PROPOSITION
L'enseignemenl des Saints Pères est très favorable à la théorie de l'évolution naturelle absolue.
Je dis, en premier lieu, que V enseignement des Saints Pères est très favorable à la théorie de l'évolution naturelle absolue. Pour être sincère, je dois cependant avouer que je ne base cette conclusion que sur l'étude des Pères qui ont écrit jusqu'au cinquième siècle, n'ayant pas eu jusqu'ici le loisir de pousser mon investigation plus loin. Mais, cette réserve faite, je pense pouvoir dire que les Pères qui ont traité ex professo de la question jusqu'au cinquième siècle^ sont unanimes à reconnaître qu'il n'y a eu aucune intervention spéciale de Dieu pour la formation du monde, en dehors de l'action créatrice par laquelle Dieu a tiré le monde dti néant, à l'origine des temps.
Pour préciser la portée de cette affirmation, il importe de faire deux remarques.
D'abord, lorsque l'on parle du sentiment unanime des Pères sur une question, on entend parler d'un sentiment exprimé, non par tous les Pères, mais seulement par ceux qui ont traité la question et dont la doctrine nous a été conservée, soit par leurs écrits authentiques, soit par des témoignages de seconde main. Ainsi, on serait fort mal venu, par exemple, de prétendre que l'on ne peut invoquer l'unanimité des Pères en faveur de la théorie catholique sur la Procession du Saint-Esprit, sous prétexte que tous les Pères n'en ont pas parlé.
En second lieu, il est des sujets, — et c'est le cas pour les rapports entre l'opération de Dieu et celle des
I. L'enquête que nous avons poursuivie, depuis que nous avons écrit ces lignes, ne nous a amené à trouver aucune exception à cette règle au moins jusqu'à la fin du viii^ siècle.
causes secondes, — ■ qui ne sont pas à la portée de la foule. Ces sujets ne peuvent être traités ex professa que dans des ouvrages spéciaux. Si l'on touche à un pareil sujet dans un sermon, il arrivera, ou bien que l'orateur en parle sans avoir suffisamment approfondi la matière, ou bien que le langage imagé de la chaire, si on le prend à la lettre, semblera affirmer des choses qui sont bien loin de la pensée de l'orateur. C'est ainsi que le prédicateur parle continuellement de Dieu en termes anthropomorphiques. A plus forte raison, l'orateur sacré qui expose un texte imagé de l'Écriture Sainte se croira-t-il autorisé à employer, et le plus souvent sans faire de réserves, les images qu'il rencontre dans le livre inspiré. Aussi convient-il, en pareil cas, d'examiner avec soin quelle est l'intention véritable de l'orateur, et d'admettre, sauf preuve du contraire, qu'il ne s'est pas proposé de traiter ex professa les points de vue qui ne peuvent être exposés convenablement devant la foule. C'est la remarque que fait saint Grégoire de Nysse, précisément à propos de la question de l'évolution du monde, lorsque, appelé à faire l'apologie des sermons de son frère, saint Basile, sur l'Hexaméron ^, il dit que l'on n'a pas bien compris le but de l'enseignement de Basile. Parlant dans une grande église, devant une foule composée de personnes de toutes les conditions, — ^ il a dû se mettre à la portée de son auditoire. Dans un langage simple, propre à édifier la multitude en l'élevant au Créateur par la contemplation de ses œuvres, son exposition laissait sans doute percer suffisamment les notions les plus élevées de la philosophie ^ pour être
I. Grégoire de Nysse. ' A7roXOY7]T!.xoç Tipoç ITéTpov tov àSs'Xçov aÙToù, Tcspl TÎjç 'E^ayjpLepou (Migne, P. G., t. XLIV, col. 6i à 124).
z. Il faut observer que les anciens comprenaient dans la I Philosophie » tout ce qui forme aujourd'hui l'objet des Sciences
à la hauteur des plus érudits ; mais il ne pouvait cependant s'engager dans la discussion de problèmes scientifiques. De sorte que, si l'on apprécie ses paroles en tenant compte du but qu'il avait en vue, toutes les objections s'évanouiront d'elles-mêmes ^. Et Grégoire de Nysse proteste que, dans la théorie qu'il va développer, — théorie franchement évolutionniste, comme nous allons le voir, — il n'enseignera rien qui soit en désaccord avec la doctrine de Basile, bien que son exposé s'éloigne parfois de celui de ce grand maître ^. D'après ce que nous venons de dire, on ne doit pas s'attendre à rencontrer un bien grand nombre d'écrits de Pères de l'Église traitant ex professa de la question qui nous occupe. Mais, si ces oeuvres sont peu nombreuses, elles sont sorties de la plume des plus grands génies des Églises de l'Afrique orientale, de l'Asie- Mineure et de l'Occident; et, ce qui ajoute à l'autorité de leur nom, c'est que, sur le point spécial qui nous occupe, ils n'ont pas rencontré de contradicteurs, du moins pendant les premiers siècles du christianisme ^.
physiques et naturelles. Le texte des sermons de S. Basile nous amène à croire que S. Grégoire de Nysse parle principalement ici des nombreuses allusions à l'histoire naturelle que l'on rencontre dans ces sermons.