‹ Le Darwinisme (volume 3)Chapitre 51 sur 75 · IV. — Continuité du terrain crétacé. — On le · texte numérisé non relu

IV. — Continuité du terrain crétacé. — On le

sait : le terrain crétacé et le terrain calcaire, qui tous deux ont pour élément le carbonate de chaux, se distinguent par leur origine radicalement distincte. Le terrain crétacé, composé de coquilles microscopiques (travaux de M. Ehrenberg), est d’origine organique, tandis que le terrain calcaire, sédiment déposé par les eaux qui le tenaient en suspension, est d’origine inorganique. Les sondages récents ont prouvé que les abîmes océaniques, dans le lit du courant équatorial, sont recouverts d’une boue vivante qui a reçu le nom de globigérine. C’est la globigérine qui a contribué principalement à la formation du terrain crétacé. En meme temps que le plateau européen s’est soulevé, il s’est produit très probablement un affaissement graduel de ce qui forme maintenant le fond de l’Atlantique. Les globigérines de la surface européenne, avec un grand nombre de types de la vie animale qui les accompa-

gnaient, ont dû peu à peu se répandre sur la surface du terrain atlantique d’affaissement à mesure qu’elle offrait des conditions favorables à leur existence. Il résulte de là que la formation du terrain crétacé, commencée jadis dans la partie continentale de l’Europe, se continue de nos jours au fond de l’Océan. Cette époque géologique n’est donc pas encore achevée ; le sera-t-elle jamais?...

V. — La faune océannienne dépend, non de la profondeur, mais de la température des eaux. —

La distribution des êtres vivants dans les mers profondes dépend, non pas de la profondeur, mais de la température des eaux. Le lit où circule le courant froid a sa faune ; le lit du courant chaud en a une

autre. Les sondages de Y Eclair et du Porc-Epic ont montré que, par ce fait seul qu’une région est traversée par deux courants, l’un venant du pôle et l’autre de l’équateur, il existait simultanément deux faunes distinctes au fond de la mer sur de vastes espaces contigus. Et ces deux climats n’étaient séparés que par une distance de quelques milles en ligne horizontale et de 548 mètres en ligne verticale.

La partie froide est habitée principalement par des échinodermes, des éponges; la partie chaude a pour domaine exclusif les globigérines et les éponges vitreuses. Quant aux mollusques, ils semblent être communs aux deux régions.

Le terrain des deux lits est aussi différent que les deux faunes. Le fond où coule le courant froid est

composé de sable quartzeux mêlé de particules volcaniques, lesquelles proviennent probablement du Spitzberg et de l’île de Jean-Mayen. Le lit du courant chaud est composé de boue de globigérines : c’est un terrain crétacé.

Entre les îles Féroë et l’Ecosse abondent des animaux, surtout des échinodermes, qu’on croyait appartenir seulement au Groenland, à l’Islande et au Spitzberg. Ces espèces se sont rencontrées souvent avec une abondance extraordinaire. Une fois, la drague, d’un seul coup, ràmena 300 kilogrammes de

globigérines. Les draguages de Y Eclair ont révélé ce fait surprenant que , dans des profondeurs où la température est inférieure de plus de 1° I au zéro, point de congélation de l’eau douce, prospère une faune de la plus grande variété. Ce qui n’est guère moins remarquable, c’est l’influence de la température sur la croissance de certains animaux communs aux deux régions : dans la région froide ils passent à l’état nain. Ainsi le Solaster papposa, de 15 centimètres qu’il a dans les régions chaudes, est réduit à 5 centimètres dans la région froide. L ’ Astérocanthion violaceus et la Cribella oculata subissent une diminution analogue. La réduction est si étrange qu’on aurait pu croire que ces animaux appartenaient à d’autres espèces si leur structure n’avait pas été exactement la même que celle du type ordinaire. En rapprochant ce fait de ceux que cite en botanique le savant M. Guider (1),

(1) Voir p. 29, Ire partie, cliap. 4, Causes de sM action naturelle.

on reconnaîtra quelle énergique influence exerce le milieu ambiant, soit gazeux, soit liquide, sur le développement des plantes et des animaux.

VI. — Types retrouvés d’animaux qu’on croyait éteints. — Plusieurs types regardés comme caractéristiques des époques géologiques précédentes, et qu’on croyait éteints depuis longtemps, se retrouvent encore vivants dans les profondeurs de l’Océan. Un rhizocrinus , membre de la famille Apiocrinite qui appartient à l’oolithe, a été trouvé d’abord par MM. Sars aux îles Loft'oden, puis par M. de Pour talés au golfe du Mexique, et aussi par M. W. B. Carpenter. Ce dernier, près de l’île d’Ouessant, a ramené d’une profondeur de 4,431 mètres un autre crinoïde

se rattachant au même type que les rhizocrinus. Les

draguages du Porc-Epic ont fait connaître sept espèces de mollusques qu’on croyait anéantis, un grand échinide du genre Diadème, un clipéastroide trouvé déjà par M. de Pourtalès dans le golfe mexicain, et un grand nombre de foraminifères qui présentent une remarquable analogie avec les formes déjà reconnues dans la craie.

§ 2. — Conséquences.

I. — La superposition des couches distinctes peut indiquer de simples déplacements de courants océaniques et non des époques géologiques distinctes. — Le fond où roulent les eaux polaires

est formé de sable quartzeux et de particules volcaniques avec une faune particulière d’échinodermes et d’éponges. La région du courant équatorial est un terrain crétacé formé par un dépôt de globigérines auxquelles sont mêlées les éponges vitreuses caractéristiques. Et ces deux régions sont contiguës. Qu’une oscillation du sol vienne élever la région froide et parallèlement par un jeu de bascule abaisser la région chaude, alors un échange de lit se fait entre les deux courants. Les eaux froides recouvriront les globigérines éteintes d’une couche arénacée et de particules volcaniques arrachées aux terrains polaires, et installeront leur faune boréale sur les dépouilles de la faune équatoriale. A son tour, la faune des eaux chaudes émigrera dans le lit abandonné du courant polaire et commencera, sur le fond quartzeux, la fcm tnation d’une couche et d’une colonie crétacées. Dans cette double interversion causée par une simple oscillation du sol, il n’y aura pas eu solution de continuité au point de vue de la formation de deux terrains si différents, et par conséquent point d’époques distinctes. Ces deux terrains auront une origine simultanée, parallèle, mais non successive; et cette origine sera l’œuvre lente ou rapide, des forces naturelles toujours agissantes. On lie peut donc plus, en géologie, prendre pour base des estimations relatives au temps la seule superposition des couches géologiques, dans le sens qu’on y attachait naguère lorsque chaque couche était considérée comme n’apparaissant qu* après la formation complète et parachevée, dans le temps et dans

l’espace, de la couche qui précédait. « Nous sommes encore dans la période crétacée » a dit M. Wywille Thomson. Peut-être même faudra-t-il reculer l’origine de la craie à des époques plus éloignées, comme sembleraient l’indiquer les globigérines que MM. Philipps et Garpcnter ont trouvées dans certaines couches du calcaire carbonifère.

II. — La présence de fossiles appartenant à la faune des eaux froides indique l’ancien lit d’un courant polaire, et non un climat glacial pour une région. — Quelques exemples empruntés aux observations faites par le Porc-Epic feront saisir, par rénorme différence entre la température de la surface et celle du -fond, combien est erronée l’estimation des anciens climats qu’on déduisait de la présence de coquilles septentrionales. Voici, pris entre plusieurs autres, le résultat de deux sondages que l’on fit près du bord ouest de l’Atlantique septentrional :

TEMPERATURE i)E LA SURFACE.

P> -f- 17° 77 Centigrades.

2° -f 18° GO —

TEMPERATURE DU FOMJ.

-f- 2° 88 centigrades.

Entre l’Ecosse et les des Féroé, la température de la surface fut trouvée de 12° centigrades, tandis qu’à 1,200 mètres environ de profondeur, la température des eaux s’abaissait à — 1° 2, Supposons qu’une élévation du sol mette à sec les abîmes, où vit la faune des eaux glaciales du Spitzberg, les géologues de

l’avenir, s’ils conservaient la méthode actuelle d’estimation, concluraient de la présence des coquilles fossiles que le climat de la région supra-écossaise a été, à notre époque, celui même de la zone polaire. On voit combien grande serait leur erreur. C’est cependant sur cette base que sont fondées, en majeure partie, les appréciations des géologues contemporains pour ce qui concerne les climats des époques préhistoriques.

On n’a pas encore opéré de nombreux sondages, au même point de vue scientifique, dans les régions équatoriales, ni confirmé par des milliers de faits, arrachés au sein des flots, l’existence générale d’une température voisine de zéro dans les parties profondes de l’Océan, même entre les tropiques. A l’avenir et à un avenir très-prochain est réservée la démonstration expérimentale de ce fait, conséquence nécessaire du mouvement qui porte les eaux du pôle à l’équateur en sens inverse du mouvement de surface qui entraîne les eaux chaudes de l’équateur vers les contrées polaires. Or il il est incontestable aujourd’hui que chacun de ces courants a sa faune particulière. Par conséquent, la présence de coquilles septentrionales dans les profondeurs de l’Océan équatorial, alors que les eaux de la surface échauffées par un soleil ardent ont une température dépassant 30°, ne peut plus être acceptée comme une médaille frappée au coin d’un climat boréal. Elle atteste le passage d’un courant polaire : voilà tout.

Cette vérité n’est pas moins applicable aux époques

préhistoriques qu’elle 11e l’est au temps où nous vivons. Des mers profondes ont dû toujours exister; les forces physiques qui entretiennent la circulation océanique ont dû toujours agir, bien que modifiées dans leur action locale par la distribution particulière des terres à chaque époque. Donc, toujours et sans discontinuité, les courants polaires ont dû nourrir une faune arctique dans un terrain sous-marin quelconque. Les continents actuels n’étant que des surfaces de soulèvement, il en résulte qu’ils ont dû conserver les vestiges des anciens courants. Par consé quent il n’est plus possible d’accepter aujourd’hui la présence de fossiles appartenant aux faunes septentrionales comme preuve d’une période glaciaire. C’est dans un autre ordre de faits que les géologues devront désormais puiser leurs arguments.

On se souvient du phénomène remarquable signalé à l’Académie des sciences parM. Naudin (1). Pendant le rigoureux hiver de 1870, par une température qui, entrois jours, passade ~j~ 14° 5 à — 0° 8, des palmiers aplatis par la neige et emprisonnés dans de véritables glaçons restèrent dix jours en cet état. La tempête une fois passée, ils reprirent leur vigueur ordinaire. Ce fait donne à penser que la présence, dans une latitude élevée, de végétaux appartenant aujourd’hui à la flore méridionale n’est pas une preuve péremptoire que le climat de ces latitudes se rapprochait de celui des tropiques.

(1) Voir, 111e partie, chapitre 111, page 103, la note.

Quelle conclusion Lirer de ce qui précède? C’est (pic les géologues se sont trop hâtés dans leurs affirmations relatives aux climats des differentes époques géologiques. 11 est certain aujourd’hui qu’une faune arctique n’est pas la preuve d’un climat glacial; il est probable qu’une faune regardée aujourd’hui comme propre au midi, n’a pas eu jadis ce caractère exclusif. De nouvelles observations sont nécessaires; mais en attendant que l’avenir jette de la clarté sur les points obscurs, il est prudent de suspendre son jugement ou une appréciation qui reposerait sur des faits peu nombreux et des inductions mal assises. Les conquêtes dues aux sondages récents sont destinées à opérer une Véritable révolution en géologie. Elles déblaient le problème glaciaire d’une foule d’imaginaires difficul¬

tés qui semblaient le rendre à jamais insoluble. Déjà le domaine de cette période étrange se trouve singulièrement réduit par la découverte de la grande circulation océanique et les conséquences qu’elle entraîne. Quant à l’ explication des glaciers, la méthode de l’illustre John Tyndall, vapeur d’eau et condenseur perfectionné, suffira sans doute à lever les derniers voiles; Courants océaniques et condenseurs dépendant des oscillations du sol, la recherche de la solution se trouve transportée sur la terre, sur le vrai champ de la science. Là encore, dans cette partie si mystérieuse de la connaissance universelle, le surnaturel aura été banni. Cette nouvelle victoire sur le merveilleux fera faire à l’esprit humain un nouveau pas dans une meilleure et plus libre possession de lui-même.

IV. — La présence de types qu’on croyait éteints prouve qu’il n’y a pas eu de destructions universelles. — Lorsque Cuvier, dans son premier Mémoire, soutint que chaque époque avait vu ensevelir dans une catastrophe commune les animaux alors existants, et qu’à chaque époque suivante avaient surgi des espèces nouvelles : « Est-ce que le Créateur a recommence l’œuvre des six jours? » s’écria ironiquement Geoffroy-Saint-H ilaire. La découverte faite dans les gouffres de l’Océan de types qu’on croyait éteints a porté un dernier coup ù la théorie de Cuvier. Non, Dieu n’a pas recommence l’œuvre des six jours, selon la pittoresque expression de Geoffroy; la vie animale n’a pas eu de solution de continuité, et les modifications qu’elle a dû subir ont été l’effet naturel du jeu des lois physiques. Il est facile de comprendre, en effet, que les oscillations du sol, en déplaçant le lit des courants, ont dû introduire de graves changements dans les conditions de vie des faunes marines. Si ces changements ont, en meme temps, été brusques et considérables (phénomènes volcaniques), ils ont bien pu amener dans toute la région où ils se sont produits l’extinction d’un grand nombre des espèces qui l’habitaient; d’autres espèces ont pu émigrer à la recherche d’une température plus favorable et transporter ainsi dans d’autres localités les types qui ne pouvaient plus vivre dans leur premier séjour, formant ainsi des colonies selon l’expression de M. Barrande. Si les changements se sont opérés graduellement, la plus grande partie des espèces composant la faune de la

région dont la température changeait ont pu s’acclimater peu à peu. Elles ont subi dans leur structure et dans leurs habitudes des modifications qui ont. suffi pour établir des différences spécifiques, tout en conservant assez de rapports généraux avec le type primitif pour le représenter encore. Un exemple remarquable de ce fait est fourni par les modifications graduelles dans le type de YApiocrinus, en le suivant depuis l’époque oolothique jusqu’à nos jours. Ainsi donc, extinction d’espèces, dissémination d’espèces, variations d’espèces, voilà trois faits qui résultent de l’action combinée des courants océaniques et des oscillations du sol. Les catastrophes fantastiques n’ont rien à y voir. En revanche, ils sont favorables à lathéorie de Darwin, à laquelle ils apportent un nouvel et considérable appui.

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