II
Parmi les difficultés sans nombre que soulève la grande question de l’apparition de la vie à la surface du globe, l’une des plus embarrassantes concerne le nombre des centres d’évolution qu’il convient d'admettre. N’en existe-t-il qu’un seul, en existe-t-il plusieurs, et, dans cette dernière hypothèse, ont-ils été contemporains?
Étant donné un même âge de la terre, les probabilités sont certainement en faveur de la pluralité des centres. Quant à savoir si même alors ils datent de la même époque, rien n’est plus incertain, la science ne nous fournissant pas assez de documents positifs pour en décider; mais on peut dire, relativement au nombre des centres de création, dans le sens du darwinisme, que, quand la terre fut devenue propre à permettre l’évolution de la vie, toute la surface dut jouir de cette merveilleuse prérogative. Tous les changements qu’elle a subis se sont toujours généralisés. La croûte terrestre s’est solidifiée partout en même temps; les eaux douces ou salées, ainsi que l'air atmosphérique, avaient de l’un à l’autre pôle une composition et des qualités pareilles. Sans doute, certaines espèces devaient être, comme aujourd’hui, condamnées à la stérilité ; cependant il ne pouvait y avoir aucun point qui fût privilégié. L'opinion génésiaque peut admettre un centre unique, mais non le système darwinien, qui fait intervenir uniquement l’action des forces naturelles. Or, voici où ce système nous conduit et quelles sont les conséquences qui découlent de la pluralité des centres, à laquelle il faut bien s’arrêter.
Plusieurs centres supposent plusieurs germes dans un même centre. Si la création d’un seul type est un fait inexplicable et en dehors des lois qui régissent la physique du globe, que dirons-nous de cette immensité de types qui tous auront donné
lieu par leur naissance à autant de faits miraculeux? Croire que ces types, nés dans des milieux différents, auront été semblables, n’est pas possible. La terre entière aura donc été le théâtre de cette création à long terme qui n’aura formé les êtres que pour les transformer? Ainsi, tandis qu’autour de nous tout paraît stable, tout au contraire serait mobile et incertain; le hasard régirait la nature vivante; il n’y aurait d’autre loi que la métamorphose, et elle ne serait soumise à aucune règle. Dans le système de M. Darwin, il faut conclure de ce qu’on ne voit pas à ce qu’on voit, tandis qu’il semble seulement logique de conclure de ce qu’on voit à ce qu’on ne saurait voir. Voilà pourquoi je ne puis accepter le darwinisme, tout en admirant les idées neuves et hardies sur lesquelles s'appuie le savant fondateur de ce système.
Cette multitude de métamorphoses, regardées comme évidentes, sont autant de petits miracles tout aussi difficiles à croire au point de vue scientifique que le grand œuvre de la création biblique. S’il m'est impossible de comprendre comment les grands animaux et les grandes plantes ont pu arriver jusqu’à nous avec les formes qui les différencient, il ne me l'est pas moins de chercher l’origine du baobab, du cèdre, du palmier, de la baleine, du phoque, du singe ou même de l'homme, à travers les changements successifs d’un type primordial ayant pu passer avec le temps de la simplicité la plus grande à la structure la plus compliquée. Disons-le, la matière n’a pas agi par elle seule, elle a obéi. Expliquez l’immensité des plantes et des animaux par dix, cent, mille, dix mille types; faites intervenir, pour les modifier, autant de siècles que vous admettrez de types, et vous ne m’aurez rendu compte ni de la forme, ni de la vie, ni de l'instinct, ni de l’intelligence.
M. Darwin ne se prononce pas sur la question relative au nombre des centres de création ; mais il pense que chaque espèce en a un qui lui est propre. Si les individus qui composent cette espèce occupent aujourd’hui de grands territoires, c’est qu'ils ont émigré. Comment, en irradiant, ont-ils pu vivre dans des milieux différents de ceux pour lesquels ils étaient faits? C’est là ce qui peut sembler extraordinaire et ce qu'il
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se 6 aurait fallu prouver. Avant de se transformer, n’auraient-ils pas dû mourir?
Si M. Darwin reconnaît un centre spécial pour l’espèce, à plus forte raison doit-il en admettre un pour le prototype; cela accepté, le voilà en dehors du vraisemblable, s’il est bien vrai,
comme tout semble le prouver, que les qualités prolifiques de la terre n’ont point été localisées, mais universalisées.
En acceptant l’hypothèse d’un type unique, comment comprendre qu’il ait pu se développer? Pour se rendre compte de cette évolution, il faudra attribuer à ce type, père de toute la nature vivante, des propriétés plus ou moins comparables à celles dont jouissent les animaux et les plantes gemmipares. Il se sera successivement séparé de lui des types modifiables de second, de troisième, de quatrième ordre, lesquels à leur tour auront produit d’autres organismes, les uns et les autres toujours plus compliqués, méconnaissables à la suite d’une sorte de gestation multiséculaire. Ainsi variés à l'infini, quoique sortant de la même souche, ces types, toujours provisoires, auront peuplé la terre; mais la physionomie que les plantes lui avaient primitivement imposée n’est plus celle d’aujourd’hui, comme celle d’aujourd’hui ne sera plus celle qu’elle revêtira dans les siècles futurs ; les animaux eux-mêmes, chacun’selon leur espèce, ne doivent garder leurs formes que pour un temps : tout a changé, tout change, tout ou presque tout changera.
Pour mieux confirmer la variabilité des formes, on indique un certain nombre d’animaux arrêtés dans leur développement ou en voie de transformation, et l’on fait voir qu’il existe des mammifères, des oiseaux, des reptiles, des insectes qui n’ont pas d’une manière complète les caractères de l’ordre auquel on les rattache. On les regarde comme des ébauches, etl’on va jusqu’à dire qu’ils sont embryonnaires : les grands pachydermes, les amphibies et les cétacés, l’autruche, le casoar, l’aptéryx, l’orvet, etc., seraient dans ce cas. Sans aller aussi loin, il est permis de décider que si, d’une part, tout ce qui vit aujourd’hui est dans des conditions qui suffisent à l’espèce, elles ne sont pas aussi favorables les unes que les autres,
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et l’on décide que le temps devra leur donner ce qui leur manque.
Ces sortes de lacunes ne sont pas rares. Certains animaux privés d’armes et de moyens de fuir sont entourés d’ennemis redoutables. Parmi les mammifères, l’unau, le paresseux, le guanuco et même l’hippopotame, seulement défendu par sa masse, sont dans ce cas; parmi les oiseaux, le manchot, le pingouin et d’autres espèces stupides, sachant à peine voler, et, parmi les sauriens et les batraciens, le caméléon et la salamandre. La torpeur dans laquelle tombent les grands serpents, quand ils digèrent, les livre sans défense aux insultes des animaux les moins redoutables. La caille, poussée par un invincible besoin de traverser les mers, tombe et meurt dans les flots, au-dessus desquels son aile, qui n’est pas faite pour un vol prolongé, ne peut la soutenir. Les lemmings, s’ils émigrent, sont dévorés par les oiseaux de proie, et cependant ils ne font aucun effort pour fuir. Ne semble-t-il pas que, s'ils étaient plus agiles, ils se trouveraient, relativement à eux, dans de meilleures conditions ? Cepaines plantes ont des sexes séparés ; ne ait-il pas mieux qu’elles eussent des fleurs hermaphrodites? Il serait facile de multiplier ces exemples; aussi ne doutons-nous pas que certains animaux, ceux mêmes qui appartenaient à notre cataclysme, n’aient disparu par insuffisance de moyens de résistance aux causes de des- truction qui les entouraient. On peut citer entre dronte, oiseau lourd, aux formes grossières et seuleme chées, incomplétement couvert de plumes, ne pouvan: ni courir. Il vivait à l’île Bourbon, et on l’y cherche aujourd’hui vainement.
Pense-t-on que les cornes démesurément longues qui chargent la tête de certains ruminants leur soient utiles? que les pattes inégales du kanguroo et des gerboises remplissent aussi bien leur office que si elles étaient de même dimension? que la longueur démesurée des phalanges de l’aïe-aïe de Madagascar, la roideur du cou de la girafe, soient un avantage pour ces animaux? et voudrait-on méconnaître que le lion, le tigre, le loup, le renard, le cheval, ont été mieux dotés? L’exubé- — rance des plumes du ménure-lyre, de l’épimaque, de l'oiseau de