III. — L’habitude et l’exercice. — D’un autre
côté, la nature de l’aliment et la manière de s’en saisir entraînent souvent l’exercice presque exclusif d’un organe, tandis que les autres sont inactifs ou, du moins, peu employés. La sève réparatrice de ^aliment se fixe de préférence là où est le siège de l’activité. Il s’ensuit que l’organe en fonction continuelle acquerra un développement supérieur, et que les autres, en vertu de la loi du balancement des organes , s’atrophieront en proportion même de ce que le premier aura gagné. L’hérédité fixe les modifications acquises ; l’action continue de l’habitude et de l’exercice rend de plus en plus grande la divergence entre les organes, si bien que quelques-uns deviennent rudimentaires, témoins incontestables d’une antique et commune origine. C’est ainsi que la nécessité de saisir l’aliment engendre l’exercice et l’habitude, qui, à leur tour, sont une cause de variation et partant de sélection.
Comme exemple de variations dues à l’exercice, Darwin cite un fait très-curieux. Dans l’île de Madère, certains coléoptères sont à peu près dépourvus d’ailes, tandis que d’autres en ont de très-vigoureuses. Ce phénomène est dû à la violence du vent de mer. En effet, parmi les coléoptères, les uns ont renoncé à lutter contre lui : ils se tiennent bien cachés jusqu’à ce que le vent tombe. De là l’atrophie de leurs ailes, qu’ils n’exercent plus. Les autres, au contraire, ont persisté victorieusement ; et leurs ailes, fortifiées par l’exercice, ont acquis un plue grand développements
Chez quelques crabes, qui vivent habituellement dans l'obscurité, le pédoncule oculaire demeure, quoique l’œil soit enlevé. « Le support du télescope est encore là, mais le télescope avec ses verres est perdu. » Darwin attribue cette perte des yeux au défaut d’exercice.
IV. — La possession des femelles. — « Les mâles sauvages, dit Livingstone, n’obtiennent la possession des femelles qu’ après avoir vaincu leurs rivaux. Il n’en est pas qui ne portent les cicatrices des blessures reçues dant le combat. » La lutte pour la possession des femelles est donc une cause de sélection. Généralement, ce sont les mâles les plus vigoureux qui l’emportent, et par conséquent, qui laissent une postérité plus nombreuse en éliminant à la longue leurs rivaux. Mais dans des cas fréquents, la victoire dépend moins de la supériorité des forces que des armes particulières que l’individu possède. Un cerf sans cornes, un coq sans éperon, auraient peu de chances de laisser une postérité. En permettant toujours au vainqueur de reproduire sa race, la sélection naturelle peut, à l’aide du temps, donner aux races des cornes plus dures, un éperon plus acéré, bref, les qualités qu’en peu d’années l’homme obtient par une sélection méthodique.
Chez les oiseaux, la lutte offre souvent un caractère plus paisible. Dans la famille des paons, chez les merles de la Guyane et les oiseaux du Paradis, c’est
la beauté du plumage ou la séduction du chant qui
décide le choix de la femelle. Après une longue série d’années, les races acquièrent d’elles-mêmes, par ce moyen, l’éclat du plumage ou la mélodie de la voix, tandis que nous obtenons promptement le meme résultat par des croisements imposés.
V. — Rapports mutuels entre tous les êtres organisés. • — A ces causes générales de sélection, se joignent un grand nombre de causes particulières qui proviennent des rapports mutuels entre tous les êtres
organisés. Le trèfle rouge, par exemple, ne peut être fécondé que par les bourdons; le trèfle hollandais l’est par les abeilles. Si, dans une contrée, les abeilles viennent à périr victimes d’une épidémie ou d’une famine, le trèfle hollandais succombera devant son heureux rival. Que si, au contraire, les bourdons sont détruits par une population anomale de mulots, le trèfle rouge cédera la place au trèfle hollandais. La sélection sera due ainsi aux relations entre végétaux et insectes. H est clair que, réciproquement, la disparition de végétaux, nourriture principale d’animaux ou d’insectes, donnera h ces derniers l’infériorité dans la lutte, et, de chute en chute, amènera leur destruction.