‹ Le Darwinisme (volume 3)Chapitre 16 sur 75 · I. — Caractères d’analogie et d’adaptation · texte numérisé non relu

I. — Caractères d’analogie et d’adaptation

Longtemps on a cru que les particularités d’organisation qui déterminent les habitudes de vie, et que le milieu où chaque être vit devaient être de haute importance en classification. Rien cependant n’est plus faux. Nul ne considère comme importantes les ressemblances extérieures d’une souris et d’une musaraigne, d’un dugong ( pachyderme ) et d’une baleine (cétacé), d’une baleine et d’un poisson. Ces ressemblances, bien que liées étroitement à leur vie entière, sont regardées simplement comme des caractères analogiques ou d’adaptation. On pourrait même poser en règle générale que, moins une particularité d’organisation est en connexion avec les habitudes spéciales des êtres vivants, plus elle devient de haute valeur en matière de classification. Par exemple, chez le du- • gong, les organes de la génération sont le moins directement en relation avec les habitudes et la nourriture de cet animal; par conséquent ils doivent fournir les plus claires indications sur les affinités réelles du dugong (Owen). 11 en est de même chez les plantes. Leur vie dépend de leurs organes végétatifs, et cependant ceux-ci ne fournissent que des caractères négligeables, tandis que les organes de reproduction et le fruit qu’ils produisent sont d’une importance fondamentale.

(1) Ou pour mieux dire : Critique des caractères choisis pour déterminer les espèces.

II. — Organes de haute importance vitale et physiologique. — 11 ne faut donc pas, en classifiant, se fier à des ressemblances d’organisation en connexion avec les conditions du monde extérieur, de quelque importance qu’elles soient au bien-être de l’individu ou de l’espèce. Peut-être est-ce en partie pour*cela que presque tous les naturalistes accordent la plus haute valeur aux organes dont l’importance vitale et physiologique est du premier ordre, tels que ceux qui servent à la circulation et à l’oxygénation du sang ainsi qu’à la reproduction. Gela est vrai, mais non pas absolument au point de vue des naturalistes ; car, en quelques groupes, chacun de ces organes vitaux, quelle (pie soit son importance, se trouve offrir par fois des caractères d’une valeur très-subordonnée. Ils sont considérés comme d’un grand usage pour la classification, non pas parce qu’ils sont d’une haute importance, mais parce qu’ils se montrent uniformes et constants. Or cette circonstance résulte de ce que ces organes se sont le moins modifiés par suite de l’adaptation des diverses espèces à leurs différentes conditions de vie.

111. — Organes d’une importance physiologique quelconque. — 1° Il s’en faut beaucoup que l’importance physiologique d’un organe détermine d’une manière absolue sa valeur en matière de classification. La preuve en est que, dans des groupes alliés, chez lesquels nous avons toute raison de supposer que le même organe doit avoir à peu près la même

valeur physiologique, sa valeur au point de vue de la classification est très- différente. Par exemple, les antennes ont une grande constance de structure chez toute une division des hyménoptères ; mais dans une autre division, elles diffèrent extrêmement, et leurs différences sont d’une valeur tout à fait subordonnée en classification. Cependant nul n’oserait dire que, chez ces deux groupes du même ordre, les antennes soient d’une importance physiologique plus ou moins grande. On pourrait fournir ainsi d’innombrables exemples d’organes parfaitement identiques et par conséquent de même valeur physiologique qui, chez le même groupe d’êtres vivants, tantôt sont prépondérants pour la classification, tantôt ne le sont pas. Au milieu de ces déterminations contradictoires, comment un naturaliste pourrait-il dire en vertu de quel principe il adopte ou rejette capricieusement tel ou tel critérium ?

2° Les organes rudimentaires ou atrophiés n’ont aucune importance vitale ou physiologique; et pourtant on sait qu’ils ont souvent une très-haute valeur en classification. Nul ne contestera que la dent rudimentaire de la mâchoire supérieure des jeunes ruminants et certains os rudimentaires de leurs jambes ne soient de la plus grande utilité en ce qu’ils établissent une étroite affinité entre les ruminants et les pachydermes.

3° On pourrait énumérer nombre de particularités caractéristiques d’une valeur physiologique presque nulle et qui sont universellement regardées comme

de la plus grande utilité dans la définition cle groupes entiers. Ainsi, l’existence d’une libre communication entre les narines et la bouche est, selon Owen, le seul caractère qui distingue les reptiles des poissons. Il en est de même de l’ouverture de l’angle de la mâchoire, chez les Morsupiaux; de la manière dont les ailes sont pliées chez les insectes; de la seule couleur chez quelques algues; de la pubescence sur certaines parties de la Heur chez les plantes herbacées, et do la nature du vêtement épidermique, tel que les poils ou les plumes chez les vertébrés. Si l’ornithorhynque avait été couvert de plumes au lieu de poils, ce caractère tout externe et d’une valeur physiologique indifférente aurait été considéré par les naturalistes comme aussi important dans la détermination des affinités de cette étrange créature avec les oiseaux et les reptiles, qu’une ressemblance dans la structure de tout autre organe interne.

4° L’importance, en classification, des caractères de peu de valeur physiologique dépend principalement. de leur corrélation avec d’autres caractères de plus ou moins grande importance. Il est évident qu’un certain ensemble constant de caractères divers est surtout de la plus grande valeur en histoire naturelle. Aussi tous les essais de classification fondés sur une seule classe d’organes, quelle qu’en soit l’importance, ont toujours échoué : car aucune partie de l’organisation n’est d’une importance universellement constante dans les différents groupes d’êtres vivants. Dans la pratique et lorsque les naturalistes sont à l’œuvre,

ils s’embarrassent pou de la valeur physiologique des caractères dont ils se servent pour définir un groupe ou pour désigner la place que doit occuper quelque espèce particulière. S’ils observent un caractère à peu près uniforme, comme à un grand nombre d'espèces et qui n’existe pas chez d’autres, ils s’en servent comme ayant une grande valeur. S’il est commun à un moins grand nombre de formes, ils ne l’emploient que comme ayant une valeur subordonnée. N’est-ce pas la preuve évidente que la classification aujourd’hui adoptée est dénuée de tout principe théorique? N’est-ce pas faire éclater aux yeux non prévenus que, par l’absence de toute idée fondamentale et génératrice, le prétendu système naturel n’est pas meme un système? Un système est un ensemble de parties intimement unies l’une a l’autre par un même lien; ce lien, dans la classification actuelle, où est-il?...

IV. — L’embryon. — Deux grands naturalistes, Milne-Edwards et Agassiz, ont fortement appuyé sur ce principe que les caractères embryologiques sont les plus importants de tous pour la classification des animaux, et l’on a généralement admis cette opinion comme vraie. On conçoit aisément que les caractères dérivés de l’embryon doivent être aussi importants que ceux que l’on emprunte à l’adulte : une classification, en effet, doit comprendre tous les âges de chaque individu. Mais au point de vue de la théorie communément adoptée, on ne voit guère pourquoi

la structure de l’embryon doit être d’une plus grande importance que celle de l’adulte. Car ce dernier seul joue son rôle complet dans l’économie de la nature,

§ 2. Critique des groupes d‘ especes.

1. — Division arbitraire des groupes d’espèces. — Quant à la valeur comparative des divers groupes d’espèces, tels que les ordres, sous-ordres, familles, sous-familles et genres, elle semble avoir été, au moins jusqu’à présent, presque complètement arbitraire. Il est peu de variétés bien marquées et bien connues qui n’aient été rangées au nombre des espèces, au moins par quelques juges compétents. Parmi les plantes et les insectes, il est des groupes do formes qui, considérés d’abord par les naturalistes expérimentés comme do simples genres, ont été depuis élevés au rang de sous-familles et meme de familles. Dans les genres qui, parmi les plantes, comprennent les espèces les plus polymorphes, M. Babington compte 251 espèces, et M. Bentham seulement 112. C’est une différence de 139 formes douteuses. Enfin, quelques naturalistes soutiennent que les animaux ne présentent jamais de variétés ; en conséquence, ils considèrent les plus légères différences comme ayant une valeur spécifique ; et lors meme qu’une forme identique se rencontre en deux contrées éloignées, ils vont jusqu’à supposer que deux espèces distinctes sont cachées sous le meme vêtement. Cette confusion et ces divergences extraordi-

naires proviennent de ee que les naturalistes sont impuissants à définir rigoureusement la variété, l’espèce, le genre. S’il y avait dans la nature, comme ils le prétendent, une ligne de démarcation tranchée entre la variété et. l’espèce, les naturalistes seraient tous d’accord dans leurs divisions.

11. — Chaîne des affinités. — Souvent nos classifications suivent tout simplement la chaîne des affinités. Rien n’est plus aisé que de déterminer un certain nombre de caractères communs à tous les oiseaux. Mais h l’égard des crustacés, cette détermination s’est trouvée impossible jusqu’ici. Il y a des crustacés aux deux extrémités opposées de la série qui ont à peine un caractère commun ( crabes ... cyclopes et balanes ); et cependant les espèces les plus extrêmes des deux bouts de la chaîne étant évidemment alliées à celles qui leur sont voisines, celles-ci encore à d’autres, et ainsi de suite, toutes sont aisément reconnues comme appartenant, sans doute possible, à cette classe particulière des articulés, et non aux autres.

111. — Distribution géographique. — Souvent on a aussi fait intervenir la distribution géographique dans la classification des êtres organisés, surtout à l’égard de certains groupes de formes proche-alliées, et parfois peut-être mal à propos. Temminck insiste sur l’utilité et même la nécessité de tenir compte de cet élément à l’égard de quelques groupes d’oiseaux,

et plusieurs entomologistes et botanistes l’ont pris en considération.

Conclusion. — Au demeurant, quelle que soit l’importance intrinsèque des caractères que les naturalistes adoptent alternativement pour leurs classifications, il est impossible d’y reconnaître cet ensemble de parties strictement unies par un lien identique, en un mot, ce qu’on appelle un système. De là ces divergences considérables, soit entre les naturalistes, soit dans les divisions memes assignées par chacun d’eux. De là ce caractère d’incertitude et d’hésitation qui pèse sur la science entière et fait obstacle à ses progrès.

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