II. — Les langues éteintes ne reparaissent plus
— Les espèces éteintes ne reparaissent plus ; la marche du temps et les variations accumulées rendent impossible le retour de conditions de vie identiques. De même aucune langue morte ne pourra revivre parce que le changement des mœurs, les progrès des sciences et des arts, les habitudes et les besoins creusent entre le passé et le présent un abîme de plus en plus profond. Par la force des variations continues et d’une sélection toujours agissante, il n’est pas une seule langue rivante qui n’ait fait des pertes irréparables. Les Chansons de Gestes de nos trouvères sont inintelligibles, excepté pour les érudits; Villehardouin est bien près de l’être ; Rabelais, vaincu du temps, incline vers la tombe. Encore un siècle, et tout sera dit pour lui. Son livre aura besoin d’être traduit, comme le sont aujourd’hui les auteurs latins. Ce qui est vrai de la langue française, l’est aussi de toutes les autres. Chacune a laissé derrière elles ses fossiles, et pas un ne reviendra à la vie parce que l’humanité ne peut pas à son gré secouer les conditions de la vie présente pour reprendre les préjugés anciens, la foi naïve et aveugle, les mœurs brutales, l’ignorance et
la barbarie primitive. Les morts sont bien morts, dit un proverbe populaire : cela est vrai des langues aussi bien que des espèces.
III. — Progrès lexicoiogique dans les langues. — La sélection agissant, en général, pour le bien des individus, il s’ensuit que les espèces s’améliorent. Or, la règle de tout progrès est dans la division du travail physiologique. Un animal est d’autant plus élevé dans l’échelle des êtres que chacune de ses fonctions s’accomplit par un organe propre et distinct. Il en est de même des langues. Elles aussi font des progrès avec le temps, et, à tout prendre, elles continuent leur marche dans ce sens.
Les langues, au début, renfermaient peu de mots, et ces mots avaient le sens le plus compréhensif. Un seul servait à traduire plusieurs idées différentes : de là l’obscurité de la pensée. Une des études les plus attrayantes et les plus instructives est de suivre les restrictions que chaque siècle apporte à l’excessive compréhension des mots. C’est une véritable division du travail intellectuel que l’esprit opère peu à peu dans le langage. Par exemple, le mot imagination, au XIVe siècle, avait le plus vaste domaine. « L’imagination, dit Charron (U, premièrement recueille les espèces et figures des choses tant présentes, par le service des cinq sens, qu’absentes, par le bénéfice du sens commun. A elle appartiennent proprement les
(1) Charron, De la Sagesse, livre 1er, chapitre xm.
inventions, les facéties et brocards, les pointes et subtilités, les fictions et mensonges, les figures et comparaisons, la propriété, netteté, élégance, gentillesse. )>
Au XVIIe siècle, la définition donnée témoigne de quelque élimination : « 1° Faculté de l’âme qui imagine; 2° Fantaisie erronée et bizarre; 3° Pensée et conception; 4° Opinion qu’on a de quelque chose : Que voulez-vous? C’est son imagination » (I).
Le XVIIIe siècle la restreint davantage, mais lui laisse encore le sens de génie : « Il y avait beaucoup plus d’imagination dans la tête d’Archimède que dans celle d’Homère » (2).
Aujourd’hui l’imagination est la faculté de se? retracer l'image des objets : alors elle est passive; ou de combiner les idées dans des rapports nouveaux : alors elle est active. En littérature et dans les beaux-arts, on entend surtout par elle la faculté de représenter les idées sous des formes sensibles. On voit que pour le mot imagination la division du travail intellectuel commencée depuis trois siècles, se poursuit à notre époque : elle n’est pas encore achevée.
Cet exemple, choisi entre mille, montre avec assez de clarté quelle est la marche suivie par les langues. Cette élimination successive de sens divers accumulés en une seule expression est une des lois qui dirigent les transformations des langues et les rapprochent, à
(1) Dictionnaire de l'Académie , 1694.
(2) Voltaire, Dictionnaire philosophique.
pas lents mais continus, de leur idéal, netteté et clarté. Les langues à leur tour exercent une heureuse influence sur l’esprit de l’homme; elles l’aident à opérer sur les idées un travail analogue de division et méritent ainsi qu’on les appelle des méthodes analytiques.