derniers siècles, jouent maintenant un rôle important dans la vie politique.

La noblesse n’est pas abolie ; on trouve encore des comtes et des barons, mais, comme en France, ce n’est qu’un titre, et tous les citoyens jouissent des mômes droits.

La tendance de notre siècle a toujours été de supprimer les différences qui existaient entre les classes.

L’obligation générale du service militaire y a contribué beaucoup ; elle est imposée par la charte,

tandis que, autrefois, on le sait, les paysans seuls étaient simples soldats.

On serait tenté de croire que deux guerres sanglantes et la perte des deux cinquièmes du royaume devaient anéantir les forces du Danemark. Le contraire est arrivé. On a vu continuellement croître l’aisance et l’activité, favorisées par l'introduction du libre échange en Danemark et dans les pays voisins.

Une immense exportation de blé, et plus tard de bestiaux et de beurre, fut le résultat du développement de l’agriculture, et contribue encore à la faire prospérer davantage.

L’industrie commence aussi à fleurir, bien que le pays manque de mines importantes et de grands cours d’eau.

Toute corporation est abolie ; on peut gagner son pain par le travail que l’on veut.

Dans une transformation si rapide de l’ancien régime, il se peut, avouons-le, que parfois des fautes aient été commises; cependant le système économique ne semble pas exposé à de grands périls ; il paraît, au contraire, faire des progrès réels et aider l’État à solder une grande partie des dettes du royaume.

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