‹ Le Darwinisme (volume 3)Chapitre 26 sur 75 · VARIATION DANS LES LANGUES · texte numérisé non relu

VARIATION DANS LES LANGUES

Les langues se modifient bien plus promptement que les races* Aucune langue ne paraît avoir duré plus de mille ans, tandis que beaucoup d’espèces se sont perpétuées pendant des centaines de milliers d’années. Aussi est-il relativement plus facile de retrouver la filiation des langues dans le temps et dans l’espace.

Un fait vraiment étonnant, c’est la prodigieuse multiplicité des idiomes en certaines régions. Dans l’Inde anglaise elle est si grande qu’elle fait obstacle aux progrès de la civilisation ainsi qu’à la propagande des missionnaires. Dans l’Amérique du Sud et au Mexique, A. de Humboldt compte les dialectes par centaines : il en est de même en Afrique. Cette multitude de langues a sa source dans le fractionnement des peuplades, leur isolement et surtout dans leur

manque absolu de centralisation. En Europe, rien ne

autant que l’uniformité d’instruction imposée à la nation entière ! Les variations qu’une langue subit, surtout aux débuts de l’histoire d’un peuple, sont si nombreuses et si profondes que l'on serait presque tenté de nier l’identité de l’ancien et du nouveau langage. On possède le texte d’un traité de paix conclu depuis mille ans environ entre Charles le Chauve et le roi Louis de Germanie ; le roi germain prête serment dans une langue qui était le français d’alors, tandis que le roi français jure en allemand du même temps. Ni l’un ni l’autre de ces deux serments ne seraient maintenant compréhensibles, si ce n’est pour les savants des deux pays (1). Le changement a même été si

(I) Serment de Louis le Germanique. — Pro Deo amur, et pro Christian peblo et nostro commun salvament, d’ist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in adjudha et in cadhuna cosa (si cum om per dreit son fradra salvar dist), in o quid ilmialtrezi fazet; etab Ludhernul plaid numquam prindrai, qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit.

Traduction. — Pour l’amour de Dieu et pour le salut du peuple chrétien et notre commun salut, de ce jour en avant, autant que Dieu me donne savoir et pouvoir, je sauverai mon frère Charles et en aide et en chaque chose (ainsi qu’on doit, selon la justice, sauver son frère), à coudition qu’il en fasse autant pour moi, et je ne ferai avec Lothaire aucun accord qui, par ma volonté, porte préjudice à mon frère Charles ici présent.

Voir dans Auguste Brachet : Grammaire historique , les deux Serments , p. 36.

rapide en Allemagne que le poème épique appelé les Niebelungen- Lied, jadis si populaire et datant seulement de sept siècles, ne peut être compris et apprécié que par les érudits. En Italie, les ouvrages qui précèdent Dante et la Divine Comédie éprouvent le même sort. Et cependant on n’en peut douter, les preuves sont là, sous les yeux : le français moderne, l’italien d’aujourd’hui, chaque idiome qu’on parle en Europe est le descendant direct de l’ancien langage, dans la même patrie.

Cette histoire des littératures aujourd’hui régnantes n’est-elle pas celle des espèces actuelles? Issue de la même tige, dans le même pays, chacune des langues a varié, comme ont fait les espèces. Elles ont leurs fossiles dans les littératures mortes, se reliant sans interruption l’une à l’autre ; les siècles sont pour elles leurs couches géologiques, et les contrées où elles ont lleuri, leurs stations particulières. Les espèces ont leurs variétés, les langues ont leurs dialectes. De même que les variétés sont les rejetons d’une commune souche modifiés par des causes extérieures ou physiologiques, de même les dialectes, nés d’une langue-mère, doivent leurs dissemblances au clima^ ainsi qu’aux mœurs des hommes qui les parlent.

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