‹ Le Darwinisme (volume 2)Chapitre 21 sur 65 · II. — Progrès des sciences et des arts. — Les · texte numérisé non relu

II. — Progrès des sciences et des arts. — Les

progrès que font les arts, les sciences, Tindustrie, sont une cause permanente de variations et de sélection. On pourrait dresser un compte exact des expressions nouvelles introduites par l'invention deTimprimerie, par celle de la vapeur, et par l'usage des chemins de fer. L'application à l'industrie des découvertes faites en physique et en chimie a enrichi la langue d'un grand nombre de mots et de métaphores. Mais ce qu'on oublie, ou plutôt ce qu'on ne voit pas avec la même évidence, c'est l'influence que les néologismes ont eu comme pouvoir sélectif à l'égard des anciennes locutions. Celles-ci, par degrés, ont eu leur acception restreinte, plusieurs sont tombées en désuétude parce qu'elles ne répondaient plus aux exigences de la vie contemporaine. Toutefois ce n'est pas sans lutte ni tout d'un coup qu'elles disparaissent : l'agonie, en général, est assez longue; et, quand elles s'éteignent, personne ne s'en aperçoit, parce qu'insensiblement on s'est habitué à se passer d'elles. Il faut souvent plus d'un siècle avant qu'un linguiste érudit n'en signale l'extinction et n'en fasse l'oraison funèbre.

Un curieux exemple de la sélection qu'exerce le le progrès des sciences est celui qui nous est donné par une métaphore du XVI» siècle. Le poète Hardy disait très élégamment aux yeux de ses contemporains :

« Sa prière fendrait restomac d'une roch§. » La découverte de la circulation du sang a ruiné cette métaphore pour lui substituer la seule exacte, la seule vraie, « le cœur d'une roche. » Le jour où Ton a reconnu que le cœur était le centre de la vie circulatoire et le point où se répercutait physiquement l'impression des sentiments, ce jour-là, l'estomac a été dépossédé au profit du cœur : la physiologie avait fait une sélection I

Un second exemple non moins intéressant est celui que nous offre le mot chandelle. Il y a trois cents ans à peine, alors que les sciences n'existaient pas et que la pauvreté publique imposait à chacun la nécessité des moindres dépenses domestiques, c'était, à l'humble suif, simplement fondu, qu'on demandait le meilleur mode d'éclairage. La chandelle était l'alpha et l'oméga de la lumière artificielle. Aussi fournissait-elle au peuple ses proverbes les plus expressifs : « Se brûler à la chandelle; le jeu n'en vaut pas la chandelle, » et à la langue littéraire de nobles comparaisons : « Ses yeux étincelaient tout ainsi que chandelles. » (Ronsard.) Au milieu de XVIIP siècle, cette expression n'excitait pas encore le rire ; elle avait conservé un reste de majesté. « On dit des yeux fort vifs et brillants qu'ils brillent comme chandelles, » lit-on dans le Dictionnaire de Trévoux (1743). Les honnestes gens disaient, en forme sentencieuse : (( Cette femme est belle à la chandelle, mais le jour gâte tout. » La découverte des gaz et de la lumière électrique avait déjà fait une incurable blessure à la

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chandelle mètaphoHquc, lorsque, dam ces dertiiét»es années, la chimie est venue porter au mot lui-môme un coup qui sera mortel. L'invention de Tacide stéarique, qu'on extrait du suif lui-môme, et son appli-^ cation à l'éclairage sous l'appellation commerciale de bougie stéarique enseveliront dans l'oubli le nom de chandelle : avant un siècle ce substantif sera devenu fossile. C'est dans les lexiques spéciaux, musées at** chéologiques des langues, qu'il faudra chercher lé mot et sa définition, seules reliques d'une popularité .évanouie. Etsi nos arrière-petits-neveux, séduits pat* l'éclat des plaisirs dangereux, se brûlent encore les doigts, on peut être assuré que ce' ne sera plus à la chandelle.

« Les nombreux mots, dit sir Charles Lyell, les expressions, les phrases qui sont inventées par les hommes de tout âge et de toutes classes, par les enfants, les écoliers, les militaires, les marins, les jurisconsultes, les hommes de science ou les littérateurs, ne sont pas tous d'égale durée : il y en a beaucoup ^d'éphémères. Mais si l'on pouvait les recueillir tous et en garder la mémoire, leur nombre en un siècle ou deux serait comparable à celui que contient le vocabulaire complet et permanent du langage. Puisque la mémoire de l'homme n'a qu'une puissance limitée, il faut qu'il y ait aussi une limite à l'accroissement indéfini du vocabulaire et à la multiplication des termes ; il faut donc qu'il y ait Une disparition d'anciens mots h peu près proportionnelle à la mise en circulation des nouveaux. Parfois le nouveau mot, Itt

nouvelle phrase, la modification supplantera entièrement ce qui Ta précédée; d'autres fois, au contraire, les deux termes fleuriront simultanément; Tusagc du plus ancien sera siuiplement plus restreint » (1),

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