IMPOSSIBILITÉ DE LA THÉORIE DES CATASTROPHES
L’hypothèse d’une catastrophe subite et d’une gelée instantanée est inadmissible : telle est la conclusion qui découlera de l’ensemble des quatre faits suivants :
§ 1er Les quatre faits .
ï. — Multiplication prodigieuse des herbivores.
— Dans les régions où l’homme n’a pas pénétré et où les carnassiers sont rares, les animaux herbivores se multiplient d’une manière prodigieuse. La nourriture pour eux est facile, c’est la terre qui la leur fournit spontanément avec une abondance toujours renaissante. Sous les tropiques surtout, où la chaleur du climat est tempérée chaque jour par des pluies intermittentes, la végétation se développe avec une éner-
gie qui n’a pu lasser l’admiration des voyageurs. On comprend aisément que, favorisés par ces richesses naturelles, source inépuisable d’alimentation, les herbivores puissent se propager en nombre immense. Cette induction, fondée sur le climat et le genre de nourriture, est confirmée par les faits. Delegorgue, dans le récit de son voyage en Afrique, décrit un lac où habitait une troupe de cent hippopotames, et un espace d’un diamètre de trois milles seulement où paissaient six cents éléphants. Une fois, il rencontra une bande de quatre à cinq cents couaggas. Comme les lions n’existent pas dans cette partie de l’Afrique, Delegorgue ajoute que les couaggas et les gnous, déjà trop nombreux, se multiplieront dans une effrayante proportion : « Je ne demande pas dix ans, dit-il, elles peuples pasteurs ne trouveront pas une pointe d’herbe pourdeurs bestiaux dans cette contrée. Les gazelles euchores forment encore des troupeaux plus nombreux. Celles qui sont à l’arrière-garde sont d’une maigreur extrême, parce que l’herbe a été dévorée par leurs compagnes. Si un accident, la vieillesse ou une maladie ralentissent leur marche, elles sont perdues : la faim les détruit (1). »
Le témoignage de l’illustre Livingstone donne au fait de la multiplication prodigieuse des herbivores l’invincible force de la vérité. Un jour, descendant une montagne, le plus merveilleux spectacle se déroule à ses regards: « Des centaines de zèbres et de buffles pais-
(1) Delegorgue. — 1838-1843. Vol. II®. page 443. Vol. Dr, 490.
sent au milieu des clairières; de nombreux éléphants pâturent et ne paraissent mouvoir que leurs trompes. Je voudrais être à même de photographier ce tableau qui disparaîtra devant les armes à feu et s’effacera de la terre avant que personne ne l’ait contemplé. Tous les animaux sont d’une extrême confiance... Les éléphants, arrêtés sous les arbres, s’éventent de leurs larges oreilles, connue si nous n’étions pas à deux cents mètres de l’endroit où ils se trouvent; de grands sangliers fauves nous regardent avec surprise, et leur nombre est immense. La quantité d’animaux qui couvre la plaine tient du prodige, il me semble être à l’époque ou le mégathérium paissait tranquillement au sein des forêts primitives. » Dans une autre passage, Livingstone dit que souvent on a vu des troupes de plus de quarante mille gazelles (I).
Dans l’Amérique du sud, les bœufs et les chevaux, par hordes innombrables, peuplent les savanes de la Plata et du Paraguay. Chaque mois plus de cent mille têtes de bétail sont abattus dans ces contrées. On ne prend que le cuir, la chair est abandonnée. (Payen).
IL — Innombrable quantité d’ossements fossiles de Pachydermes. — Si les herbivores contemporains peuvent se multiplier en nombre presque infini, soit dans les zones inexplorées, soit même dans les régions où les chasseurs les immolent par centaines de mille, il est naturel de croire, on peut même alfir-
— Exploration dans V Afrique, page llo.
I) Livingstone.
mer avec une certitude absolue que, pendant les époques tertiaire et quaternaire, les éléphants, les rhinocéros ont dû couvrir la surface de l’Europe de leur progéniture. Qui aurait pu mettre obstacle à leur propagation ou la restreindre par une guerre incessante? L'homme était trop faible et trop ignorant, si môme il existait déjà, pour savoir leur opposer une barrière ou les faire servir à son usage. La force et les armes terribles des grands pachydermes les protégeaient suffisamment contre les attaques des carnassiers pour qu’ils n’eussent pas à subir une restriction fatale à la propagation de leur espèce. Sans doute, leur fécondité, bornée par une longue gestation, a dû peupler les contrées européennes avec plus de lenteur et moins d’extension numérique que no le font les gazelles en Afrique ou les bœufs dans les savanes de la Plata. Mais leur longévité, jointe à l’immense série d’années qu’embrassent les époques tertiaire et quaternaire compense largement leur infériorité au point de vue de la multiplication. Darwin a calculé qu’au bout de cinq cents ans, il y aurait quinze millions d’éléphants vivants descendus d’une seule paire ! 11 s’ensuit que les rhinocéros et les éléphants ont dû couvrir le sol européen et le sol asiastique de leurs nombreux troupeaux, et les joncher, avec le temps, de leurs dépouilles osseuses. C’est ce que confirment les découvertes modernes : « On sait que les os du mammouth ou éléphant fossile se rencontrent en grande abondance dans toute la partie de la Sibérie qui s’étend, de l’est à l’ouest, depuis les limites de
l’Europe jusqu’à l’Amérique, et du sud au nord, depuis la base des montagnes de l’Asie centrale jusqu’aux rivages de la mer Arctique. Dans ce vaste espace, sur les bords de l’Irtish, de l’Obi, du Iénissei, de la Léna et do diverses autres rivières, on a trouvé presque partout des débris fossiles d’éléphants. Les îles de la mer Polaire en renferment des quantités si extraordinaires que le versant de l’ile des Ours est formé de collines presque entièrement composées d’ossements de mammouths. Pour donner une idée de ce prodigieux amas, nous dirons qu’on retire annuellement de soixante à quatre-vingt mille livres d’ivoire fossile de la Sibérie septentrionale et du groupe d’iles de la Nouvelle-Sibérie. Or, d’après le poids moyen des défenses, qui no dépasse guère 120 livres, cette quantité d’ivoire provient d’au moins 650 individus; et, comme l’exploitation dure depuis des siècles, on peut juger de l’énorme accumulation des restes de mammouths enfouis dans ces parages, et qu’accompagnent souvent les os du rhinocéros et du buffle de Sibérie ou bison (1). »
Le mammouth se trouve en Allemagne, en France, en Italie, dans l’Amérique du Nord. Mais de toutes les parties de l’Europe, celle où l’on a rencontré le plus d ossements fossiles de ce pachyderme, est la vallée de l’Arno supérieur dans le Piémont. On eût dit un véritable cimetière d’éléphants. Leurs ossements étaient si communs que les paysans les ern-
(1) Züreher et Margollé. Les Glaciers.
ployaient pêle-mêle avec les pierres pour construire les murs et les maisons.
En résumé, les éléphants ont dû peupler et, comme l’attestent leurs ossements, ont peuplé en nombre immense certaines parties de l’Europe et de l’Asie pendant les époques tertiaire et quaternaire,
ni. “-Quatre pachydermes seulement trouvés dans la glace. — Combien a-t-on trouvé d’animaux pris dans les glaces et conservés intacts ? Trois mammouths et un rhinocéros. Ces quatre pachydermes ont joué un si grand rôle dans l’histoire de la science que leur découverte mérite d’être racontée.
En 1692, un Allemand, Isbrant Ides, établi en Russie, fut envoyé comme ambassadeur en Chine. Voici ce qu'il rapporte : a Un de mes compagnons de voyage, qui allait tous les ans à la recherche des dents de mammouths, m’assura avoir trouvé une fois, dans une pièce de terre gelée, la tête entière d’un de ces animaux dont la chair était corrompue; les dents sortaient du museau comme celles des éléphants. Ses compagnons et lui eurent beaucoup de peine à les arracher, aussi bien que quelques os de la tête, et entre autres celui du cou, lequel était encore teint de sang. Enfin, ayant cherché plus avant dans la même pièce de terre, il y trouva un pied gelé d’une grosseur monstrueuse, qu’il porta à la ville de Trugan (Sibérie). Ce pied avait, à ce que le voyageur m’a dit, autant de circonférence qu’un gros homme au milieu du corps. »
En 1800, un naturaliste russe, Gabriel Sarytschew, trouva sur les bords de EAlasœia, rivière sibérienne qui se jette dans l’Océan glacial, le cadavre entier et bien conservé d’un mammouth pris dans les glaces.
En 1806, un autre naturaliste russe, Adams, professeur à Moscou, informé qu’un mammouth avait été découvert sept ans auparavant dans les glaces, près de l’embouchure de la Léna, se rendit sur les lieux. « 11 y trouva l’animal fort mutilé. Les Iakoutes du voisinage en avaient dépecé les chairs pour nour¬
rir les chiens. Des bêtes féroces en avaient aussi mangé. La tête était couverte d’une peau sèche. Une des oreilles, bien conservée, était garnie d’une touffe de crins : on distinguait encore la prunelle de l’oeil.
Le cerveau se trouvait dans le crâne, mais desséché ; la lèvre inférieure avait été rongée, et la lèvre supérieure détruite laissait voir les mâchelières. Le cou était garni d’une longue crinière. La peau était couverte de crins noirs et d’un poil ou laine rougeâtre ; ce qui en restait était si lourd (pie dix personnes eurent beaucoup de peine à le transporter. On retira plus de trente livres de poils et de crins que les ours blancs avaient enfoncés dans le sol humide, en découvrant les chairs (l). »
Un autre mammouth entier a été découvert en 4865, au golfe de l’Obi. Le géologue M. Schmidt, envoyé par l’ Académie de Saint-Pétersbourg, n’a pas encore publié son rapport.
(1) Mémoire* de Soint-Pétersbovrg , traduits du latin, par (}, Cuvier.
En 1772, Pallas découvrit à Wilouiskoï, sur les bords de la rivière Wilouiskoï, affluent de la Léna, le corps d’un rhinocéros tichorhinus qui conservait encore ses téguments, ses poils et sa chair : il était enseveli dans des sables glacés.
En résumé, on a retrouvé dans la glace ou dans la terre gelée trois cadavres entiers de mammouths, une tète et un pied d’un autre, un rhinocéros tout entier et quelques débris de poils ou de cuir. Et encore Cuvier ne connaissait-il pas le troisième mammouth.