THEORIE DES CATASTROPHES SUBITES ET GENERALES
« La vie a été souvent troublée sur cette terre par des événements effroyables. Des ôtres vivants, sans nombre, ont été victimes de ces catastrophes : les uns habitants de la terre sèche, se sont vus engloutis par des déluges; les autres, qui peuplaient le sein des eaux, ont été mis à sec avec le fond des mers subitement relevé; leurs races mômes ont fini pour jamais... Les déchirements, les redressements, les renversements des couches plus anciennes ne laissent pas douter que des causes subites et violentes ne les aient mises en Tétat où nous les voyons... La plupart des catastrophes ont été subites; et cela est facile à prouver surtout pour la dernière, pour celle qui par un double mouvement a inondé et ensuite remis à sec nos continents actuels, ou du moins une grande partie
du sol qui les forme aujourd'hui. Elle a laissé encore dans les pays du Nord des cadavres de grands quadrupèdes que la glace a saisis, et qui se sont conservés jusqu'à nos jours avec leur peau, leur poil et leur chair. S'ils n'eussent été gelés aussitôt que tués, la putréfaction les eût décomposés. Et, d'un autre côté, cette gelée éternelle n'occupait pas auparavant les lieux où ils ont été saisis, car ils n'auraient pas pu vivre sous une pareille température. C'est donc le même instant qui a fait périr les animaux et qui a rendu glacial le pays qu'ils habitaient. Cet événement a été subit, instantané, sans aucune gradation (1). »
Il est certainement impossible d'affirmer avec plus d'énergie et dans un style plus net la soudaineté de la période glaciaire. Cette conviction, si fortement enracinée, d'où a*t-elle pris sa source? d'un seul fait : la découverte de cadavres conservés intacts da s la glace.
Guvier se demande si les causes actuelles, lentes, peuvent expliquer la période glaciaire; il les passe donc en revue, mais il les trouve toutes impuissantes, tant son imagination a été frappée par la découverte d'éléphants conservés avec leur chair dans la glace I A chaque moment il revient sur ce fait, et toujours il s'écrie qu'une catastrophe instantanée peut seule l'expliquer. C'est ainsi qu'à propos de la révolution de Taxe terrestre autour du pôle de l'écliptique, il prononce la condamnation déOnitive des causes actuelles
(l)Cavier.— DfîJûitrj s:»-* Iji f évolutions du globe.
par cela seul qu'elles sont lentes. « Vraies ou non, peu importe I elles n'expliquent rien, puisqu'aucune cause lente ne peut avoir produit des effets subits. Y eût-il donc une diminution graduelle des eaux; la mer transportât-elle dans tous les sens des matières solides; la température du globe diminuât ou augmentât-elle, ce n'est rien de tout cela qui a revêtu de glace de grands quadrupèdes avec leur chair et leur peau (1). ))
Un disciple de Cuvier, Alexandre Bertrand, a énuméré tous les arguments qui peuvent militer en faveur de la doctrine du maître. Les voici analysés :
l** Si les éléphants avaient été transportés par les eaux, ils seraient usés par le frottement, au moins autant que les cailloux roulés; mais ils sont, au contraire, si bien conservés qu'on trouve des ossements de jeunes animaux qui présentent encore les éminences cartilagineuses les plus déliées et les plus fragiles.
2* Les pays glacés, où vivaient les éléphants, devaient être soumis à une température moins rigoureuse, afin que les herbes pussent croître et fournir à la nourriture des animaux.
3* L'hypothèse d'un abaissement graduel et lent de température, qui aurait forcé les éléphants à se réfu^ giei* peu à peu vers des régions plus chaudes et les aurait à la fin tous accumulés dans les lieux où on les renciontre maintenant, cette hypothèse n'est pas vraie pour plusieurs raisons :
(1) Discours âur les révolutions du globe, page 2li
A. La différence entre les squelettes des éléphants fossiles et ceux des espèces vivantes est trop grande pour être due à une variété de climats ;
B. Plusieurs autres animaux, dont les débris sont môles à ceux des éléphants, sont entièrement disparus, pourquoi les éléphants auraient-ils seuls échappé au désastre ?
C. La catastrophe a été subite comme l'attestent les chairs conservées de Téléphant de M. Adams ;
D. Si ce changement a été lent, pourquoi ne se sont-ils pas réfugiés au Mexique ? ;
E. Puisque les éléphants étaient conformés pour vivre dans les régions froides, comment expliquer leur destruction dans les pays tempérés de l'Europe et particulièrement en Italie (1)? »
L'argumentation d'Alexandre Bertrand n'ajoute rien, au fond, à la théorie de Cuvier : elle ne fait que l'appuyer d'une manière indirecte en posant aux adversaires certaines objections que, d'après le système de ces derniers, elle regarde comme insolubles.
En résumé, la catastrophe qui a détruit les éléphants, le rhinocéros tichorhinus et un grand nombre d'autres espèces, a été subite, instantanée, sans aucune gradation. Les terres habitées par ces animaux se sont affaissées; la mer les a envahies; puis une gelée soudaine a emprisonné dans les eaux durcies ces qua-
(i) Alex. Bertrand. — Lettres sur les révolutions du globe page 173. ^
drupèdcs et loi a conservés avec leurs poils jusqu'à nous. Telle est l'explication que donne Cuvier de la période glaciaire.
La fausseté de la théorie de Cuvier sera démontrée de deux manières :
4* Indirectement, en acceptant l'hypothèse même d'une catastrophe subite ;
2° Directement, en donnant une explication toute naturelle, sans miracle, de la présence d'éléphants conservés dans la glace.