CHAPITRE m
«XAMEN DU CRITÉRiy]» DK L'ESPÈCE ET DU CRlTÉRlUBf
PU QENRE.
§ 1^'. — Critérium des races d'une même espèce ou critérium de l'Espèce.
Connaître est pour Tentendement un besoin plus tyrannique peut-ôtre que le manger pour le corps. Les animaux qui nous entourent et ceux que nous découvrons dans les pays étrangers sont-ils issus d'une môme souche ou de souches différentes? En l'absence de documents et ne pouvant pas remonter le cours des âges, la science n'a qu'un moyen à sa disposition, la méthode expérimentale. Elle étudie les faits qu'elle a sous les yeux, elle expérimente, compare, et réussit le plus souvent à dégager la loi qui régit les phénomènes. Une fois maîtresse de ce critérium, elle l'appli-
que AUX faits inconnus, soit dans le temps présent, soit dans les siècles antérieurs. Avec la splendeuf de son langage, Buffon a dit : « La science sait percer la nuit des temps, reconnaître par rmspectioti des choses atîtuelles Tancienne existence des choses anéanties, remonter pat la seule force des faits subsistants à la vérité historique des faits ensevelis, et former une chaîne qui, du sommet de Téchelle du temps, descend jusqu'à nous. » (1)
Au début de la soologie, alors que les fliits connus et étudiés étaient loin d'ôtre aussi nombreux, aussi variés que ceux qu'on possède aujourd'hui, deux critériums semblèrent d'égale importance pour distinguer les espèces ! la filiation et la ressemblance. Le premier critérium est physiologique, le second est morphologique. La discussion précédente sur la définition de l'espèce a montré combien l'espèce morphologique diffère de l'espèce physiologique • La première, utile pour dresser uh catalogue des êtres, surtout eu égard à l'insuffisance où est la science actuelle de former une classification physiologique , est eu définitive une création de l'esprit humain qui envisage la nature d'une certaine manière : elle a un caractère subjectif. La seconde, au contraire, ason fondement dahs la nature, puisqu'elle est le lion d*existence qui unit l'individu à rindividu : ellô est objective. U est donc utile d'insister sur cette diflétence essentielle entre les deux cri-
(1) Épôqttes de id Saiûre;
tériums, Tun physiologique, Tautre morphologique. Dans le problème des races, où la question posée est celle-ci : les individus sont-ils les enfants de tels autres ? le critérium-physiologique est le ^iiMil qui donne la vérité. Agassiz, défenseur acharné de la fixité des espèces, le reconnaît lui-même : « Il n'est permis, en physiologie, d'envisager comme membres d'une môme famille que les individus dont la filiation généalogique peut être démontrée. » Filiation généalogique, c'est la fécondité du père transmise au fils, et ainsi de suite, sans interruption; car, à l'instant où s'arrêterait la fécondité, la filiation cesseftiit d'exister. Par 'conséquent, filiation généalogique et fécondité continue sont deux termes corrélatifs, exprimant le même fait, mais à deux points de vue. Considéré comme effet, le lien qui unit un groupe d'individus s'appelle filiation généalogique. Considéré comme cause, ce môme lien s'appelle fécondité continue. Lorsqu'étant donné deux groupes d'individus inconnus il s^'agit de découvrir s'ils sont de môme espèce ou d'espèces distinctes, il est clair que le critérium sera la fécondité continue. Lui seul est infaillible (1).
Non-seulement la morphologie, comme critérium
ne peut donner que des probabilités, mais encore, si
-l'on s'en fiait à clic seule, elle serait un guide trom-
1) Voir Huxley. — Place de l'homme, page 29, la noie. Cuvier, dans une lettre à son ami Pfaff^ avoue que le seul caractère certain et infaillible pour reconnaître une espèce, c'est l^accouplement.
peur et très-apte à égarer le naturaliste. Les faits suivants, pris entre mille, en donneront la preuve (1).
Végétaux. — 1* Plantains. — Les botanistes qui jugent d*après les caractères morphologiques seuls avaient, d'après ce critérium, déterminé plusieurs espèces de plantains. M. Decaisne, que Darwin appelle à juste titre « l'un des plus célèbres botanistes d'Europe, » récolta en rase campagne les graines d'un plantain appartenant à l'une des espèces les plus généralement admises. Il les sema et les cultiva au Muséum, en imitant, autant que possible, les conditions particulières aux terrains où poussent les formes les plus distinctes de ce genre. Par cette simple reproduction des conditions du milieu, M. Decaisne obtint sept plantains que les morphologistes avaient déclarés espèces. De l'une à l'autre de ces plantes, toutes issues d'une même mère, on rencontrait de^ feuilles rondes et courtes ou assez longues pour servir de fourrage, disposées en rosette écrasée ou, allongées en touffe droite et fournie; la plante était entièrement glabre ou couverte de poils; la racine, annuelle che2 les unes, était vivace chez les autres. Tous ces traits étaient héréditaires et reproduisaient ceux des races; naturelles. Il avait suffi à l'habile expérimentateur dô placer son unique plantain dans les conditions de mi-
(1) De Quatrefages, — Darwin — et — Revue des cours scientifiques^ vol. 5«.
lieu semblables à celles où vivaient les prétendues espèces morphologiques (1).
2° Carottes. — On sait quelle énorme différence il y a entre la carotte sauvage {daucus carota), dont la racine est extrêmement grêle, dure et coriace, et la carotte de nos jardins, charnue et savoureuse. Voilà deux espèces bien distinctes au point de vue morphologique. M. Vilmorin imagina de garder pendant Fhiver quelques daucus iairdih qu'il repiqua au printemps. Il obligea ainsi une plante annuelle à dépenser sa vie en deux ans. Au bout de quatre générations, le dau" eus carota coriace et grêle était transformé en carotte charnue et tendre. Réciproquement, M. Vilmorin réussit à transformer les carottes de ses plates-bandes en daucus sauvages.
3* fiadù. — Par des procédés semblables, M. Carrière a transformé en cinq ans le radis sauvage {Baphanus rapkanistrum), regardé par tous les cultivateurs comme une mauvaise herbe. Entre les mains de cet habile jardiniei'-chef des pépinières du Muséum, une racine immangeable et pesant au plus vingt-deux grammes s'est îtiétamorphosée en un légume excellent, dont le poids varie de trois à six cents grammes,
4° Utriculaire commune, — Dans une cornmunication faite à l'Académie des sciences, en 1868, M* Vaii
(1) Voira la page 29 de ce livre Faction dU milieu stir les plantes, d'après les observations da savant M. Gablei".
Yoir aussi Darwin, Variations, le chapitre XXIll. Aciion défi' aie de$ conditions cxtéh'eUres»
Tieghem .achève ainsi ^ la description analomique
• d'une plante aquatique, rulriciilaire commune : « Au
temps où l'utricularre doit fleurir, la plante s'élève et
vient flotter à la surface de Teau... Nous devons voir
dans un pied fleuri d*utriculaire cnmme deux êtres diflerents ingérés Tun dans l'autre : l'^Tôtre aquatique, végétant horizontalement sans rachies, pouvant tour à tour s'élever à la surface de l'eau ou en gagner les profondeurs; 2** l'ôtre aérien, dressé vers le ciel, produisant des fleurs h son sommet, et implanté sur le premier, qui lui sert de sol ou pour mieux dire de racines. Chacun de ces êtres, non-seulement accomplit une fonction spéciale dans un milieu particulier, mais possède encore une structure intime appraprico à cette fonction et à ce milieu; et la diff'érence à cet égard est si grande entre eux que tout anatomiste, h qui l'on' soumettrait des fragments isolés de ces deux axes, n'hésiterait pas à déclarer qu'ils appartiennent à dos types végétaux distincts et fort éloignés. »
IttMCtes. — Abeilles. — Les abeilles de Bourgogne, petites et brunes, deviennent en Bresse, après deux générations, des abeilles grosses et jaunes, comme la race du pays.
Poissons. — Truites, — Des œufs de truite saumonée furent tirés, par M. Coste, de l'eau où vivaient leurs parents, et placés dans une eau diff'érente.Dans ce nouveau milieu, ils blanchirent et produisirent des truites décoloréeSi
Oiseaux. — 1* Poules. — Dans . nos climats, en France et en Angleterre, les poulets naissent couverts d'un duvet très-serré. Chez la môme espèce transportée dans les îles du golfe du Mexique et dans les parties chaudes de l'Amérique, ils portent d'abord le même vêtement d'enfance. Mais au bout de quelques générations, ce duvet s'éclaircit de plus en plus; puis il n'existe plus guère qu'au moment de la naissance pour tomber quelque temps après en ne laissant sur le corps de l'animal que les tuyaux des rémiges (faits observés par M. Roulin). Un morphologiste qui n'aurait pas suivi la filiation de ces poulets créoles nus, issus directement de poulets européens richement emplumés, ne les aurait-il pas classés en deux espèces •distinctes ? ♦
2° Pigeons. — Personne n'ignore quelles différences extraordinaires, non -seulement de plumage, mais de structure, on remarque dans les nombreuses races de nos pigeons domestiques. Un morphologiste croirait trousser dans ces différences un critérium certain pour ses déterminations spécifiques. Eh bien ! le célèbre éleveur anglais, sir John Sebright, se fait fort de reproduire quelque plumage que ce soit en trois ans ; il en demande six pour obtenir la tête et le bec.
Mammifères. •— 1° Chevaux. — Malgré les différences qui séparent le pur-sang anglais du cheval arabe, il est constaté par les registres officiels,' Boeing calendar, Jurf register, Weather leg's gênerai Stud Book, que le pur-sang anglais descend, en ligne di-
recte, et sans croisement, des chevaux arabes importés en 1670.
2° Bœufs. — Les bœufs frisons formaient en Hollande une race très-grande. Il furent entièrement détruits par une épizootie qui dura deux ans, de 1769 à 1771. Pour les remplacer, on alla chercher dans le Jutland des bœufs d'un taille très-petite. A la quatrième génération, la race frisonne était reconstituée.
Les bœufs qu'on trouve en Amérique y ont tous été importés d'Europe. Tous avaient à Torigine des cornes et des poils. Or aujourd'hui, au Paraguay, il s'est formé spontanément une race de bœufs sans cornes, les Pelones, dont le cuir est presque nu, enfin une troisième race, les Calongos, qui tst entièrement nue.
« Les différences extérieures, plumes, poils, cornes, sont loin d'être légères (1). Il suffit de se rappeler ce que sont, au point de vu« de Tanatomie, un poil, une plume, une corne.
» Le poil est produit par un organe vivant, un bulbe enfermé dans une gaîne fibreuse qui dépend du système cutané. Ce bulbe reçoit par des artères un sang qu-e des veines remportent; des nerfs viennent aussi l'animer. Ainsi le poil résulte d'un organisme complexe qui se rattache intimement à l'organisme général. Il en est de même pour les plumes.
(1) De Quatrefages. — fievwe des cours scientifiques, vol. V^ page 598.
» Les cornes sont^ ou bien pleines et caduques, ou bien creuses comme celles du mouton et du boBuf. Chez ces derniers animaux, la matière cornée est produite par un appareil analogue à l'appareil pileux; elle se moule autour d'un axe osseux qui constitue une partie importante du squelette, et qui est, de plus, très-largement abreuvé de sang par les sinus veineux dont il est sillonné.
w Ainsi, pour qu'un seul poil disparaisse, il faut qu'un appareil en relation intime avec le système cutané, vasculaire et nertéux vienne à s'atrophier. Pour qu'un seul point s'ajoute, il faut qu'un appareil de la môme nature s'organise; et pour que le pelage éprouve une variation générale, il faut que chacun de ces éléments complexes soit modifié. Enfin, pour que les cornes disparaissent ou pour qu'elles se multiplient, il est nécessaire qu'une partie du squelette s'annihile ou apparaisse ; il faut aussi supposer une modification dans l'appareil circulatoire qui, nous l'avons vu, abreuve le noyau osseux ainsi que l'organe producteur de la matière cornée.
» Tous les raisonnements du monde ne sauraient atténuer la signification de semblables faits., Si l'on n'en aperçoit pas toujours la valeur, c'est parce qu'ils se passent journellement sous nos yeux, et que l'habitude émousse l'étonnement qu'ils devraient naturellement nous inspirer. »
3** Moutons, — Les modifications observées chez nos bœufs importés en Amérique se retrouvent aussi chez nos moutons également transportés dans le Nou-
veau-Continent. A côté des races à laine, il s'est produit des races à poils ras et lisses. Le nombre des cornes a varié. Réduit à chez certains moutons du Muséum, il peut s'élever jusqu'à 4, comme dans une race du Chili, et môme à 5 comme en Islande.
A propos des races ancon et mauchamp, Darwin fait cette réflexion importante au point de vue de l'incertaine valeur qu'a la morphologie comme cri' térium : <( Si les races ancon et mauchamp avaient apparu il y a un ou deux siècles, nous n'aurions aucun document sur leur origine, et les mau champs surtout eussent sans aucun doute été regardés par plus d'un naturaliste comme la descendance de quelque forme primitive inconnue (i). »
D'une part, la fécondité indéfinie dans les croisesements des races morphologiquement les plus opposées; d'autre part, la stérilité des croisements entre groupes extrêmement semblables l'un à l'autre, sont deux faits qui arrachent à Darwin cet aveu décisif : « La fécondité parfaite de tant de variétés (races) domestiques qui diffèrent extrêmement l'une de l'autre, comme on le voit dans les choux et chez les pigeons, est un fait remarquable, surtout lorsqu'on réfléchit combien il existe d'espèces qui, bien qu'extrêmement semblables l'une à l'autre, sont entièrement stériles lorsqu'on les croise (2). »
(1) Darwin, Variations. Tome I^r, p. 107; tome II, p. 437,438, et cbap. XIX, p. 200.
(2) Darwin. Origine des Espèces, chap. vin, sect, 7*, p. 327.
Conclusion : le seul critérium certain des races d'une môme espèce est la fécondité continue.
Pourquoi les naturalistes, pour la plupart, se tiennent de préférence sur le terrain morphologique. — Un phénomène qui d'abord paraît assez singulier, c'est que la plupart des naturalistes, même ceux qui sont partisans de la variabilité des espèces, se tiennent, de préférence, sur le terrain morphologique. Les causes en sont complexes de prime abord; au fond, elles se résument en une seule, Timpossibilité pour la science actuelle de déterminer expérimentalement, non-seulement l'origine des espèces fossiles, mais celle des espèces contemporaines. Or, l'esprit humain, une fois possédé par un problème, est impatient de le résoudre : de là ce penchant des naturalistes pour la détermination morphologique.
1**I1 est, en effet, malheureusement trop vrai que les croisements ne sont guère praticables que sur les animaux domestiques. Nuls à l'égard des fauves en liberté, les moyens d'expérimentation sur les animaux sauvages réduits en captivité sont très-restreints : les conditions en sont généralement détestables. Quoique des résultats importants aient déjà été obtenus, on peut dire toutefois que comparés à l'immensité des études à faire, ils se réduisent presque à rien.
2° Les expériences de croisement exigent de longues années et des soins assidus. Or, c'est depuis un siècle à peine que les croisements ont été essayés méthodiquement et dans un but scientifique. Ces tenta-
tives n'ont qu lieu qu'à de longs intervalles, le plus souvent interrompues soit par des causes personnelles (maladie, insuffisance de ressources, mort, etc.), soit par des causes politiques (révolutions, guerres amenant la destruction des parcs d'expériences). Par conséquent, avec l'appui si faible d'expériences commencées à une époque si récente et soumises aux chances de tant d'accidents divers, il est difficile de donner au problème de l'origine sa véritable solution, la solution physiologique.
3** Enfin, comment appliquer le critériufti de la fécondité continue aux nombreux groupes d'animaux fossiles ?
Ces considérations expliquent l'invincible tendance des naturalistes à ramener la question de l'origine sur le terrain de là morphologie. Là, en effet, la forme interne et externe, pour les animaux vivants, et le ^squelette, pour les fossiles, devenant la matière des travaux du naturaliste, l'étude en est toujours possible, toujours praticable. Gomment, par exemple, Darwin, partisan des transformations lentes, s'efiTorcet-il de poser le problème ? Le voici : C'est un fait que, en vertu de l'hérédité, le fils ressemble^ son père plus ou moins étroitement, mais jamais avec une exactitude parfaite; cette divergence va s'accusant de plus en plus, en passant d'une génération à l'autre. Par conséquent, si entre un type ancien et un type moderne ; si entre deux types quelconques on peut intercaler un certain nombre de types gradués, qu'at-on fait? On a retrouvé les divergences qui s'étaient
manifestées à chaque génération : le lien généalogique est donc reconstitué par Taide de la seule morphologie. Plus les types intermédiaires sont nombreux et moins ils offrent entre eux de diiférences, plus grande aussi est la probabilité de communauté d'origine.
Probabilité !... Oui, mais hélas! rien que la probabilité. Car, non-séulement les transformations peuvent ôtre et sont même le plus souvent brusques, mais encore, comme Ta dit Darwin lui-môme avec mélancolie : Il est tant de groupes identiques par la structure dont le croisement est stérile !
§ 2. — Critérium des espèces d'un même genre ou critérium du Genre.
Avec les années et la fréquence des expérimentations, le critérium fécondité continue permettra de distinguer les espèces réelles et de classer parmi les simples races un nombre considérable de groupes que la morphologie avait déclarés espèces. Le premier degré de la classification vraiment naturelle pourra donc être solidement établi. Mais comment poser le second degré, le genre ?
Lorsqu'on croise une jument et un âjie, on obtient un mulet; le mulet est infécond dès la première génération. Quel rapport y a-t-il entre Fane et le cheval? Le squelette est d'une structure identique, les différences sont extérieures. C'est ici qu'intervient Darwin» A la]que$tion posée^il répond ; L'âne et le cheval sont
deux races issues de la môme souche, mais qui depuis des siècles ont divergé. Le problème revient donc à ceci : Prouver que, au bout d'un certain nombre de générations, les unions entre races de la même espèce deviennent à peu près infécondes.
Comme on le voit, le problème de la transmutation des espèces semble être résolu de deux manières, Tune directe et d'une valeur absolue : le croisement des espèces toujours fécond; l'autre indirecte et presque contradictoire: le croisement des races devenant infécond au bout d'un certain nombre de générations. Or, dans l'état actuel de la science, s'il y a un fait bien constaté, c'est la stérilité des hj^brides; les croisements féconds des espèces sont rares, et à peiie dépassent-ils la troisième génération. Donc la solution directe du problème, pour ce qui concerne l'hybridité, n'est pas possible. Reste la seconde : c'est à celle-là que s'est attaché Darwin. 11 cite un fait emprunté à Youatt, d'.où il résulterait que, dans le Lancashire, le croisement des bestiaux à cornes longues et courtes aurait été suivi d'une diminution notable dans la fécondité à la troisième ou quatrième génération. En premier lieu, une diminution n'est pas une suppression de fécondité. Il est vrai qu'on pourrait arguer du peu de temps acôordé à l'expérience; en ce cas, la solution du problème, sans être trouvée, permettrait du moins d'être espérée. Mais Darwin, avec cette bonne foi et cette loyauté qui lui ont concilié le' sympathique respect de ses lecteurs, avoue qu'un autre éleveur Wllkinson a constaté, sur
un autre ppint de l'Angleterre, rétablissement d'une race métisse provenant de ce même croisement. Le problème n'a donc pu, pas davantage, être résolu indirectement.
Malgré cet échec, il n'en est pas moins vrai que le premier croisement de l'âne et de la jument a été fécond ! Quelle influence a pu avoir sur la fécondité une divergence qui s'est accentuée pendant des centaines de siècles? Voilà une grande inconnue quidéâe aujourd'hui nos efforts. A peine les expériences et les observations datent-elles d'un siècle, et encore avec quelles intermittences ! C'est à l'avenir, et à un avenir très-éloigné qu'est réservé le jugement définitif, car le temps est ici l'un des éléments nécessaires. Si dans un siècle ou deux on peut prouver que deux races issues de la môme souche et dont la filiation sera hors de doute donflent, par leur croisement, des produits inféconds à la manière des hybrides actuels, il est évident que le problème sera résolu : les espèces ne seront plus que des races ayant beaucoup divergé de la souche commune. Ce qu'on appelle aujourd'hui la transmutation des espèces ou transformisme se trouvera n'être qu'une simple question d'années.
Mais nous, contemporains, à qui l'avenir est fermé, quelle déduction devons-nous tirer du croisement fécond de l'âne et du cheval ? Il existe une parenté entre eux, voilà ce qu'on ne peut nier. Mais à quel degré ? Yoilà aussi ce que nous sommes impuissants à déterminer. r
On ne peut se dissimuler que la production d'un
hybride, celui-ci fût-il infécond dès la première génération, ne permet plus de regarder comme infranchissable l'abîme qui séparait une espèce d'une autre espèce. C'est donc une pfrésomption en faveur de la conception de Darwin. 1° La variété serait une espèce en voie de formation; 2** les espèces qui, par leur croisement, donnent des hybrides plus ou moins promptement inféconds, seraient des races plus ou moins éloignées, mais en tous cas tfès-éloignées d'une souche commune; 3* les espèces dont le croisement est stérile seraient des races qui auraient divergé presque immédiatement à l'aurore des temps, si bien que les éléments producteurs, mâle et femelle, auraient perdu toute faculté de s'harmoniser l'un avec l'autre dans l'évolution primordiale où se forme l'em-* brjfon. ^
L'embryon!.,, voilà, en effet, où gît le secret de toute création. Mystérieuse officine où s'élabore tout être qui s^pparalt à la vie, l'ovule subit des évolutions dont les phases ont pu être observées et notées. On sait que le concours des deux éléments, mâle et femelle, est nécessaire pour la formation d'un animal; mais quel est le rôle que joue chacun de ces éléments? L'élément masculin n'intervient-il que pour régulariser les évolutions désordonnées que subit l'ovule, ainsi que plusieurs observateurs ont cru le remarquer dans les œufs d'animaux inférieurs (1)?
(1) Observations faites par M. de Quatrefages sur les œufs des hennelles et des tarets.
Hélas! rien de certain n'est connu; Tobscurité sur ce point est restée impénétrable.
Mais si Ton ignore la part qui revient à chacun des éléments dans Télaboration d'un être vivant, l'embryologie peut-elle, du moins, donner de précieuses indications sur les formes successives que revêt l'embryon pendant la vie intrà-utérine? Yoici les faits tels que les expose le grand {physiologiste, M. de Baër, d'après ses travaux embryologiques (1).
Il n'existe pas de série unique de développement de l'être le plus infime à l'être le plus élevé, c'est-àdire à l'homme. Dès le principe, les développements de l'ovule sont différents : ils se ramènent à quatre types (embranchements de Guvier).
V Le type périphérique (rayonnes); le développement procède d'un centre et produit des parties identiques dans un ordre rayonnant.
2® Le type massif (mollusques); le développement produit des parties identiques, courbées autour d'un espace conique ou autre.
3** Le type longitudinal (articulés); le développement produit des parties identiques, partant des deux côtés d'un axe et se refermant supérieurement le long d'une ligne opposée à l'axe.
4° Le type à symétrie double (vertébrés); le développement produit des parties identiques, qui partent des deux côtés d'un axe, se projettent en haut et en bas et se closent le long de deux lignes.
(i) Voir Âgassiz. — De l'Espèce, page 360 et ^uivanles.
Premier fait. — L'embryon ne passe pas d'un embranchement à un autre embratichement; l'embryon d'un vertébré est vertébré dès le commencement et ne correspond, h aucun mpment, à un invertébré.
Second fait, — Les embryons vertébrés ne passent pas, pendant qu'ils se développent, par d'autres formes permanentes d'animaux vertébrés. Par exemple, l'embryon de l'homme ne passe pas par les formes des autres vertébrés arrivés à la vie; il n'affecte donc pas » d'abord le type poisson, puis les types reptile, oiseau; non. La première évolution de l'embryon indique le 'type vertébré; la 2® évolution indique la classe du vertébré (mammifère, ou oiseau, ou reptile, ou poisson); la 3® évolution, le genre, etc. De sorte que chaque phase est marquée, par une différenciation caractéristique jusqu'à la dernière phase où l'individu complet appafaît sur la scène extérieure. Plus diffèrent deux formes animales adultes, plus leur développement embryologique doit être étudié de bonne heure pour qu'on puisse distinguer une ressemblance entre elles. Par exemple, la ressemblance entre l'embryon de l'homme et l'embryon du poisson n'existe qu'à la première évolution; dès la seconde, ils diïFèrent, tandis qu'entre l'embryon de l'homme» et celui d'un autre mammifère la ressemblance existe à plusieurs phases (1).
En résumé, chaque embryon d'un type donné,, au
(1) Voir dans Huxley. — De la Place de f Homme, page !80, le paragraphe qui résume les concordances des phases em* hryonnaÎTes. •
lieu^'de traTerser d'autres formes définies, devient de moins en moins semblable h ces formes; un embryon de type supérieur n'est, par conséquent, jamais identique avec un autre type animal.
De Baër est arrivé à la découverte de ces faits par l'étude de l'embryon. Déjà Cuvier était parvenu aux mêmes conclusions par l'anatomie des animaux adultes. « 11 existe quatre formes principales, quatre plans généraux, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'après lesquels tous les suiimaux semblent avoir été modelés et dont les divisions ultérieures, de quelque titre que les naturalistes les aient décorées, ne sont que des modifications assez légères, fondées sur le développement ou l'addition de quelques parties, qui ne changent rien à l'essence du plan.»
« Quand on songe, dit Agassiz, combien complètement les recherches de M. de Baër ont été indépendantes de celles de Guvier; combien diffèrent les points de vue d'où ces deux hommes ont traitéle même sujet, l'un préoccupé spécialement du mode de développement des animaux; l'autre envisageant presque exclusivement la structure; quand on considère en outre quelle étroite concordance il y a dans les résultats généraux auxquels ils sont parvenus, il est impossible de ne pas éprouver une confiance profonde dans l'opinion tju'ils soutiennent tous deux : à savoir que le règne animal présente quatre divisions primaires, dont les représentants sont organisés d'après quatre plans différents de structure,' et croissent suivant quatre modes différents de développement. »
Quelle lumière peut-on obtenir des faits embryogéniques relativement à l'origine des espèces? Cette similitude qui règne à là période initiale et se continue graduellement jusqu'à un point déterminé d'où s'écartent l'Un après l'autre les divers groupes d'animaux, cette similitude incline là pensée vers une
communauté d'origine pour chacun des embranchements. De ce côté encore, la théorie de Darwin trouve un nouvel encouragement. Mais de là conclure que positivement les espèces dérivent de quatre types, il y a loin; il y a aussi loin que de la réalité au rôve, du fait à l'espérance. Or si la science, dans l'œuvre ardue qu'elle se propose d'accomplir, est animée par la flamme d'une conception théorique et soutenue par l'espoir de voir cette conception réalisée, il n'en est pas moins vrai que son seul et unique fondement est le fait. Hors du fait, elle n'est pas la science, mais le roman.