LA LUTTB POUR LA VIE OU CONCURRENCE VITALE
Le fondement de la théorie de Darwin est ce qu'il appelle, avec une originalité énergique, Idi Lutte pour la Vie, « Tous Jes animaux, dit Doyère, sont dans un état permanent d'hostilité à l'égard des uns des autres, en ce sens du moins qu'aucun ne saurait subsister sans occuper une place que mille autres tendent à lui ravir. (1) » Le combat que chaque être livre pour conserver sa vie, soit contre les autres êtres, soit contre la nature extérieure, ne peut être évité. A l'instant même qu'un être apparaît au monde, la lutte commence pour lui : elle est fatale.
L — Les individus ont d'abord à combattre contre l'ensemble des conditions extérieures qui sont comprises sous le nom de CKmat,
(1) Leçons d'Histoire nalurelie, page 528. Année 1841.
La seconde lutte est celle que les individus soutiennent entre eux pour la conquête de la Nourriture.
i^ Le Climat, — La lutte contre le climat est peutêtre la plus difficile. Des hivers rigoureux ont fait périr, en quelques pays, plus des cinq sixièmes des oiseaux. Ceux-là ont survécu qui, par leur plumage épais et un plus grand endurcissement à la famine, ont pu résister à Tinclémence de la saison.
Dans les régions situées entre les tropiques, les Européens succombent s'ils conservent leur régime de vie habituel. Pour lutter avec succès, ils sont contraints de prendre les habitudes et le régime des naturels. Les vêtements de laine et une nourriture surtout végétale deviennent une condition nécessaire de la vie. Au contraire, sous les climats glacés du pôle nord, le navigateur est obligé de se nourrir d'huile de baleine pour fournir à son sang l'indispensable chaleur.
Lorsqu'on voyage du Sud au Nord, on remarque que certaines plantes, rares au milieu d'autres innombrables, croissent insensiblement jusqu'aux contrées froides où elles régnent seules : les autres ont disparu. C'est qu'une légère différence de climat suffit pour donner la prépondérance. Une espèce a beau l'emporter sur une autre en multiplication, en végétation luxuriante, il suffit qu'elle résiste moins au froid pour que sa rivale la détrône et reste seule maîtresse du terrain. Aux confins des neiges éternelles ou des déserts privés d'humus et d'eau, la lutte n'a plus lieu que contre la nature extérieure.
2"* La Nourriture. — Puisque les individus s'accroissent en progression géométrique, les aliments deviennent insuffisants. Il faut qu'un grand nombre périssent : c'est à cette dure condition qu'une race peut se [perpétuer. Ceux-là survivent qui ont supporté le mieux l'abstinence et la famine, ou qui dans la lutte pour la possession de la nourriture ont dû la victoire à une supériorité réelle de force physique, ou à une qualité d'un autre ordre telle que la ruse, l'industrie. Notre abeille, nouvellement importée en Australie, est en train d'exterminer rapidement la mélipone, petite abeille sans aiguillon qui y est indigène. La souris, qui était seule connue des anciens, a été, on ne sait trop à quelle époque, obligée de céder une partie de son antique domaine au rat noir ; et ce n'est probablement qu'à sa petitesse qu'elle a dû de ne pas être entièrement détruite. A son tour, le rat noir s'est vu attaquer, en Angleterre vers 1730 et en France vers 1750, par le surmulot, que les navires de commerce avaient apporté de l'Inde et de la Perse. Ce dernier, à peu près de même taille, mais plus fort et plus féroce, et surtout plus fécond, a presque entièrement anéanti l'espèce du rat noir, que l'on ne retrouve plus guère que dans les fermes et les moulins écartés (Doyère).
IL — Parmi les conditions qui peuvent influer sur le résultat de la lutte des espèces entre elles, la fécon~ dite plus ou moins grande est celle dont l'importance est vraiment du premier ordre.
4 côté 4§ çelle-pi, l'çpij de robseryateur flpit par en apercevoir une miiltitude d'autres, particulières et loc?iles, mai? génératrices d'effets qui deviennent catises à leur tour. Ce sont les rapports {liutuels entre les êtres organisés.
1** Avq^ntage de la fécondité pour me espèce. — La fécondité est Uïl (les i^ioyen^ le^ plus efficaces qu*ont les espèces pour ^^ passuccQUibey dans la concurrence vitale. Quand on so^ige à Teffr^yante consQrïimation que fait rhomme des poissons marins, 4 Tinnombrable quantité d'autres qui deviennent la proie des habi-r tants de la mer plus puissants qu'eux, on ne pourrait s'expliquer la nou disparition de leur race si l'on ne savait qu'il suffit de quelques femelles échappées au massacre pour repeupler les eaux.
De même pour les plantes. Mille causes de destruction les assiègent et les déciment, le climat, les insectes, les animaux. Elles n'ont de chances de survivre que si, par leur fécondité, elles parviennent à rompre en quelque endroit le percle fatal qui les entoure.
§° Rapports mutuels entité les êtres organisés, — ? Les êtres, dans la nature, sont liés ensemble par les rapports les plus complexes et souvent les plus imprévus, n suffit du plus simple accident pour amener les changements les plus variés. En voici plusieurs exemples frappants :
Pî^ns le comté de Stafford, en Angleterre, un pg^rent 4e Mt Darwin possédait un domaine qui renfermait une lande stérile et que la main de l'homme n'avait jamais remuée. Plusieurs centaines d'acres du
même terpain f^D^||teQclQs et plantés de pins d'Ecosse. Au bout da yuigtTpinq ans, le contraste entre Tenclos et la laude était remarquable, La lande était restée entièrement la même ; dans Tenolos florissaient douze espèo§s 4^ plantas, sans compter les graminées et les carex. («e ctti^geiQent dans la population des insectes devait enco|ie avoir été plus grand, car six espèces d'oiseaux insectivores étaient comnmns dans la plantation et n'habitaient point la lande qui, par contre, était fréquentée par deux ou trois espèces distinctes. Ainsi l'introduction d'un seul arbre avait entraîné celle d'espèces végétales; celles-ci avaient attiré de nonibreux insectes ; les insectes, à leur tour, avaient fixé plusieurs espèces d'oiseaux, dont ils étaient la proie . Au nord et au sud du Paraguay, le bœuf, le cbeval et le cbien sont naturalisés ; ils ne le sont pas au Pa-: raguay même. Cela provient de c^ qu'une certaine mouche, très-commune en cette contrée, dépose ses œufs dans le nombril de ces animaux nouveau*nés et les fait périr. Si les insectes ennemis de ces mouches parvenaient à les détruire en grande paHie, les bœufs pourraient se propager dans le pays. L^existence du bétail à l'état sauvage modifierait la végétation, qui, à son tour, affecterait le^ insectes : d'où une série d^ rénovations en cercles se croisant les uns les autres, comme ceux que laisse le sillage des navires.
Plusieurs plantes ne peuvent être fécondées, et par conséquent se reproduire que si elles sont fréquentées par certains insectes. Ainsi, la visite des papillons est nécessaire à quelques orchidées pour mouvoir
leur pollen et les féconder. Le trèfle hollandais a besoin de rapproche des abeilles ; les tiges qui sont protégées contre ces insectes restent stériles. Les bourdons visitent seuls le trèfle rouge : les autres abeilles n'en peuvent atteindre le nectar, et les papillons n'ont pas assez de poids pour déprimer les ailes de la corolle. D'où il suit que si les bourdons s'éteignaient dans une contrée, le trèfle rouge finirait par disparaître. Or, le nombre des bourdons dépend beaucoup du nombre des mulots, qui détruisent leurs rayons et leurs nids. Plus des deux tiers d'entre les bourdons sont détruits de cette manière en Angleterre. Le nombre des mulots dépend, à son tour, du nombre des chats. On a remarqué que, près des petits villages où abondent les chats, les nids des bourdons sont en grande quantité. Par conséquent, la présence d'un animal félin, dans un district, décide de la rareté ou de la multiplication d'une plante dans ce même district.
III. — Conclusion. — Contemplée dans son ensemble, la terre apparaît comme un. vaste champ de bataille où les individus et les espèces se font, avec des fortunes diverses, une guerre acharnée, sans qu'au bout d'une longue série de siècles l'équiHbre des forces paraisse rompu. La concurrence universelle^ telle est la grande loi de la nature vivante. Et cependant, à peine aujourd'hui l'esprit et la science de l'homme ont-ils pu découvrir quelques-uns des liens du vaste réseau. Ces considérations sont exposées par
Darwin avec vigueur et éloquence. <( Les anciennes ruines indiennes du midi des Etats-Unis, qui doivent avoir été autrefois dépouillées d*arbres , déploient maintenant la môme diversité et les mômes essences en même proportion que les forêts vierges environnantes. Quel combat doit s'ôtre livré, pendant de longs siècles, entre les différentes espèces d'arbres, chacune d'elles répandant annuellement ses graines par milliers! Quelle guerre d'insecte à insecte; et des insectes, des limaçons et d'autres animaux contre les oiseaux et les botes de proie : tous s'efforçant de multiplier; et tous se nourrissant les uns des autres, ou vivant des arbres, de leurs graines, de leurs jeunes plants, ou des autres plantes qui d'abord couvraient la terre et empêchaient, par conséquent, la croissance des arbres! Qu'on jette en l'air une poignée de plumes, et chacune d'elles tombera à terre d'après des lois définies; mais combien le problème de leur chute est simple auprès de celui des actions et réactions des plantes et des animaux sans nombre qui ont déterminé, pendant le cours des siècles, les nombres proportionnels et les espèces des arbres qui croissent maintenant sur les ruines indiennes!
» Batailles sur batailles se livrant constamment avec des succès divers ; et cependant l'équilibre des forces est si parfaitement balancé dans la suite des temps que l'aspect de la nature demeure le même pendant de longues périodes, bien qu'il suffise souvent d'un rien pour donner la victoire à un être organisé au lieu d'un autre. Néanmoins notre igno-
rancè est si profonde fet notre présomption si haute qiie nous nous émerveillons d'apprendre la destruction d'une espèce ; et parce que nous n'en voyons pas la causé, nous invoquons les cataclysmes pour désolèi* le monde, où inventons des lois sur la durée dès formes vivahtes. »