APPRECIATION GENERALE DU DARWINISME
a Cô quô Darwin a présenté comme la théorie de Torigioe des espèces, dit Âgassiz, ce n'est pas le résultat graduellement conquis de recherches pénibles, s'^ppUquant à la solution de quelques points de détail pour s'élever ensuite à une synthèse générale et compi'ébensive ; non, c'est une doctrine qui, de la conception, descend aux faits et cherche des faits pour soutenir une idée.
» Les darwinistes s'emparent de tous les travaux do la zoologie moderne par lesquels nous avons été conduits à la connaissance des affinités sensibles, évidentes, d'animaux différents, ils en fqnt autant de preuves d'une filiation généalogique et présentent ensuite ce prétendit enchaînement des êtres, qui sont censés remonter tous à une souche commune, comme la conséquence de faits établis de notre temps par la zoologie et l'anatomie comparée.
» La philosophie n*a rien produit en zoologie, bien qu'elle ait vivifié l'anatomie comparée. Dé même, la théorie d'une transformation graduelle du règne animal tout entier, par suitie de 'générations successives présentant une série de différences, n'est point le résultat d'études spéciales; c'est une doctrine à laquelle nos connaissances actuelles servent tant bien que mal de point d'appui. Les faits eux-mêmes s'y trouvent interprétés, non pas dans la sincérité d'un travail de recherches originales, mais avec tout ce qu'il y a de forcé dans les arguments d'une école doctrinaire.
)) Il faut se résigner à envisager l'origine des espèces comme chose inconnue, quelque désirable que puisse en être la connaissance. Je n'affirme pas que cette origine doive nous demeurer à tout jamais inconnue; mais je soutiens que l'explication fournie par Darwin et ses adeptes n'est pas conforme aux faits que la nature met sous nos yeux (1). »
Le jugement porté par Âgassiz carac|;érise assez justement, au fond, la conception de Darwin, ou plutôt les exagérations des disciples effrénés du naturaliste anglais. On a vu que, au vif même delà question, c'est-à-dire au , croisement d'espèce avec espèce, la naissance d'un hybride tendait à incliner la balance du côté de Darwin. Aussi Huxley admet-il la théorie de son illustre ami, mais à titre provisoire; il ne pourra l'accepter définitivement « qu'à la condition qu'on montre une espèce physiologique créée par le croise-
(1) De l'Espèce, chap.,ni, sect. 7.
ment sélectif. » Il la compare à la théorie qui attribue la lumière aux ondulations de Téther. « Le physicien philosophe peut admettre cette théorie bien que J'existence de cet éther soit encore hypothétique, w Malheureusement la comparaison de Huxley n'est pas juste. Toute hypothèse, en effet, doit non-seulement rendre compte des phénomènes et être soumise à d'incessantes vérifications, mais encore permettre de prévoir les faits. Tel est le caractère de l'hypothèse des ondulations, pile a détrôné la théorie de l'émission * parce qu'elle donnait l'explication de tous les phénomènes, et en particulier des interférences; elle a supporté et supporte encore tous les jours la rude épreuve de l'analyse mathématique (1); enfin elle a permis de calculer de nouvelles découvertes. L'éther est donc une hypothèse à posteriori.
La conception de Darwin n'a aucun des caractères qui permettent de l'assimiler aux hypothèses du physicien. D'abord elle ne rend pas compte de tous les faits; ensuite elle ne peut recevoir la sanction de la vérification expérimentale puisque les tr^tnsformations nécessaires pour la création d'une espèce exigent des niilliers de générations (1); enfin la prévision de l'avenir lui est à peu près fermée. Elle est donc surtout une conception à priori, laquelle ne part pas des faits, mais descend à eux, selon l'expression d'A-
(1) De Quatrefages. CA. Darwin, page 174.
(1) Darwin. Origine des espèces, page 131.
g^z, et p^rmi pux cbercbe des appuis pour se soutenir,
Est-ce h 4ire que la conception de Darwin n'ait aucune part de vérité? L'examen qui vient dvêtre fait prouve qu'elle interprète un certain nombre de faits positifs, tandis que d'autres, encore obscurs, semblent devoir plus tard recevoir d'elle la lumière, Âgassiz lui-même avoue que les travaux modernçs de paléontologie et d'embryologie peuvent jusqu'à un certain point l'étayer (1). Mais ce qui la distingue surtout des vues antérieures sur l'origine des espèces, c'est que, écartant toute intervention tbéologique, Darwin essaye de résoudre le problème à l'aide des seules res, sources de la science. humaine : elle est donc en cela supérieure h ses aînées. C'est un grand honneur pour Darwin d'avoir ainsi secoué le joug des métaphysiques» Aussi, malgré le côté aventureux et idéal de sa conception, celle-ci n'en atteste pas moins chez son auteur, au plus haut degré, le véritable esprit scie^tifique.
Quoi <)u'il advienne du darwinisme, il en restera deux faits 'généraux acquis à l'histoire [naturelle : la lutte pour l'existence et la sélection naturelle. Seulement, «es- deux lois, au lieu d'une puissance transformatrice sans limites, se mouvront dans une sphère plus restreinte. Si leur influence ne va pas jusqu'à créer des espèces, elle s'exercera du moins avec efficacité sur les races. — Mais, dira-t-on, Darwin n'a
(1) Agassiz,— De i^Mspèoe, page 889,
pas le premier découvert ces deux lois du monde vivant; depuis longtemps les naturalistes et les éleveurs les connaissent et les mettent à profit. — Cela est vrai; mais nul mieux que Darwin n'a su les mettre en relief, les analyser ayec autant de sagacité, en montrer l'énergie toujours et partout agissante. Le Cogito, ergo mni se trouve dans saint Augustin» Qui oserait cependant en enlever le mérite à Descartes?
Outre ce premier service rendu à Thistoire naturelle, Darwin en a indirectement rendu un second à la zoologie. Il a ramené Tattention sur le caractère artificiel de la classification. La discussion a mis à nu les vices cachés des nomenclatures, 1^ vague et la confusion qui régnaient à la base même des systèmes et l'incroyable anarchie dans les définitions, conséquence inévitable de l'anarchie dans les idées. Quand même Darwin n'aurait pas arraché à la nature son secret, il aura du moins réussi, jen^suscitant les recherches et les travaux de tous, partisans ou adversaires, à faire rayer un grand nombre de prétendues espèces. Le Catalogue de la Nature en sera plus facile à dresser; Cuvier, en ce point, n'aura pas à se plaindre de son savant antagoniste. Une théorie sérieuse, quoique erronée, est souvent la cause occasionnelle des plus heureuses découvertes par suite de la vive impulsion qu'elle donne à la controverse et du but déterminé qu'elle pose aux recherches. C'est ainsi que la réapparition de la théorie de génération spontanée a conduit M. Pasteur à ses découvertes sur la- dissémination des germes, et celle&-ci aux travaux
qu'exécutent aujourd'hui M. Tyndall et d'autres éminents physiciens.
Ce qui a fait le plus de tort à la théorie de Darwin, ce sont les exagérations de ses partisans aveugles, surtout celles de Tallemand Haeckel (1). Avec une incroyable assurance, «il a figuré le développement du règne organique et la filiation des types au moyen d'une série d'arbres généalogiques. Le premier de ces arbres retrace l'origine de tous les êtres organisés. Le point de départ est un être unique, autogène (né de lui-même), donnant naissance à trois branches. La première représente l'archéphyte végétal, la troisième l'archéphyte animal, et l'intermédiaire l'archéphyte d'êtres que Hœckel appelle Protistes, et qui paraissent appartenir ni au règne animal ni au règne végé- .tal(a). »
(1) Agassiz. De l'Espèce, page 384. — Voir l'exposé complet de la classification de HsBckel et les diagrammes qui raccompagnent.
(2) On a beaucoup vanté et Ton vante avec raison Térudition, le labeur infatigable des Allemands. On ne peut nier qu'ils n'aient fait, en tous genres^ de grandes découvertes^ ni qu'à l'heure présente ils n'occupent un haut rang dans la science. Mais on avouera aussi qu'ils sont, pour la plupart^ incapables de mesure. Leur race est la plus lyrique de rEurope; or la faculté maîtresse d'un tel tempérament est l'imagination. Une théorie se présente-t-elle à eux avec les visées les plus vastes; s'offre -t-elle surtout comme arrachant le voile qui couvre l'un de ces mystères, éternelles sources où la poésie puise ses inspirations ? les Allemands ne se possèdent plus : Tenthousiasme les enlève au monde réel. Sur les . ailes de
Ce sont de tels excès romanesques qui compromettent les meilleures causes. Darwin n'est pas coupable de ces folles exagérations, comme le reconnaît Agassiz. Malgré ses prédilections et sa partialité toute naturelle pour une théorie dont il est le père, il avoue les desiderata et expose les objections avec une sincérité qui charme et une loyauté qui ravit. Aussi, quelle que soit l'impression faite par le traité de Y Origine des espèces j il n'est pas un lecteur qui, convaincu ou non, en fermant le livre, ne se sente plein d'admiration pour le vaste savoir du naturaliste, et pénétré de la plus respectueuse estime pour la noblesse d'âme et le caractère de l'homme.
l'imagination, ils franchissent le temps et l'espace, et les voilà comme le savant M. Hœckelj par exemple, qui assistent à l'enfantement du monde. Il était là, M. Hseckel; il a vu, de ses propres yeux vu, Dieu en gésine, sous le nom de M. Autogène, accoucher de trois Archéphytes d'où sont sortis en ligne directe toutes les plantes, tous les animaux, et môme certains Protistes (( qui paraissent appartenir ni au règne végétal ni au règne animal.» Et voilà comment le lyrisme bâcle une classification scientifique ! Notez que cette classification ne s'annonce pas modestement comme une manière artificielle de cataloguer les faits naturels; non, elle est généalogique, elle a la prétention d'être la réalité objective, la nature elle-même. Ah! il faut qu'une doctrine soit vraiment robuste pour ne pas succombt r sous les embrassements d'aussi imprudents adorateurs. (Voir Revue des Cours scientifiques y y o\. Vil, page 252, une appréciation trop bienveillante de Huxley, et page 564, une critique de. Claparède.)