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CHAPITRE III

EXPLICATION NATURELLE DE LA DECOUVERTE DES PACHYDERMES CONSERVÉS DANS LA GLACE.

Guvier s'est trompé. Son erreur était peut-être facile au temps où il vivait ; elle Tétait, à coup sûr, à son esprit embarrassé dans les entraves théologiques. Ce n'est pas impunément qu'on essaye de faire marcher de front la Bible et la science. Aujourd'hui la somme des faits recueillis, le nombre des observations et les progrès accomplis dans toutes les directions, ne permettenfplus de tels écarts- à l'induction. La stabilité et la constance des lois naturelles sont le point de départ de la science, sa condition nécessaire, son fondement inébranlable. Que dans l'enfance de la terre, aux premières phases de la vie organique, les phénomènes primitifs aient éclaté avec une énergie extraordinaire, la chose n'est guère douteuse. Mais ces phénomènes, malgré leur violence grandiose,

étaient régis par les mêmes lois ; s'ils diffèrent de ceux d'aujourd'hui, c'est par le degré et non par la nature. Le monde antique n'a point subi le règne capricieux du miracle, pas plus que le monde moderne. Les causes actuelles sont celles qui agissaient autrefois, elles n'ont jamais cessé d'agir. A mesure que les époques se succèdent et que l'écorce terrestre acquiert une plus grande épaisseur, l'intensité foudroyante des elTets diminue, si bien qu'aux époques tertiaire et quaternaire les phénomènes naturels devaient peu s'écarter de ce que nous voyons aujourd'hui.

C'est donc aux seules causes actuelles qu'il est juste et scientifique de demander l'explication de la période glaciaire. Si dans l'état présent des connaissances, l'interprétation de l'ensemble ne peut être donnée, le devoir du savant est de s'abstenir et d'avouer son impuissance.

C'est dans cet esprit, exclusif de tout surnaturel, qu'on doit expliquer l'invention des mammouths ensevelis avec leurs poils et leur chair dans la glace. Cette explication sera donc naturelle, conforme aux causes actuelles, et par conséquent seule capable de satisfaire l'intelligence.

Les éléphants pouvaient vivre dans les climats du Nord. — Aujourd'hui les éléphants] ne se rencontrent plus que dans les zones brûlantes de TAfrique et de l'Inde. Comment pouvaient-ils vivre dans les froides régions de l'hémisphère boréal ?

!• Climat. S'appuyant sur les belles études qu'il a

faites de la flore fossile, M. le professeur Heer, de Zurich, a cru pouvoir fixer à dix-huit degrés la température moyenne de l'Europe centrale vers la fin de répoque miocène, et à cinq degrés celle des lies Spitzbergen, au même moment. Il s'ensuit qu'avec cette élévation de température les conditions de la vie, pour les herbivores, étaient bien moins rigoureuses qu'aujourd'hui. Toutefois ces inductions climatologiques, fondées sur la comparaison de la flore fossile avec la flore contemporaine, doivent être accueillies avec une prudente réserve, car on ne sait pas encore jusqu'à quel point les végétaux qui semblent caractériser les contrées tropicales sont capables de supporter le froid (1).

Quoi qu'il en soit du degré de la température

(\) Le savaDt botaniste, M. Naudio, a été témoia d'an fait remarquable, à Gollioures (Pyrénées-Orientales), pendant le rigoureux biver de 1870. Le 17 janvier, le maximum de température était de 14 degrés 5 dixièmes; le 21 janvier, la température s'abaissa à degrés 8 dixièmes. La neige tomba sans interruption pendant 44 heures, a Je suis étonné, écritM.Naudin à l'Âcademié des science?, de la force de résistance des palmiers aux intempéries. Ce que j'observe sur les miens est, je crois, encore sans exemple. lis ont été littéralement aplatis par le poids de la neige, comme des plantes desséchées dans un herbier ; de plus, la neige, qu'ils isolaient du sol par leurs feuilles étalées en rosette, s'était prise sur eux eu au véritable glaçon, dans lequel ils élaieat emprisonnés ; et ils ont passé, les uns dix jours, les autres onze ou douze, dans celte situation. Ëb bien ! sauf ceux dont le cœur a été cassé, tous sont restés en parfait état de conservation. Au dégel, ils se sont re-

moyenne, il est un fait bien établi, c'est que de la conûguration des terres dépend la direction des courants marins si influents sur le climat d'une région, comme on le verra plus loin au sujet du Gulf-Stream. « A répoque où vivait le mammouth, les basses terres de la Sibérie s'étendaient moins vers le nord qu'à présent. Les faits constatés par Wrangel ont d'ailleurs mis en évidence qu'un soulèvement lent du sol, analogue à celui qui s'opère dans une partie de la Suède, de la Norwége et du Groenland a lieu aussi, d'une manière incessante, sur les côtes de la mer Glaciale. Un tel changement dans la géographie physique de cette région, impliquant l'accroissement constant des terres arctiques, a dû tendre à y augmenter l'inten-

dressés, et ils sont, ea ce moment^ tels qu'ils étaient avant la neige. Les géologues qui s'autorisent de la présence de quelques palmiers dans les terrains de Tépoque miocène pour conclure à Texistence d'un climat tropical en Europe, à cette époque^ pourraient n'avoir pas autant raison qu'ils le supposent. » (Comptes-rendus de l'Académie des sciences. Vol. LXX, page 216.)

M. E. Blanchard, rendant compte des voyages du Père Armand David au Thibet^ relate les faits suivants : « Sur les hautes montagnes de la principauté do Mou-pin, où l'hiver est d'une longueur interminable et d'une rigueur extrême, se trouvent des singes ! Au reste^ la végétation tropicale a offert un exemple comparable : des fougères en arbre et des palmiers ont été observés en quelques endroits près des glaciers, et tout le monde sait que, pour conserver des échantilions de ces plantes, nous devons les maintenir dans des serres chaudes. » {Revue des Deux-Mondes, 15 juin 1871, page 619.)

site des hivers, et c'est plutôt à cette augmentation qu'à une diminution générale de la température moyenne actuelle qu'il faudrait attribuer l'extinction du mammouth et de ses contemporains (1). )>

2® Tégument. Quelles que soient les inductions que l'on puisse faire d'après la flore disparue ou la configuration changeante du continent, il est un fait zoologique qui, à lui seul, est une révélation, et une révélation sans chance d'erreur : c'est le tégument des éléphants de cette époque et de ces contrées. La laine épaisse dont ils étaient couverts prouve d'une manière irrécusable deux choses corrélatives ; à savoir que le climat était certainement assez rigoureux, sinon très rigoureux ; puis, que les animaux étaient capables de supporter les plus rudes hivers. Sous la zone torride, non-seulement la laine n'existe plus chez les animaux vivants en liberté, mais encore la peau est souvent nue. ^

3*» Nourriture, Aujourd'hui même, dans les latitudes septentrionales, la végétation n'est pas si rare qu'elle ne puisse fournir une suffisante alimentation aux herbivores. « Sir Charles Lyell fait observer à ce sujet que, malgré le froid excessif qui règne aujourd'hui dans la partie orientale du continent asiatique, on trouve dans cette région des forêts de sapins, des bois de bouleaux, de peupliers et d'aunes qui s'avan-

(f) Zarcher et Margollé. Les Glaciers»

cent, en bordant la Lena, jusqu'au 60* degré de latitude. Sous le cercle polaire, où les grands arbres échangent leurs formes imposantes contre celles d'arbrisseaux rabougris, les mousses et les lichens, nourriture du renne, tapissent partout les rochers. Les champignons et les fougères, plusieurs espèces de saxifrages et diverses autres plantés s'y développent avec une rapidité surprenante, dès les premiers joui*s de l'été, sur la légère couche de terre qui recouvre les glaces dans certaines vallées. Ils offrent un frappant c^traste, souvent décrit par les voyageurs, avec le morne aspect d'une région où l'hiver n'abandonne jamais son empire. Aussi rien n'^st plus commun que l'émigration des animaux des climats septentrionaux suivant les saisons. Le bœuf musqué, par exemple, abandonne chaque année ses quartiers d'hiver et traverse la mer sur la glace pour aller paître, durant les mois d'été, les pâturages de l'île Melville, située sous le 75' degré de latitude (1)» »

g 1 , «^ Première ea^pfHeatiùn.

Mammouth tombé dans une oref aMO de glacier.

*-— De l'ensemble de ces faits qui embrassent la nature physique et les mœurs des animaux, la conséquence immédiate est que les mammouths pouvaient vivre dans des régions glaciales, et qu'en effet ils y ont vécu. Ils émigraient d'un pays à l'autre, suivant

(4) Zurcher et Margollé. Ëet Qlad^i.

les vicissitudes des saisons. Gomme les glaces leur servaient de passage; comme le continent lui-môme renfermait des glaciers, n'est-il pas naturel de supposer que le mammouth de Guvier, si l>ien conservé avec ses chairs, est tombé dans une crevasse de glacier et s'y est blessé assez grièvement pour périr au lieu môme de sa chute? Dans le récit d'Isbrant-Ides sont notés les détails suivants : « Quelques os de la tôte et entre autres celui du cou étaient encore teints de sang. » N'est-ce pas l'indication d'une blessure reçue, soit dans la chute môme, soit dans un combal ayant amené cette chute? Une fois mort, la neige et la gelée l'ont saisi et emprisonné dans un cercueil de glace. On sait qu'à séro degré, la chair des animaux se conserve inaltérée. Quoi de plus simple et de plus vraisemblable que cette explication? Lorsqu'on peut interpréter toutes les circonstances d'un fait, blessure, conservation des chairs, conditions de vie, par des causes actuelles et conformément aux lois physiques, à quoi bon Tincoocevable fant^sPiagorie d'un monde qui se disloque et se congèle*

La longue conservation d'un animal est loin d'ôtre un fait isolé. Les exemples sont nombreux de ce fait, qui souvent a eu lieu dans des cil'constances bien moins favorables que celles oii se trouvait le mam^" mouth sibérien. L'un des plus intéressants est celui qui est relaté dans le Bulletin de la Société géologique de France (1). En juin 1747, le corps d'une fem-

(1) Voir une note dans le Discours sut les Révolutions du globe, GuTier.

me fut trouvé à six pieds de profondeur dans un marais tourbeux de l'île d'Axholme (Angleterre, Lincolnshire). Les sandales antiques qui recouvraient se^ pieds offraient la preuve évidente de son enfouissement dans ce lieu depuis plusieurs siècles ! Et cependant ses ongles, ses cheveux, sa peau, sont décrits comme ayant à peine quelques traces d'altération ! Certes, l'explication de cet état extraordinaire de con-^ servation est autrement* difficile que celle du mammouth. Comment, en effet, ce cadavre de femme a-t-il pu échapper à la destruction dans une contrée habitée par Thomme, c'est-à-dire exposée à tous les accidents de la culture, de l'exploitation etaussi des caprices humains? Comment a-t-il pu, sans dommage, se trouver enseveli à utie si faible profondeur ; puis, une fois là, éviter toutes les chances de décomposition, soit par l'action des eaux pluviales infiltrées, soit par la réaction chimique des matières végétales en fermentation ? Nous voilà loin de la facile conservation d'un quadrupède dans un glacier boréal, dans un terrain ou dans une mer dont la température inférieure à zéro conserve indéfiniment la chair animale, là où toutes les conditions concordent pour obtenir sans peine et naturellement un pareil phénomène ! Et cependant, pour interpréter cette découverte d'un cadavre humain dans une tourbière, a-t-on jamais songé à suspendre les lois de la nature et à bouleverser les continents par un cataclysme général ?

On ne recourt pas davantage à une cause miraculeuse pour expliquer la découverte des cadavres que

rejettent les glaciers du Mont-Blanc. Le cas est pourtant analogue. On sait que les glaciers descendent lentement vers la plaine et qu'arrivés là, ils fondent, abandonnant ce qu'ils recèlent dans leur sein. Supposons un de ces accidents, hélas ! trop fréquents ; supposons qu'un touriste imprudent ou malheureux tombe dans une crevasse, au sommet du Mont-Blanc. Des siècles s'écouleront avant que la partie culminante du glacier ait atteint la vallée, et, par la fonte, ait laissé à découvert le corps de la victime. Parce que la mémoire de l'accident sera depuis longtemps effacée, les savants de l'avenir seraient-ils en droit d'attribuer ce fait à des catastrophes imaginaires plutôt qu'à des causes naturelles? Personne assurément n'approuverait une telle induction. C'est cependant ce qu'a fait Cuvier à l'égard de ses trois pachydermes.

§ 2. Deuxième explication .

Mammouth surpris par une inondation ; formation des îles à ossements. — La chute dans une crevasse de glacier est une première explication. 11 en est une autre non moins naturelle qui assigne, en outre, à la formation des îles à ossements une cause non-seulement exacte et complète, mais encore étroitement liée au mode de destruction des pachydermes. Cette cause est actuelle, ce sont les inondations qui désolent périodiquement les bassins inférieurs des grands fleuves de Sibérie.

Dans la relation disbrant-ldes, on lit cette description significative : « C'est dans les montagnes qui sont au nord-ouest de la rivière Kéta qu'on trouve les os et les dents de mammouth. On en trouve aussi sur les rivages du fleuve lénizéa, des rivières de Trugan, Mungazéa, Lena, aux environs de la ville de Iakutskoï ^t jusqu'à la mer Glaciale. Toutes ces rivières, dans le temps du dégel, ont des cours de glaces si impétueux qu'elles arrachent des montagnes et roulent avec leurs eaux des masses de terre d'une grandeur prodigieuse. L'inondation finie, ces masses de terre restent sur leurs bords, et, la sécheresse les faisant fendre, on trouve, au milieu, des dents de mammouth et quelquefois des mammouths tout entiers. »

La peinture que fait Isbrant des débordements des fleuves sibériens est conforme à la vérité. Ces fleuves, qui comptent au nombre des plus grands du monde, se rendent des régions tempérées vers les régions arctiques. Lorsque, dans leur cours supérieur, le retour de la saison douce amène les débâcles, la partie inférieure se trouve encore gelée sur une étendue de plusieurs centaines de milles près de leurs embouchures. Alors ont lieu d'effroyables débordements; les eaux furieuses se répandent sur la glace et souvent changent de direction, entraînant avec elles d'énormes masses d terre qui se heurtent pêle-mêle avec des bancs de glace. Il est aisé de comprendre que les torrents faisant irruption sur une immense étendue de terrain emportent dans leurs flots les cadavres des animaux morts ainsi qu'un grand nombre d'animaux

vivants. Transportés ainsi dans la direction de la mer Arctique, la plupart viennent atterrir aux embouchures et s'enfouir dans les îles formées par les terres entraînées. De là cet inépuisable gisement d'os d'élé* phants et de rhinocéros que l'on exploite depuis plusieurs siècles sans qu'il paraisse être appauvri. Piongés dans une eau qui, provenant de la fonte des neiges, esta zéro degré environ, les autres sont ensevelis, durant le trajet, dans des glaces flottantes ou dans un limon qui gèle aux approches du bassin inférieur. Suivant M. de Baër, de Saint-Pétersbourg, la terre se trouve constamment gelée jusqu'à la profondeur de lââ mètres environ, à Iakoutsk^ ville située sur la rive occidentale de la Lena, au Ql*" degré de latitude, et à plus de 300 lieues de la mer Polaire. Il est évident que dans une telle région les corps des animaux, s'enchâssant dans l'eau ou le limon qui se congèlent, peuvent y rester indéfiniment sans être atteints de putréfaction.

La connaissance des phénomènes que présentent les grands fleuves de Sibérie donne la clé de toutes les circonstances particulières qui semblaient, au premier abord, indiquer une catastrophe subite. Si l'on trouve, par exemple, des ossements d'éléphants avec les éminences cartilagineuses les plus déliées et les plus fragiles, c'est que ces animaux, ayant péri dans un limon où la gelée les emprisonna, ont suivi le sort de la masse de terre qui les tenaitenfermés. Charriés mollement dans cette gangue préservatrice^ ils ont atteint sans encombre les estuaires du fleuve ; ou bien

les eaux, par leur retrait, les ont déposés intacts dans la plaine.

En résumé, les mammouths ont pu vivre dans les contrées septentrionales, soit que le climat fût un peu plus doux, soit qu'il fût aussi rigoureux qu'aujourd'hui. La nourriture était suffisante; la laine épaisse qui couvrait leur corps les préservait des frimas et prouve, en même temps, que le pays habité par eux était froid. La conservation parfaite des quatre cadavres est expliquée complètement par les causes actuelles. Ces pachydermes ont succombé victimes d'une chute au milieu des glaciers ou ensevelis sous une avalanche. Ou bien, surpris par l'inondation, ils ont été entraînés dans une eau à zéro degré, avec d'énormes amas de terre, vers les régions polaires, oh la glace les a enfermés dans un incorruptible tombeau. On peut encore supposer, si on le préfère, qu'ayant péri sur un sol limoneux, la gelée les y a fixés avant que les eaux débordées ne les aient emportés avec leur terrestre sépulture. Peu importe l'ordre de priorité ou de succession dans les circonstances de leur mort et de leur ensevelissement, puisque ces mêmes circonstances sont interprétées avec une égale vraisemblance et rendent compte à la fois de l'état des cadavres et de l'accumulation des débris fossiles dans les îles qui avoisinent l'embouchure des grands fleuves sibériens.

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