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CONSEQUENCES DE LA SÉLECTION NATURELLE

1'® série. — Histoire naturelle.

I. — La divergence de caractères. — Supposons que deux amateurs remarquent chez les pigeons, le premier un bec plus long, le second un bec plus court. En vertu du principe connu que nul amateur ne prise les types intermédiaires, mais seulement les extrêmes, Tun et l'autre continuent de choisir et de multiplier les oiseaux dotés d'un bec de plus en plus long ou de plus en plus court. Au bout d'un nombre considérable d'années, que sera-t-il arrivé ? C'est que, par l'accumulation successive des difiPérences, on aura créé deux espèces de pigeons tellement divergentes de caractères, qu'au premier abord on niera

qu'elles soient sorties de la même souche. D'autant plus que, négligés, les types intermédiaires auront disparu.

Cette expérience n'est pas une pure hypothèse, ni propre exclusivement à tel organe, à tel animal; les Anglais l'ont faite non-seulement sur les pigeons, mais encore sur leurs chevaux. Ils ont des chevaux de course effilés, élégants, légers ; ils ont des chevaux de traits lourds, massifs, lents, mais vigoureux. Toutefois la divergence de caractères ne se manifeste nulle part peut-être avec autant d'énergie, au dire même de Cuvier, que dans nos races de chiens. Quoi de plus dissemblable qu'un terre-neuve et un terrier, qu'un lévrier et un bouledogue ? Et cependant ces espèces si diverses descendent d'un même couple.

Ce qui est vrai de la sélection de l'homme, ne l'est pas moins de la sélection naturelle. Dans la lutte contre le climat ou pour la nourriture, les espèces doivent sans relâche se plier aux conditions mêmes du combat. Varier ou mourir, telle est la loi de la concurrence vitale. Or, une variation, qu'est-ce autre chose qu'une divergence de caractère? Comme la nécessité de variations continues est permanente, la divergence de caractères va toujours croissant, si bien qu'à la longue il en résulte un écart considérable entre le type primordial et le type extrême.

Mais si la divergence des caractères due à la sélection naturelle se manifeste aussi bien que la divergence provenant de la sélection de l'homme, elle se distingue toutefois de cette dernière en ce qu'elle

passe graduellement d'une variation à une autre variation ; tandis que la sélection méthodique et consciente, sous la main prévoyante et industrieuse de rhomme, procède par de véritables bonds.

D'autre part, l'homme a une vie d'une infime brièveté ; le champ de ses expériences est extrêmement borné. La sélection naturelle, au contraire, n'est limitée par aucun de ces obstacles ; elle a pour auxiliaires l'immensité de la terre et l'infini du temps. Aussi, malgré la lenteur de sa marche, elle doit en définitive et nécessairement produire des divergences mille fois plus grandes que ne peut le faire le génie humain, lequel étouffe dans les étroites limites de la vie et de l'espace.

La divergence des caractères y conséquence immédiate de la sélection naturelle, est la pierre fondamentale sur laquelle repose la Théorie de Darwin. Pour Darwin, une variété est une espèce naissante, une espèce en voie de formation; le genre est l'espèce éloignée de sa souche : il n'y a pas diversité d'origine, mais une simple divergence de caractères.

IL — Extinction d'espèces. *— Lorsque k lutte a lieu contre le climat seul, l'issue en peut être fatale pour un nombre considérable d'individus, mais noti pour l'espèce entière, qui par le fait même de l'habitat est supposée, dans son ensemble, capable de résister aux intempéries. Un fléau déchaîné subitement ou un changement non expliqué de température générale, comme il y en a peut-être eu dans les temps préhisto-

riques, pourrait seul causer la destruction d'une e:»pècç. Et encore serait-il possible à celle-ci, dans le dernier cas, d'échapper à la destructiop par les migrations progressives. Inutile de sigpaler l'anéantissement d'espèces par l'homme : ce pl^énomène, plus d'une fois répété (étante f dinomis), n'a rien 4 denteler avec la sélactioii Qa^urel^.

M^ la obose est bien diiTérente lorsque le combat sa livre entre deux espèces qui se disputent le même ^me^t. Supposons uue Ue peuplée de ruminants, qui pa^nt les herbages, et- de troupeaux de porcs, qui §e uuuf rissent d^ glauds et de rapines. Il est évident que la concurrence vitale ne peut s'établir qu'autre ]§s individus de la mÈfap espèca, alprs que 1a progression géométrique de la population u'est plUj» en rapport avec la quautité d'alimeuts. Uue i|()ultitude plus ou moins grande d'individus supcoruliront, mais l'espèce survivra 4pns9ante : elle n'au^'^ perdu qua son trop plein» Mais, par hypothèse, introduisons dans cette même île, au lieu 4e porcs, une b^n4e de chevaux* A l'instapt môme, par suite ide l'égale nécessité du fourrage, commcucer^ unc adepte concurrence entre les chevaux et les rumi- ^^ts. L^ victoire appartieudra k l'espèce 1^ plu» cpuri^j^ause ou la plus eudurcie i^ i^^ famine. L'autre diminuera et finira par s'éteiudre.

La /Bonjcurrenjca sévit entre tous les êtres souvent pour l«s ojiotifs las plij^ extraordinaires. Nous ayops iéih vu qu«, daus certaiues contrées, le sort d'une espèce de trèfle est lié au nombre des chats du voi-

sinage. Voici un autre exemple non moins intéressant : L'homme qui a inventé l'emploi de la soie pour les chapeaux a probablement sauvé les castors d'une destruction complète! Lord Milton et le docteur Gheadle, dans leurs Voyages au Canada, racontent que, par suite de la guerre acharnée faite aux castors dans un but commercial, on prévoyait pour cette espèce une disparition prochaine. Tout à coup la découverte européenne suppriiùe les demandes du commerce ; le castor, laissé en paix, eut bientôt peuplé les lacs d'une postérité aussi abondante que dans les siècles passés. A coup sûr, l'honnête chapelier, auteur de la découverte, ne se doutait pas du service qu'il rendait aux rongeurs canadiens.

Il ne faut pas croire que l'infériorité des moyens de résistance soit une cause absolue d'extinction graduelle pour une espèce. De ce que la gazelle du nord de l'Afrique est hors d'état de résister au lion de l'Atlas, il n'en résulte pas que l'espèce gazelle doive s'éteindre dans cette partie du Vieux-Monde. En effet, sans parler de la légèreté à la course et de la vigilance propre à la gazelle, un fait vient compenser pour l'ensemble de l'espèce les immolations d'individus devenus la proie des lions : c'est la fécondité. Darwin a beaucoup insisté sur l'avantage que donne la fécondité dans la concurrence vitale. Au demeurant, entre l'espèce destructive et l'espèce qui lui sert d'aliment, une sorte d'équilibre s'établit, grâce aux effets réparateurs de la fécondité. D'autant plus que si la proie devenait rare, l'espèce carnî-

vore, moins repue, serait aussi moins apte à la reproduction, selon la judicieuse remarque de M. Gubler dans son excellente Préface à vne Rifwme des Espèces. En résumé, les chances d'extinction pour une espèce sont d'autant plus grandes, que ses ennemis sont plus nombreux et moindre sa fécondité.

m. — Les espèces éteintes ne reparaissent plus.

— Ni les espèces isolées, ni les espèces groupées ne peuvent reparaître, une fois éteintes. En effet, issues d'un progéniteur commun, elles se sont séparées en espèces, uniquement parce que les différences se sont accumulées lentement, sous l'action modificatrice des conditions changeantes de vie. Gomment pourraientelles reparaître? Il faudrait pour cela que de l'ancêtre commun sortît une nouvelle variété passant par les mêmes conditions d'existence. Or, d'une part, l'ancêtre commun, en vertu même de la loi de sélection, a succombé pour faire place à des rejetons mieux appropriés. D'autre part, les modifications accumulées par la sélection ont marché parallèlement aux modifications survenues dans les conditions d'existence. Par conséquent, puisque aucune des causes créatrices d'une espèce ne reste et ne peut exister, il est impossible qu'une espèce reparaisse. Le Mammouth est mort : on ne reverra plus le Mammouth. Si Daubenton a pu créer des mérinos, c'est que le mérinos et le mouton français ne diffèrent que par des caractères superficiels, longueur et finesse de la laine. L'orga-

nisme est le même. Du reste, pour obtenir, à force d'expérienees et d'années, des produits très-voisins mais jamais identiques, il faut que Thomme crée un milieu artificiel, des habitudes artificielles. Et encore est-il nécessaire qu'il ait sous la main la souche d'oùsont nées les variétés. Les lois physiques ne peuvent pas rétrograder, ni, pour la satisfaction d'une fantaisie, remettre la nature dans les conditions favorables à la seconde éclosion d'une espèce disparue* Elles gouvernent ; les espèces naissent^ grandissent et succombent^ laissant la place à d'autres qui subiront les mêmes vicissitudes, tandis que la nature impassible continue sa marche en semant également sur ses pas et la mort et la vie.

IV« — ' Lm GOUObM géologiques intermMiftires doivent oontenir dos ospéoos iniormédiairos. — Puisque la divergence des caractères s'opère par gradations, il s'ensuit qu'étant donné deux types extrêmes séparés par plusieurs couches géologiques, on doit retrouver dans les couches intermédiaires les représentants organiques qui lient, comme par une suite continue d'anneaux, les deux extrémités de la chaîne spécifique. De là pour le géologue une sorte de méthode très-utile dans les déterminations qu'il est appelé à faire. Elle lui permet, en effet, d'estimer relativement l'âge des terrains par l'inspection des différences qui séparent les types d'une môme espèce» Qt réciproquement de prévoir les différepces méaieis

des types que peuvent receler les terrains intermédiaires.

1"* Si une espèce moderne est identique h une espèce ancienne, on en conclut que cotte espèce parvenue à nous doit se trouver sans modification dans chaque couche géologique. Par exemple, les lingules deTépoque silurienne, existant aujourd'hui dans nos mers, se retrouvent sans variations dans les périodes géologiques intermédiaires.

2° Si une espèce, origine de plusieurs autres, a péri, elle aura d'autant plus de ressemblances avec ses descendants, et ces derniers entre eux, que les couches géologiques seront plus voisines; et d'autant plus de différences que les couches seront plus distantes. Cette conséquence se vérifie à chaque découverte faite en paléontologie aussi bien pour les animaux que pour les coquillages. C'est ainsi que les cératites , mollusques voisins des ammonites , peuplaient le trias, tandis que les ammonites ont habité le terrain immédiatement supérieur, c'est-à-dire le terrain jurassique.

3° Si d'un tronc commun plusieurs branches sont sorties qui, à leur tour, seront ramifiées, il en résulte que les caractères distinctifs iront en divergeant d'autant moins que les rameaux se rapprochent de plus en plus de leur commune origine. Ainsi des rumi- . nants et des pachydermes. Les périodes géologiques doivent donner et ont donné dans ces deux ordres, au fur et à mesure que l'on remonte la série, des espèces participant davantage à des caractères com-

muns. C'est ainsi que s* est comblée la lacune immense qui existait entre le cochon et le chameau.

V. — Dans une contrée isolée, les espèces actuelles doivent descendre des espèces fossiles. —

Si les espèces proviennent de variations accumulées par sélection, la conséquence est que les fossiles doivent être les ancêtres des races existantes. Cette prévision est confirmée par des faits nombreux. L'Australie est la grande patrie des Marsupiaux. Or, les mammifères fossiles qu'on trouve dans les carernes australiennes sont des fossiles étroitement alliés à ceux qui vivent aujourd'hui. On sait à quel point les éd entés caractérisent la faune moderne du Brésil. Ce pays est la patrie des paresseux {bradypus)^ des tatous (dasypus), des fourmiliers {myrmécophaga). Or, c'est aussi dans ce pays qu'on a trouvé les genres éteints, si extraordinaires, qui tous appartiennent î\ ce même ordre des Édentés : le mégathérium, le mylodon, le mégalonyx, le glyptodon et plusieurs autres {Agassiz. De l'Espèce). L'illustre Owen a montré que cette loi de succession des types s'appliquait aussi aux oiseaux gigantesques de la Nouvelle-Zélande. Il a i^ême étendu la généralisation aux mammifères du Vieux Monde. C'est là, en effet, qu'on trouve les éléphants, les singes, les lions, etc.; et si quelques-uns de ces fossiles ont été découverts dans l'Amérique du Nord, c'est que ces animaux avaient réussi à pénétrer dans l'Amérique par le détroit de Behring alors qu'une élévation du terrain reliait le continent américain à

TEurope. Cette parenté entre les types fossiles et les espèces présentes, dans les contrées où Témigration était difficile ou même impossible, est à la fois une conséquence et une preuve de la théorie de Darwin.

IP Série, — Philosophie zoologique.

I. — Natura non facit saltum (La nature ne fait pas de saut). — La nature ne fait pas de saut, tel est l'axiome d'histoire naturelle, dont la vérité est confirmée par chaque découverte de la science moderne. Il est la conséquence nécessaire de la, sélection naturelle. Que dit celle-ci? Les espèces sont les descendants modifiés d'un progéniteur commun par voie de variations graduelles et accumulées. Par conséquent, entre elles et le progéniteur commun la chaîne doit être continue. Si la terre pouvait rendre à la vie toutes les races qu'elle a englouties, pas un anneau ne manquerait aux diverses séries : Natura non facit saltutn.

II. — L'unité de plan. — L'unité de plan est cette ressemblance fondamentale que Ton rencontre dans la structure de tous les êtres organisés de la même classe. Cette ressemblance paraît complètement indépendante de leurs habitudes de vie. La main de l'homme faite pour saisii* et toucher, et la griife de la taupe destinée à fouir la terre, la nageoire du marsouin et l'aile de la chauve-souris de même que le

membre antérieur du cheVal, sont coft&tMitu atii* le même plan primitif, c'est-à-dii'e renferment des os semblables, placés datis la même position relative. Rleh li'est plus différent, eu appareiice, quô la longue trompe roulée en spirale du papillon-sphynx, celle des abeilles ou des hémiptères si singulièrement reployée, et les grandes mâchoires d*uncoléoptère. Cependant tous ces organes si divers et destinés à de si différents usages 8.)nt fol*toés au moyen d*un nombre itiflni de modifiications d'une lèvre supérieure, de mandibules et de deux paires de mâchoires. Des lois analogues gouvernent la structure et les membres des Ci^ustacés. 11 ett est encore de même dans les fleurs des végétaux.

Quelles que soient les restrictions qu'on impose à la théorie de sélection naturelle ; quand même on limiterait son pouvoir à la création d'espèces dans le cercle limité d'un seul genre, l'unité de plan ou de type n'en reste pas moins une conséquence rigoureuse de la sélection. En effet, si toutes les espèces, dans un même genre, descendent d'un même progéniteur, il est nécessaire qu'elles aient la même structure. L'unité d'origine a pour Corollaire inévitable l'unité de plan.

Ht. -^ La loi des eoûditionii d'existence. —

« Comme rien ne peut exister, dit Cuvier, s'U ne réunit les conditions qUi rendent son existence possible, les dllKrenteâ parties de chaque être doivent être cooinionnées de manière à tendre possible l'être

total, non-seulement en lui-même, mais dans ses rapports avec ceux qui l'entourent. » Telle est la loi des conditions d'existence. Celte loi 'agit toujoui^s, soit par les adaptations actuelles des parties variables de chaque être à ses conditions de vie organiques ou inorganiques, soit au moyen d'adaptations depuis longtemps effectuées pendant quelqu'une des longues périodes géologiques écoulées. Or, ces adaptations actuelles ou acquises, qu'est-ce autre chose que les effets nécessaires de la sélection naturelle sous l'aiguillon puissant de la concurrence vitale, et transmis aux descendants en vertu de la loi d'hérédité ?

Vf. — Le progrès organique. — La sélection naturelle agit exclusivement pour la conservation en accumulant peu à peu les variations accidentelles qui peuvent être avantageuses à l'individu dans les conditions d'existence où il est appelé à vivre. Elle a donc pour résultat final que toute forme vivante doit devenir de plus en plus parfaite, relativement du moins à ses conditions d'existence. Or, ce perfectionnement continuel des individus organisés doit inévitablement conduire au progrès général de l'organisme parmi la pluralité des êtres vivants répandus fi la surface de la terre.

Observation. — On voit par ces considérations avec quelle prudence et quelle réserve Darwin touche à cette difficile question du progrès organique. Qu'est-ce, en effet, que le progrès? Quelle part l'intelligence doit-elle y prendre, et quelle part la force matérielle

et physique? Problême ardu, dont la solution implique au fond et préalablement celui même de l'univers, du pourquoi et du comment des chosesl Croyant ou philosophe, théiste ou panthéiste, chacun donnera une définition concordant avec sa manière d'envisager la nature, et par conséquent rien ne sera plus dissemblable que ces définitions respectives. Cependant si, écartant le côté intellectuel où éclatent surtout les divergences d'appréciations, on restreint la question au seul domaine physique, c'est-à-dire à la vigueur des membres et à leur meilleure appropriation, on peut trouver alors un assentiment presque général à la règle qu'ont adoptée les plus grands naturalistes pour mesurer le progrès organique ; Division physiologique du travail ou localisation de chaque faculté dans un organe particulier.

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