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APPLICATION AUX ÉPOQUES GÉOLOGIQUES

§ i -r. — Abaissement et soulèvement du sol.

« Les continents, dit Agassiz, ont toujours été des surfaces de soulèvement graduel avec des oscillations d’élévation et d’abaissement comparativement légères; et les Océans, des surfaces de dépression graduelle avec des oscillations verticales également légères (1).» Cuvier ne croyait pas à l’abaissement ou au soulèvement du sol, ou, du moins, aune modification importante dans ce sens. La note qu’on lit dans le Discours sur les Révolutions du Globe est vraiment curieuse à cet égard : « C’est une opinion commune en Suède, dit Cuvier, que la mer s’abaisse et qu’on passe à gué ou à pied sec dans beaucoup d’endroits où cela n’était

(1) Revue des Cours scientifiques . Vol. 7P, p. 484.

pas possible autrefois. Des hommes très-savants ont partagé cette opinion du peuple; et M. Léopold de Buch l’adopte tellement qu’il va jusqu’à supposer que le sol de Suède s’élève petit à petit. » Il est vrai qu’à l’époque où écrivait Cuvier, les géologues n’avaient pas encore accumulé les faits empruntés au globe entier, ni, par des observations nombreuses et précises, mis ces phénomènes d’oscillation au-dessus de toute dénégation.

L’importance des variations lentes mais continues de l’écorce terrestre est de premier ordre. Si l’Europe s’affaissait de 10 mètres seulement par siècle, le niveau de la mer au bout de 50 siècles aurait monté de 500 mètres. Or un simple affaissement de 166 mètres changerait radicalement la carte de l’Europe. La mer aurait envahi notre continent presque tout entier. C’est à peine si, sur l’immense nappe d’eau, émergeraient les hauts sommets des Pyrénées, des Alpes, des Apennins, et quelques hauts plateaux de la Russie. Paris serait enseveli sous les Ilots ; Toulouse et Vienne seraient des ports de mer. « Les débris de l’Europe auraient un climat très humide ; car, tandis que les vents d’ouest seuls nous apportent de la vapeur d’eau, tous les vents seraient des vents marins (!) ». Ces variations ne sont pas une pure hypothèse ; elles se font sous nos yeux, elles se continuent, et rien ne prouve qu’elles aient jamais eu, dans les temps antérieurs, une période d’intermittence.

(1) Sonrel. Lp Fond de la mer.

I. — Pli d’affaissement dans l’hémisphère boréal. — Des études faites par les savants contemporains et des observations recueillies pendant un siècle et demi, il résulte qu’un pli concave se forme du sud de la Baltique à l’Atlantique, en passant par le Danemark, la mer du Nord et les Pays-Bas. Ce pli se prolonge sous la Manche, probablement aussi sous l’Océan, quoique les moyens de le constater manquent à la science moderne; puis on le retrouve au nord-est de l’Amérique septentrionale et sur le Groenland. Voilà ce que l’on a vérifié aujourd’hui; les recherches futures étendront sans doute la ligne suivie par cet affaissement du sol. Une conséquence vraiment pleine d’intérêt, c’est que la direction d’est à l’ouest de l’affaissement donne aux oscillations de la Suède l’apparence d’un mouvement de bascule; tandis que le sud de la Suède s’abaisse, le nord s’élève. « De nouvelles îles apparaissent dans le golfe deBothnieetla Finlande; si la progression continue, dans deux mille ans le golfe de Tornéa sera un lac semblable à ceux qui occupent les dépressions du granité sur toute la surface de la Finlande; et dix-huit cents ans plus tard, Stockolm sera rattaché à cette province par les îles d’Aland transformées en isthme (1). » Le mouvement qu’éprouve le sol suédois a été observé et étudié, depuis le commencement du dix-huitième siècle jusqu’à nos jours, par Celsius, Linné, Playfair, L. de Buch, Nilsson et sir Bodérick Murchison. C’est ce

(1) Hébert. Les Oscillations de l'écorce terrestre.

dernier géologue qui a pu récemment, grâce aux travaux de scs devanciers et aux siens propres, tracer la ligne fixe autour de laquelle a lieu le mouvement

de bascule en Suède.

Cette ligne passe au nord de la Scanie, province suédoise la plus méridionale, dont l’une des parties, la Wi Manda, habitée au temps où florissait l’ordre teutonique, est déjà entièrement submergée. Le Spitzberg et la Sibérie participent à ce mouvement : ils sont dans une phase d’exhaussement. D’anciennes plages, au Spitzberg, sont aujourd’hui à 45 mètres au-dessus de la mer; en Sibérie, des bois flottés et jetés à la côte par la mer sont aujourd’hui dans l’intérieur des terres à 40 ou 50 kilomètres du rivage. Une ancienne île, séparée encore du continent en 1700, était rattachée à la terre ferme en 1820.

Le pli d’aüaissement qui part de la Baltique et passe dans la Manche produit l’effet de bascule pour le nord des lies Britanniques : l’Ecosse, en effet, s’est élevée de 8 mètres environ depuis les Romains. Au sud de l’Angleterre, tel est rabaissement des côtes du

Devonsliire que l’empiétement de la mer ne peut être arrêté que par des travaux artificiels(l). Perdu dans les profondeurs de l’Océan, on retrouve le pli

(1) Ellis. Revue des Cou s scientifiques. Vol. 0% p.'Ü9. Session de Norwicli.

N. H. Dans la séance du 23 mai 1870, M. Elie de Beaumont, a signalé de la part deM. de Botella, à l’Académie des Sciences, tleux faits contemporains de soulèvement en Espagne. L’un des points est dans la province de Zamora (royaume de Léon);

entre le Groenland et l’Islande, après qu’il a côtoyé une partie de l’Amérique septentrionale : il y produit des effets identiques à ceux qu’on a vus en Europe. Les côtes du Labrador et du Haut-Canada s’affaissent; à la Nouvelle-Ecosse, les forêts de la baie de Fundy sont submergées. Mais les effets les plus remarquables sont ceux qu’il a produits au Groenland. Au neuvième siècle, les Danois avaient au Groenland des colonies très florissantes. Deux villes importantes renfermaient une population active et industrieuse. Chaque hiver, le canal qui sépare le Groenland de l’Islande était pris par les glaces; mais au retour de la belle saison, le passage devenait libre, et la flotte danoise apportait aux colons leurs approvisionnements en échange des produits de leur chasse et de leur pêche. En 1408, les glaces ne se rompirent point. Dès lors, les communications étaient interrompues avec la mère-patrie. Une partie des colons mourut de froid et de faim; les autres furent massacrés par les Esquimaux. Le refroidissement alla toujours en croissant si bien que le Groenland devint inhabitable. La cause en est dans un exhaussement général de la côte orientale pendant que la côte occidentale s’affaissait. L’altitude du pays était augmentée, et les eaux

l'autre dans la province d’A'ava. Ces deux points extrêmes se trouveut sur une ligne parallèle au système du Sancerrois. D’après M.Elie de Beaumont, des faits analogues ont été récemment constatés dans le Wurtemberg. [Comptes-rendus de r A endémie des Sciences.)

chaudes du Gulf-Stream étaient refoulées plus à l’est. Elévation du terrain, éloignement du Gulf-Stream, cette double conséquence de l’oscillation du sol eut pour effet certain d’abaisser considérablement la température du Groenland. Au lieu d’un pays cultivé et verdoyant, comme l’indique son nom (Grocn land, verte terre), on n’a plus qu’une immense étendue de glaciers et l’image de la désolation.

IL — Plis d’affaissement dans l’hémisphère austral. — Dans l’hémisphère austral on remarque deux plis d’affaissement remarquables. L’un passe par les îles Lasses, les îles Taïti, Gilbert, Marshall, Garolines. La longueur est de 13,000 kilomètres, et sa largeur moyenne, de plus de 2,000 kilomètres. On a constaté et l’on constate encore tous les ans, dans cette zone immense, la disparition de plusieurs îles et la diminution notable de quelques autres.

L’autre pli comprend la Nouvelle-Calédonie, l’Australie et le bassin de l’Océan indien avec les atolls des Chagos et des Maldives.

Entre ces deux plis s’étend une vaste région d’exhaussement, formée par un demi-cercle d’iles volcaniques : la Nouvelle-Zélande, Pile Kermadec, File des Amis, les Nouvelles-Hébrides, les îles Salomon, la Nouvelle-Guinée, etc.

On s’assure de ces mouvements du sol par l’accroissement et la hauteur des récifs coralliens. « La grandeur des récifs indique aussi l’époque depuis laquelle dure le mouvement du sol. L’accroissement annuel

en hauteur des polypiers est d’environ trois millimètres. Or certains récifs ont plusieurs centaines de mètres d’épaisseur. Ceux des îles Gambier, par exemple, ont 360 mètres de hauteur, ceux des îles Fidji ont jusqu’à 900 mètres. Si l’accroissement des polypiers a toujours été le même, il leur a fallu trois cent mille ans pour édifier le récif des îles Fidji. D’autre part, les coraux ne peuvent croître que près de la surface de l’eau : le sol s’est donc affaissé de 900 mètres aux îles Fidji depuis que les polypiers ont commencé leur travail, et cet affaissement a duré trois cent mille ans (1). »

III. — Causes des oscillations du sol. — D’où proviennent ces oscillations lentes, mais continues, qui embrassent notre globe tout entier? Elles sont dues, selon toutes les probabilités, soit au refroidissement graduel de la mince écorce terrestre, soit à l’action chimique de la masse intérieure en fusion et à la pression des gaz, l’une des causes n’excluant pas l’autre, bien entendu. Ces mouvements sont presque toujours compensés par des mouvements inverses, l’affaissement d’une partie par l’exhaussement d’une autre, et réciproquement. La mer occupe toutes les cavités ; les proéminences seules apparaissent au-des-

(1) Sonrel. — Le Fond de la Mer. Consulter cet excellent ouvrage, page 273, action des pliolades et des b alan es ; pages 285, 322 et suivantes, résumé des travaux de Ehrenberg, de Dana, de Darwin, sur ce sujet.

sus des eaux ; aussi, la tâche de la science pour déterminer le progrès du phénomène est-elle ardue. Lorsque sur un point les énergies de la masse ignée centrale acquièrent une tension telle que la détente se fait par explosion, on a les phénomènes volcaniques, lesquels par la promptitude des effets produits révèlent d’eux-mêmes à la science humaine l’origine de l’oscillation terrestre. On sait combien d’iles éphémères ont apparu pour disparaître, combien d’autres ont persisté et sont devenues le siège de la vie sociale sous toutes ses formes. Délos, Rhodes et, sous nos yeux mêmes, Santorin, n’ont pas d’autre origine. En H 20, il se forma dans une baie de Gounapo (Moluques) un promontoire qui la combla. Le soulèvement se fit sans bruit, si bien que les habitants ne s’en aperçurent que par la chaleur extraordinaire de l’eau et enfin par l’apparition du fond soulevé de la mer. Quoiqu’elles se fassent graduellement et sans bruit, les vastes oscillations des continents et des mers n’éprouvent pas la moindre interruption. « Malgré son apparente immobilité, ditM. Hébert, toute la surface

de la terre est soumise à des balancements continuels

et qui sont aujourd’hui coordonnés de telle manière que ce sont, en général, les grandes zones continentales qui s’élèvent, et les grands bassins des Océans qui s’abaissent. Le relief du globe est tout simplement dû à une série de plissements qui se sont exécutés pendant des temps d’une durée incalculable. » Telle est aussi, comme on l’a vu, l’opinion d’Agassiz.

IV. — Conclusion. — Voilà un double fait bien constaté : 1° il y a des affaissements: 2° il y a des exhaussements. L’écorce terrestre ne connaît pas le repos. Par conséquent rien n’est plus logique que d’essayer l’explication des phénomènes glaciaires par l'action des causes actuelles. Non-seulement celte tentatative est légitime, mais elle seule est légitime, à l’exclusion de toute catastrophe merveilleuse, parce qu’elle seule s’appuie sur l’observation, sur l’inébranlable fondement de faits réels et palpables, et que, seule, elle procède avec la rigueur et la sûreté de la méthode scientifique.

Application aux glaciers alpestres.

Un a vu que l’exhaussement de la partie occidentale du Groenland, joint à la déviation consécutive du Gulf-Stream, avait fait de cette contrée verdoyante un vaste désert. L’origine de ce fait important ne se perd pas dans la nuit des temps, il est d’hier; on a la date précise du premier envahissement des glaces. On dirait une démonstration réservée à nos yeux pour nous apprendre quelques-unes des causes qui ont dû présider à la formation des glaciers dans les époques préhistoriques. En appliquant cette méthode d’exégèse aux phases de l’action glaciaire dans les Alpes, on est frappé de la justesse et de la vraisemblance avec lesquelles s’expliquent les péripéties du drame géologique.

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