CHAPITRE IL
CAUSES DE VARIATIONS ET i)E SÉLECTION BANS LES LANGUES.
L -^ Relations des peuples e&tre euxi — Les relations commei^ciales, industrielles» politiques et littéraires que les peuples ont entre eux sont une source continue de variations et de sélection* Entrainés dans le tourbillon d'une vie occupée, nous ne nous apercevons pas de ces graduels changements, parce qu'avec nous et autour de nous tout a changé à l'unisson. C'est le contraste seul qui appelle l'attention sur les modifications survenues : or, ici, le contraste fait défaut. Mais supposez un instant qu'une partie de la nation s'isole tandis que l'autre continuera à se mêler aux autres peuples ; qu'arrivera-t-il ? Au bout d'un certain nombre d'années, ce groupe isolé, soumis uniquement aux variations produites par les conditions
internes, aura conservé le langage national avec assez de pureté. Au contraire, les autres citoyens, grâce à leur contact incessant avec les étrangers, parleront une langue dont les mots et les tours aiU'ont subi les plus profondes modifications. Remettez ensuite les deux groupes en présence ; dans leur étonnement, il faudra le témoignage irrécusable de leurs yeux et de leur mémoire pour que ces frères, un instant séparés, reconnaissent en eux-mêmes les deux parties d'un même tout, les deux moitiés de la même nation.
Une colonie norwégienne qui s'était établie en Islande au IX® siècle resta indépendante et presque isolée pendant 400 ans. Le gothique que pariaient les colons se modifia sans doute, mais bien moins que celui de la mère-patrie. Celle-ci, par suite de ses nombreux rapports avec TEurope, s'était créé une langue si différente que plus tard les Norwégiens regardèrent ridiôme islandais comme le gothique pur.
Une colonie allemande établie en Pensylvanie eut ses communications interrompues avec l'Europe durant un quart de siècle à cause des guerres de la Révolution française, de 1793 il ÎÔi5. Ce court isolement eut cependant un i*ésultat si marqué qu'après la paix le prince de Saxe-Weimar, voyageant dans la Pensylvanie, trouva les paysans parlant comme on l'avait fait en Allemagne, le siècle précédent. Le dialecte qu'ils employaient était tombé en désuétude dans ia mère-patrie.
Aujourd'hui même, dans le Canada, cette colonie française depuis longtemps séparée de la métropole,
la lan^e qu'on parle tient beaucoup plus de celle du XVIII» siè^e que de la nôtre.