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FAITS EXPLIQUÉS PAR LA SÉLECTION NATURELLE

L— La distribution g6ographiqa« des êtres organisés (1). — Lorsqu'on parcourt les deux Amériques, du nord au sud, on rencontre les conditions locales les plus opposées : des districts humides, des déserts arides, de hautes montagnes, des plaines herbeuses, des forêts, des marécages, des lacs, de grandes rivières et presque toutes les températures possibles. Or, il n'est pas une seule de ces conditions qui ne se trouve également dans l'Ancien-Monde. Comment expliquer la dissemblance entre la faune américaine et la faune du Vieux-Monde? Sans doute la faune américaine se divise et subdivise en une foule d'espèces bien distinctes ; mais ces espèces, malgré

(1) Voir Milne-Edwards. Zoologie élémentaire, page 603 et suivantes/

leurs caractères tranchés, ont cependant dans leur ensemble un air de famille. De même pour la faune de Tancien continent. La théorie des créations indépendantes est impuissante à donner cette explication. Celle-ci découle naturellement de la théorie de sélection en s'appuyant sur deux faits : 1** les barrières naturelles ; T les migrations.

i"" Barrières naturelles, — Les barrières naturelles sont de deux sortes : les barrières physiques ou mécaniques, telles que les monts élevés, les bras de mer, etc. ; les barrières physiologiques^ et, en première ligne, la température inégale des diverses régions du globe.

Quant aux barrières physiques, il est évident que les oiseaux et les poissons doivent être, parmi les espèces douées de locomotion, celles qui sont le moins enfermées dans une zone particulière, soit sur terre» soit ett met. On peut donc s'attendre et on trouve, en effet, une grande dissémination de ces espèces dans toutes les parties du globe. Les reptiles, au contraire, sont pour la plupart cantonnés dans des limites étroites : Il en est de même pour les mollusques et les crustacés.

Quant aux barrières physiologiques, certaines espèces peuvent supporter également bien un froid intense et les chaleurs tropicales : Thomme et le chien, par exemple ; aussi on les trouve partout. D'autres, au contraire, ne peuvent exister que sous l'influence d'une température déterminée. Ainsi les singes, qui pullulent dans les régions tropicales.

* meurent presque tous de phthisio lorsqu'ils se trouvent exposés au froid et à l'humidité de nos climats. D'autre part, le renne, qui supporte si bien les rigueurs du long et rude hiver de la Laponie, souffre de la chaleur à Saint-Pétersbourg, et succombe en général à l'influence d'un climat tempéré (Milne- Ëdwards).

Ces notions préliminaires exposées^ appliquons la théorie de sélection à l'explication du caractère particulier qui distingue la faune respective de l'Amérique et de l'Australie. Ces deux continents sont séparés chacun du reste de l'univers habité. Donc les espèces issues d'un progéniteur américain ou australien n'ont pu se mélanger aux espèces exotiques ; par conséquent, elles ont dû conserver cette physionomie originale qui frappe si vivement le naturaliste européen.

Il est bien entendu que cette séparation entre les divers continents a pu n'être pas absolue en toute époque. Rien ne s'oppose à ce qu'une communication entre deux terres fermes ait existé pendant un temps plus ou moins long; puis, qu'un affaissement ou toute autre cause géologique l'ait fait disparaître. Si restreinte qu'on la suppose, cette période de temps a pu permettre à quelques animaux de l'ancien continent, par exemple, de pénétrer dans l'Amérique du Nord. C'est ainsi que l'on y trouve des espèces communes aux deux mondes, l'ours blanc, le renne le castor, l'hermine, le faucon pèlerin, l'aigle à tête blanche, etc. En général, ces migrations ne s'étendent

guère au-delà d*une certaine limite, autant qu'on en peut juger par les fossiles jusqu'à présent découverts. Ainsi s'explique la présence des ossements du mammouth sibérien, rares au Canada, mais abondants à mesure qu'on se rapproche du Nord. Il est certain, en effet, que là où est le détroit de Behring, un isthme reliait l'Amérique à la Sibérie. La présence insolite d'animaux de l'ancien continent au milieu de la faune propre à l'Amérique est précieuse pour le géologue. Elle lui permet d'assigner avec uneprécision relative l'époque oh l'exhaussement du terrain livra passage aux mammouths, et celle où l'affaissement du même terrain donna naissance au détroit de Behring.

L'absence ou la présence de certains animaux dans les îles océaniques trouvent dans la Théorie de Darwin une explication naturelle.

1® Les îles océaniques sont dépourvues de batraciens (grenouilles, crapauds, salamandres), et cependant le climat leur convient très-bien, puisque, introduites par l'homme aux Açores, les grenouilles s'y sont multipliées au point d'y devenir un fléau. La sélection explique ce fait aisément en montrant que les batraciens n'ont pu se rendre à la nage dans ces îles, parce que l'eau salée les tue ainsi que leur frai, par son contact immédiat.

2° Les seuls mammifères qu'on y trouve sont les chauves-souris. Gela est très-conforme à la théorie de sélection, car des mammifères aériens ont pu, seuls, aborder en volant dans ces îles. Les deux faits

précédents sont incompréhensibles dans la théorie des créations indépendantes, car il n'en coûtait pas plus à la Providence de faire des batraciens et des mammifères terrestres que des chauves-souris.

Réciproquement, lorsqu'une île est rapprochée de la terre ferme dont, à une époque antérieure, elle faisait partie, sa faune se rattache à celle d'un continent.

2° Migrations. — La nécessité et les conséquences de la concurrence vitale ont contraint les individus à rayonner loin de leur station première et à envahir peu à peu les diverses régions de leur continent. Or, la sélection naturelle, stimulée déjà par des causes énergiques et diverses, n'a pas cessé de modifier les espèces essaimées et insensiblement d'en créer de nouvelles. Mais, en les distinguant les unes des autres, elle n'a pu effacer le cachet original qu'elles conservent en regard des espèces d'un autre continent.

Elle n'est pas une pure hypothèse, cette assertion que les animaux habitant aujourd'hui les zones les plus différentes ont rayonné d'un centre commun. Les découvertes faites à Pikermi, par M. A. Gaudry, ont mis ce point hors de doute. Parmi les animaux qui vivaient ensemble en Attique, les uns ont émigré au Nord : ce sont le castor, l'aurochs, le renne, le lemming, le bœuf musqué ; les autres ne se trouvent plus que dans l'Afrique brûlante : ce sont l'hippopotame, l'hyène tachetée, l'éléphant africain. Il en est de même des mollusques crétacés de la Suisse, au témoignage de M. Pictet; des végétaux du sud-est de

la France, au témoigttage de M. de Saporta. Cette coexistence en Grèce d'animaux aujourd'hui si distants les uns des autres est un fait de la plus haute importance. Au seul point de vue de la variabilité, il prouve qu'un tel changement dans les conditions d'existence a rendu nécessaires de graves modifications dans les espèces.

Les migrations se font en rayonnant autour de la souche prise comme centre ; puis, lorsque la sélection a fait naître une variété sur un point du cercle, ce point devient le centre d'un second cercle. Sur un point de ce nouveau cercle se développe une nouvelle variété, centre d'un troisième cercle, et ainsi d'une manière continue. De sorte que la chaîne et le groupement des espèces peuvent être figurés par une série de cercles s'enchevêtrant les uns dans les autres. Entre le premier et le dernier, il ne doit pas y avoir de, solution de continuité, soit dans le présent, soit dans le passé, entre les espèces vivantes et les espèces fossiles. Par conséquent, lorsqu'une solution de continuité se présente, il faut que la théorie de sélection en trouve la cause dans les phénomènes géologiques constatés par la science. Or cette solution de continuité existe d'une manière frappante entre plusieurs points. Sur les hauts sommets des États-Unis, on trouve les mômes plantes qu'au Labrador; sur les sommets de l'Ecosse, les mêmes qu'en Scandinavie; sur les Alpes, les mêmes qu'aux Pyrénées. L'explication de cette double station à intervalles séparés est donnée par la période glaciaire qu'a subie notre

globe, peut-être à plusieurs reprises. On sait qu'à un moment du temps passé, les glaces des cimes élevées se répandirent sur la plus grande partie du conti* nent, aussi bien en Europe que dans les autres parties du monde. Lorsque le froid eut commencé à sévir avec une violence croissante, les plantes des sommets alpins, par exemple, sont descendue^ dans la plaine, triomphant de leurs rivales inhabiles à supporter les frimas ; puis elles ont envahi les Pyrénées et s'y sont établies en vainqueurs. Lorsque la chaleur revint du Sud au Nord, les plaines se sont repeuplées de leurs espèces particulières. Devenues victorieuses à leur tour, elles ont chassé les plantes alpines devant elles, et les ont refoulées jusqu'aux points assez élevés pour que le froid les arrêtât. C'est ainsi que les plantes acclimatées aux rigueurs d'un hiver perpétuel ont conservé pour refuge les cîmes des Alpes et des Pyrénées. La concurrence vitale, s'appuyant sur le fait des périodes glaciaires, explique donc naturellement l'identité de deux flores habitant des stations séparées par d'énormes distances. Cette explication est si bien d'accord avec les découvertes faites par la science dans la marche et l'extension des glaciers, qu'on peut établir le principe suivant : « Lorsque, sur les sommets de montagnes éloignées les unes des autres on trouve les mômes espèces, ou peut conclure de là, sans autre preuve, qu'un climat plus froid leur a permis autrefois de vivre dans les basses terres intermédiaires, devenues depuis trop chaudes pour elles. »

En résumé, la physionomie originale des faunes de

chaque continent, la présence ou l'absence de certains animaux dans les îles océaniques, sont trèsbien expliquées par la théorie de sélection à l'aide de deux faits : les barrières naturelles et les migrations. Quant aux stations éloignées d'une même espèce, ces interruptions de continuité sont encore expliquées par la sélection à l'aide d'un troisième fait : la période glaciaire.

Toutefois il est utile de noter la différence radicale qui distingue les barrières mécaniques des barrières physiologiques. Les premières ont un caractère absolu ; elles ont été capables en tous temps d'arrêter l'expansion ou les migrations d'une espèce i II n'en est pas de même des barrières physiologiques, lesquelles ont un caractère relatif au temps et à l'espace. Si aujourd'hui les singes transportés en Europe meurent de phthisie ; ou si les rennes succombent sous l'action d'un climat tempéré, il ne s'ensuit pas que cette mortalité ait été la règle en tous les temps. En effet, la transplantation brusque et considérable, telle que l'homme essaye de la pratiquer sur les espèces, ne ressemble en rien à une migration lente, progressive, qui a pu durer des siècles, telle qu'elle a eu leu aux ép oques géologiques. Ces migrations graduelles et insensibles permettaient aux espèces de s'adapter pea à peu aux conditions du milieu ambiant. La découverte faite à Pikermi par M. Albert Gaudry en est la preuve éclatante. Il est certain qu'à un certain moment l'Attique nourrissait côte à côte le renne et l'éléphant africain, le bœuf musqué et

rhyène tachetée. Le renne et le bœuf musqué ont émigré vers le Nord, tandis que l'éléphant et l'hymne inclinaient vers le Midi. Il a donc bien fallu que ces espèces, vivant d'abord sous le même ciel, se pliassent peu h peu aux conditions d'un nouveau climat, et que les variations «accumulées pendant des siècles aboutissent au tempérament que ces animaux ont actuellement.

Gomment pourraitK>n nier un fait aussi évident? N'est-ce pas sur lui que sont fondées toutes nos tentatives d'acclimatation ? Si parmi des milliers d'individus transportés brusquement d'un ciel sous un autre deux ou trois couples seuls survivent, ces couples ne suffisent-ils pas à devenir la souche d'espèces nombreuses ? Ces espèces, à leur tour, au bout d'un grand nombre d'années succomberaient si on les replaçait au foyer primordial de leur race. La plupart de nos oiseaux de basse-cour, originaires de l'Inde ou de l'Asie-Mineure, en sont la preuve. Ne le savonsnous pas encore? Les Européens émigrés dans les pays équatoriaux, lorsqu'ils échappent aux atteintes du climat, deviennent progéniteurs de descendants sur lesquels, après deux ou trois générations, le climat européen a une influence funeste. Eux, à leur tour, subissent pour l'acclimatation sous le ciel froid et brumeux de l'Europe la lutte dangereuse qu'ont eue à soutenir contre le ciel brûlant des tropiques leurs arrière-grands-pères. Si des migrations brusques et dans des contrées extrêmement éloignées n'entraînent pas fatalement la mort de tous les individus

d'une espèce, à plus forte raison ne Tont-elles pu faire dans les temps préhistoriques lorsqu'étant limitées ni par la durée ni par l'espace, les espèces ont pu s'adapter aux nouveaux milieux par degrés insensibles, et par conséquent sans danger inéluctable d'extinction pour l'espèce entière.

II. — Les organes rudimentaires. — Rien n'est plus commun dans la nature que la présence d'organes rudimeataires. Ainsi on observe des mamelles rudimentaires chez presque tous les mâles de mammifères. Chez \m grand nombre de serpente un des lobes du poumon est rudimentaire. Chez d'autres, il existe des rudiments du bassin et des membres postérieurs (1). 1(69 fœtus de baleines ont des dents ; à l'âge adulte Im baleines n'en ont plua. Les jeunes veaux, avant leur naissance, ont aussi des dents, maûs qui ne percent jwiais les gencives. Certain» coléoptères, habitants d'îles exposées aux vmits, ont des ailes sous des élytres ferm^ne&t soudées l'une à Tautre de «orte qu'ils ne pmivent s'en servir. Les ailes du manchot êi du pingouin sont si peu développées qu'elles ne servent que de rame». Chez l'aptéryx, oiseau de la Nouvelle-Zélande, elles sont tellement rudimentaires qu'elles restait absolument sans emploi. Tous ces eiiemples, désespoir des causes-finaiiers, trouvent leur explication naturelle dans la théorie de «élection. C'est le défaut d'exercice qui en est la

(i) difiz V^étérodactyie, «orie de seraient léxard. Galeries du Muséum^

cause, non pas unique, mais principale. En agissant sur la suite des générations, il a réduit graduellement certains organes jusqu'à ce qu'ils devinssent complètement rudimentaires. On comprend, en effet, que dans certaines îles, ceux-là d'entre les coléoptères aient échappé à la mort, qui n'ont point déployé leurs ailes au souffle du vent, qui les ont maintenues repliées de force sous leurs élytres. A la longue, ces dernières se sont soudées, puis la sélection, appuyée sur la loi d'hérédité, a fini par ne laisser sunivre que les espèces aux élytres fermées. La présence des dents chez le fœtus du veau et de la baleine s'explique d'une manière analogue. Les conditions de vie oà sont confinées ces deux mammifères ont peu à peu rendu inutile le système dentaire. Les dents du veau, par exemple, se sont résorbées pendant un certain nombre de générations successives par suite du défaut d'usage ou parce que la langue, les lèvres et le palais se sont adaptés, par sélection naturelle, à brouter plus facilement sans leur aide. Les modifications se sont transmises par les moyens connus à leur postérité ; et, si l'on trouve encore ces traces d'un passé qui n'est plus, c'est qu'en vertu de la loi physiologique le j^incipe d'hérédité à l'âge correspondant, les variations acquises par les adultes ne reparaissent dans les descendants qu'à l'âge adulte. Par conséquent les fœtus et les embryons doivent conserver les empreintes les moins affaiblies de leur premier ancêtre. Quant au changement de fonction dans un organe, il s'explique aisément par l'habitude* S'il est inutile

constamment au manchot d'employer ses ailes pour voler, tandis que ramer est une condition principale d'existence pour lui, l'habitude finira graduellement par changer la fonction des ailes. Tous ces phénomènes sont le résultat immédiat de la sélection.

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