CHAPITRE III
l’espèce humaine.
L’ensemble des animaux qu’on appelle hommes présente trois groupes principaux : le groupe blanc ou caucasique, l’olivâtre ou asiatique, le noir ou africain, lesquels se subdivisent eux-mêmes eii groupes secondaires. Ces groupes sont-ils des races ou sont-ils des espèces? Doit-on dire Y Espèce humaine ou le Genre humain ? Si les groupes sont les diverses races d’une meme espèce, il s’ensuit que l'espèce humaine a pour origine un seul couple de parents. Les partisans de cette doctrine se nomment, pour ce motif, monogénistes (p>voç, unique; yévo;, origine). Si les groupes sont les espèces distinctes d’un genre, chaque espèce descendra d’1111 couple distinct; le genre humain aura donc plusieurs souches : d’où le nom de polygé-
nistes (iroMç, plusieurs; ysvo;, origine) donné aux partisans de cette dernière doctrine (1).
Au tond, ce qui divise les monogénistes et les polygénistes, c’est la manière dont ils entendent l'espèce. Pour les monogénistes l’espèce réside essentiellement dans la filiation : c’est l’espèce physiologique. Les polygénistes, au contraire, définissent l’espèce par la structure et la forme : c’est l’espèce morphologique. On sait, par les discussions précédentes, quelle est.
(1) L’ardeur étrange qui a enflammé la querelle entre les monogénistes et les polygénistes tient à l’introduction, dans le débat, d’une question religieuse et d’une question sociale.
Comme la Bible enseigne que les hommes descendent d’Adam et d’Ève, les biblistes se sont fait monogénistes ; les antibiblistes, par un sentiment d’hostilité, ont adopté le polygénisme.
Quant à la question sociale, l’Amérique a eu le privilège et aussi les douleurs de la poser et de la résoudre. Les partisans de l’esclavage ont soutenu le polygénisme afin de ranger les nègres, leurs victimes, dans une espèce inférieure. Le nègre n’étant plus le frère du blanc, mais quelque chose d’intermédiaire entre le blanc et la brute, les esclavagistes s’arrogeaient le droit, d’en user comme d’un bœuf ou d’un porc. Phénomène imprévu! on vit même des monogénistes soutenir non-seulement la légitimité, mais encore la sainteté de l’esclavage, et cela au nom de la Bible ! Voici l’admirable fondement de leur démonstration : Noé, un jour, s’étant soûlé de vin, tomba ivre-mort dans sa tente. En se roulant à terre, au milieu de ses vomissements, il s’était découvert le corps d’une façon peu décente. « Et Chain, père de Clianaan, ayant vu la nudité de son père, sortit et le rapporta à ses deux frères. » ( Genèse , cliap. IX, verset 22.) Ainsi la Bible ne dit même pas que Chain
à nos yeux, la véritable, la seule espèce; on sait aussi quel arbitraire règne dans l’importance que chaque naturaliste attache à tel ou tel caractère morphologique. Par conséquent, la logique comme la vérité nous conduisent à l’exposé des raisons qui militent en faveur du monogénisme. Bien entendu, le monogéniste, tout en adoptant un seul couple comme point de départ de rhumanité, s’inquiète peu de savoir quel était le nom de ce couple, ni comment il est apparu sur la terre : ce n’est pas son affaire.
se soit moqué de son père. En supposant même qu’il l’eût fait, c’eût été sans doute une action répréhensible. Mais, au demeurant, quelle peccadille en comparaison de la conduite honteuse du père ! Lorsque le vieil ivrogne eut cuvé son vin et reprises sens, vous savez ce qu’il fit. Au lieu de demander pardon à ses fds d’avoir ainsi profané ses cheveux blancs et de leur avoir donné un spectacle propre à éteindre tout respect et tout amour filial, il entra en fureur contre Chain, et maudit, qui? Chanaan, le petit enfant de Cham ! « Noé dit : Que Chanaan soit maudit; qu’il soit l’esclave des esclaves de ses pères ! Et Noé dit : Béni soit le Dieu de Sem, et que Chanaan soit l’esclave de Sem ! Que Dieu étende les possessions de Japliet et que Chanaan soit son esclave ! » (Versets 2a, 2G, 27. Traduction de M. de Genoude.) Ainsi Cham commet une faute, c’est son enfant qui est puni. La faute est certes très-légère, l’enfant innocent est condamné à l’esclavage par son propre grandpère ! et avec lui toute sa postérité ! Voilà pourquoi MM. les biblistes américains regardent comme un devoir légitime > étroit, d’abrutir et de torturer les nègres, descendants présumés de Chanaan ! Voilà comment a été proclamé trois fois saint l’esclavage, ce crime le plus abominable qui ait souillé la terre. O la jolie morale !
La méthode à suivre s’impose d’elle-meme; elle est celle qui nous a servi à distinguer et à caractériser les races et les especes animales. Puisque les groupes d’êtres humains sont des races, il faut prouver que : morphologiquement, la nature et l’étendue des variations dans les races humaines sont analogues à celles qu’on voit dans les races domestiques ou sauvages; qu’elles ne les dépassent pas et qu’elles s’expliquent également par l’action du milieu, par l’hérédité et par la sélection; enfin et surtout que : physiologiquement , la fécondité des croisements est facile, continue, avec phénomènes d’atavisme. Tels sont, en effet, les caractères que nous avons reconnus comme distinctifs des races.
§ 1er.. — Morphologie.
La nature des variations chez les races humaines est la meme que dans les races domestiques; rétendue n’est pas plus grande ; elle est meme inférieure à. celle qu’on remarque chez des animaux reconnus comme appartenant à la meme race par les défenseurs les plus ardents de la fixité des espèces.
î. — La Peau. — Considérée au microscope, la peau se divise en trois parties distinctes : 1° la couche superficielle ou épiderme; 2° le réseau muqueux deMalpighi, ainsi nommé parce qu’il a été découvert par le grand anatomiste italien Malpighi; 3° la couche profonde ou derme. La structure et la composition de
la peau est la même chez tous les hommes, noirs ou blancs.
À. Coloration. — Dans le réseau de Malpighi on aperçoit, appliquée sur le derme, une première zone de cellules pleines et gonflées; puis au-dessus, une deuxième zone de cellules un peu aplaties; enfin, à l’épiderme, une troisième zone de cellules aplaties. Ce^ cellules sont remplies d’un liquide jaune pâle chez les blancs, noir foncé chez les nègres. Ce liquide, susceptible de colorations diverses, s’appelle pigment, du mot latin pigmentum, matière colorante.
Chez l’homme, on trouve, au point de vue de la coloration, trois types fondamentaux : le blanc, le jaune, le noir. Ces trois types se trouvent également chez plusieurs espèces d’animaux. L’espèce galline, entre autres, renferme : 1° des races blanches (poules cauchoises); 2° des races jaunes (poules eochinchinoises); 3° des races nègres (à la Martinique, au Japon, â Java, en Suisse).
La couleur de la peau est indépendante de la couleur des plumes. La poule aux plumes soyeuses et blanches du Japon a la peau noire, tandis que chez les poules nègres de la Martinique, de Java, etc., le plumage est souvent noir. Chez plusieurs poules nègres, le mélanisme (mot grec qui signifie couleur noire) est beaucoup plus profond que chez l’homme nègre.
La peau noire se trouve souvent aussi chez les caniches, chez les chevaux, d'après le témoignage des
éleveurs. Tous ces animaux appartiennent respectivement à une meme espèce : ils ne forment que des races.
La coloration jaune pâle, particulière aux blancs, n’est môme pas uniforme par tout le corps. Certaines parties sont fortement colorées, par exemple l’auréole du mamelon; celle-ci est souvent noire chez les femmes grosses ou qui allaitent.
La coloration rouge cuivré, chez les Indiens d’Amérique, semble le résultat d’un mélange. D’ailleurs, la coloration rouge se trouve encore en Afrique, en Chine, en Abyssinie, et même à Naples. L’amiral Fitz-Roy a vu apparaître la coloration rouge chez des enfants nés du croisement d’un Nouveau-Zélandais ou d’un Polynésien avec un Anglo-Saxon.
La coloration noire n’est point l’apanage exclusif des nègres africains ; elle se trouve chez des races très-différentes. Il y a des Hindous (Asie) et des Abyssins (Afrique) qui sont plus noirs que certains nègres rencontrés par Livingstone au cœur de l’Afrique. D’après M. Simonot, la rive droite du Sénégal est habitéje par des Maures entièrement noirs; or le type maure est très-différent du type nègre.
La coloration du liquide pigmentaire dépend, comme toutes les sécrétions, de diverses causes, soit extérieures, soit intérieures. Nous avons vu que l’auréole du mamelon féminin devenait souvent noire pendant la grossesse ou la lactation. Les femmes blondes, durant les chaleurs de l’été, se couvrent souyçnt de taches d.ç rousseur, c’est-à-dire que ie pig*
ment des cellules se colore en jaune sous l’action solaire. On sait combien le grand air et le soleil agissent énergiquement sur la peau des travailleurs champêtres ; on rencontre chez eux des colorations qui varient du rouge au brun noir. Enfin, l'introduction de substances chimiques dans l’économie (l’azotate d’argent, par exemple) peut amener la coloration noire de la peau par suite de l’action exercée sur le pigment des cellules.
D’après Isidore Geoffroy, quelques oiseaux granivores, notamment le bouvreuil, sont sujets à devenir noirs lorsqu’on les soumet à l’usage habituel d’une
nourriture abondante et excitante, surtout du ché-
nevis.
Les taches (nœvvs) vulgairement appelées envies sont des altérations du pigment par suite de causes inconnues. Elles peuvent être d’un bleu foncé aussi bien que rouges.
Lorsque le pigment diminue ou même est absent, on a l’albinisme; la peau est blanche, les cheveux et les poils sont blancs, etc. L’albinisme se rencontre chez toutes les races humaines, chez la plupart des animaux, mammifères, oiseaux, poissons. Avant que la science eût reconnu dans l’albinisme une simple modification pigmentaire, les albinos étaient rangés en espèces distinctes (1).
(1) Voir Isidore Geoffroy. Histoire des anomalies, t. Ier, p. 297 et suiv. : « L’albinisme, que l’on avait cru être une modifîca-
En résume : 1° Les trois groupes blanc, jaune, noir se trouvent également chez des races animales appartenant a une môme espèce;
2° Une coloration quelconque se trouve indifféremment chez les peuples les plus divers (Nègres, Maures, Hindous, Abyssins, Peaux-Rouges, Africains, Chinois, Abyssins, Napolitains, métis Polynésiens, etc.) ;
3° La coloration pigmentaire peut varier sous l’action du soleil, de substances chimiques, d’états pathologiques; enfin l’albinisme est commun aux mammifères, aux oiseaux, aux poissons.
Donc la coloration de la peau ne peut pas être admise comme caractère distinctif d’espèces.
tion constante dans une ou deux races d’hommes et caractéristique pour elles, peut non-seulement se produire dans toutes d’une manière accidentelle, mais il se montre même chez divers animaux appartenant à des classes très-différentes. 11 est même peu d’anomalies dont on connaisse des exemples dans un aussi grand nombre d’animaux. Pour ma part, j’ai observé l’albinisme plus ou moins complet parmi les mammifères sauvages, chez plusieurs espèces de singes des deux continents, chez une chauve-souris, la barbastelle, dans plusieurs espèces de mus" caraigne, chez la taupe commune, chez le raton laveur, chez la belette et la fouine, chez la loutre, chez un grand nombre de rongeurs de divers genres, entre autres chez le castor du Canada, chez l’antilope à bourse, enfin dans plusieurs espèces de cerfs. Les éléphants blancs de l’Inde ne sont que des variôlés albines de l’éléphant ordinaire d’Asie.
Les exemples d’albinisme sont aussi peu rares, peut-être
B. Cheveux et poils. — Dans l’espèce canine, les variations pileuses s’étendent depuis l’abondante toison des chiens de Poméranie, des chiens des Pyrénées et des chiens-moutons jusqu’à la peau presque nue des chiens turcs et à la peau entièrement nue de certaines races au Pérou, au Paraguay, dans le golfe du Mexique, dans la Guinée. *
De meme chez les chevaux : la race cosaque est très-velue , tandis qu’à l’intérieur de l’Afrique il
moins rares encore chez les oiseaux que chez les mammifères. J’ai, en effet, observé cette anomalie pins ou moins complètement dans toutes les espèces suivantes :
Le gobe-mouche gris.
Le merle ordinaire.
La grive.
Le martin ordinaire.
La lavandière.
L’alouette des champs.
L’alouette à gros bec.
Le bouvreuil.
Le pinson.
Le moineau.
La linotte des vignes.
La pie ordinaire.
Le choucas.
Le colibri topaze.
Le pic vert à tète grise. :
Le pic à sourcils noirs.
Le perroquet amazone.
Plusieurs espèces de perdrix.
La caille commune.
L'autruche.
La bécasse commune.
La bécassine commune.
Le canard sauvage.
La sarcelle.
Parmi les poissons, j’ai quelquefois produit l’albinisme chez de jeunes cyprins dorés de la Chine, nés avec leurs couleurs normales.
Enfin l’albinisme s’observe également parmi les animaux inférieurs. Les exemples en sont meme très-peu rares dans quelques genres de mollusques, notamment parmi les olives (gastéropode buçcinoïde),
existe des chevaux dénués complètement de poils. (Fitzinger, Godron.)
De même chez les bœufs: en Amérique, on trouve tous les intermédiaires entre la toison la plus abondante (bœufs des hauts plateaux des Gordillières) et la peau presque nue des pelones, ou même la peau entièrement nue des calongos.
Quelles que soient les variations pileuses qu’on observe chez les groupes humains, jamais elles n’ont atteint, et à beaucoup près, celles qu’on voit chez les animaux de la même espèce. De même que parmi les Européens on voit un grand nombre d’individus aux poils rares, de même on rencontre des Indiens ;\ moustaches espagnoles. (À. de ïlumboldt.) La quantité peut différer, mais jamais les poils ne sont absents : certaines parties du corps en sont toujours pourvues.
G. Tissu adipeux. — Il existe au-dessous de la peau un tissu composé de cellules où s’amasse la graisse, c’est le tissu adipeux ( adeps , adipis, graisse). Lorsque la couche de graisse est très-cpaisse, elle prend le nom de lard, chez le cochon, par exemple. Le tissu adipeux est sujet à de grandes variations au point de vue de la quantité. Tout le monde a pu voir, dans nos expositions publiques, jusqu’à quel degré d’obésité les races ovine, porcine et bovine peuvent atteindre.
Quelle que soit l’obésité des femmes dans l’Océanie et dans les harems de l’Orient, jamais elle n’atteint
la proportion qu’on voit chez le bœuf Durham, les porcs du Yorkshire et duNew-Leicester.
Dallas a rencontré chez les hordes à moitié sauvages .de l’Asie centrale une race de moutons dont laqueue disparue est réduite à un petit coccyx. Cette race présente à gauche et à droite, sur les deux fesses, deux masses graisseuses hémisphériques pesant 15 et 20 kilogrammes. Lorsque les Russes emmènent, pour les élever, ces moutons dans une autre contrée, les masses graisseuses disparaissent. C’est donc bien un effet du climat.
Chez les Hottentots, les femmes, comme on le sait, ont les fesses très-grossies par des amas graisseux. Ce phénomène est appelé stéatopygie (créa p, gték-q; graisse 7r vy-fl fesse). 11 est du probablement au climat et aux habitudes, car les femmes des Boërs, colons hollandais purs de tout croisement avec les Hottentots, ont une tendance prononcée à la stéatopygie. Mais il s’en faut beaucoup que ces amas de graisse atteignent les proportions de 15 et 20 kilogrammes qu’on remarque chez les moutons sibériens. 11 n’y a rien dans ce phénomène qui puisse autoriser la croyance à une espèce distincte.
ïï. — Le Squelette. — La comparaison du squelette entre animaux de même espèce montre de plus grandes variations qu’entre individus de groupes humains.
1° Vertèbres. — Dans certaines races porcines, l’écart (en nombre) des vertèbres dorsales peut s’étendre
de Ai à 34. Chez d’autres animaux on a trouvé quelques vertèbres dorsales et quelques cotes en plus.
Sauf quelques cas isolés d’une vertèbre cervicale en supplément, on n’a jamais constaté de semblables variations chez les groupes humains.
2° Tête. — A raison de l’importance des organes renfermés dans la tête, il semblerait que celle-ci dût le moins varier. Il n’en est rien. Blumcnbach fait observer avec raison qu’entre une tête de blanc et une tête de nègre la différence est bien moins grande que :
A. Entre une tête de sanglier et une tête de cochon ;
B. Entre deux têtes de chèvres, dont le chanfrein est tantôt concave, tantôt convexe;