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III. — Les espèces éteintes ne reparaissent plus

— Ni les espèces isolées, ni les espèces groupées ne peuvent reparaître, une fois éteintes. En effet, issues d’un progéniteur commun, elles se sont séparées en espèces, uniquement parce que les différences se sont accumulées lentement, sous l’action modificatrice des conditions changeantes de vie. Comment pourraientelles reparaître? Il faudrait pour cela que de l’ancêtre commun sortît une nouvelle variété passant par les mêmes conditions d’existence. Or, d’une part, l’ancêtre commun, en vertu même de la loi de sélection, a succombé pour faire place ;\ des rejetons mieux appropriés. D’autre part, les modifications accumulées par la sélection ont marché parallèlement aux modifications survenues dans les conditions d’existence. Par conséquent, puisque aucune des causes créatrices d’une espèce ne reste et ne peut exister, il est impossible qu’une espèce reparaisse. Le Mammouth est mort : on ne reverra plus le Mammouth. Si Daubenton a pu créer des mérinos, c’est que le mérinos et le mouton français ne diffèrent que par des caractères superficiels, longueur et finesse de la laine. L’orga-

nisme est le môme. Du reste, pour obtenir, à force d’expériences et d’années, des produits très-voisins mais jamais identiques, il faut que l’homme crée un milieu artificiel, des habitudes artificielles. Et encore cst-il nécessaire qu’il ait sous la main la souche d’où sont nées les variétés. Les lois physiques ne peuvent pas rétrograder, ni, pour la satisfaction d’une fantaisie, remettre la nature dans les conditions favorables à la seconde éclosion d’une espèce disparue. Elles gouvernent ; les espèces naissent, grandissent et succombent, laissant la place à d’autres qui subiront les memes vicissitudes, tandis que la nature impassible continue sa marche en semant également sur ses pas et la mort et la vie.

IV. — Les couches géologiques intermédiaires doivent contenir des espèces intermédiaires. —

Puisque la divergence des caractères s’opère par gradations, il s’ensuit qu’étant donné deux types extrêmes séparés par plusieurs couches géologiques, on doit retrouver dans les couches intermédiaires les représentants organiques qui lient, comme par une suite continue d’anneaux, les deux extrémités de la chaîne spécifique. De là pour le géologue une sorte de méthode très-utile dans les déterminations qu’il est appelé à faire. Elle lui permet, en effet, d’estimer relativement l’âge des terrains par l’inspection des différences qui séparent les types d’une môme espèce, et réciproquement de prévoir les différences mêmes

des types que peuvent recélcr les terrains intermédiaires.

1° Si une espèce moderne est identique à une espece ancienne , on en conclut que cette espèce parvenue à nous doit se trouver sans modification dans chaque couche géologique. Par exemple, les lingules de l’époque silurienne, existant aujourd’hui dans nos mers, se retrouvent sans variations dans les périodes géologiques intermédiaires.

2° Si une espèce, origine de plusieurs autres, a péri, elle aura d’autant plus de ressemblances avec ses descendants, et ces derniers entre eux, que les couches géologiques seront plus voisines ; et d’autant plus de différences que les couches seront plus distantes. Cette conséquence se vérifie a chaque découverte laite en paléontologie aussi bien pour les animaux que pour les coquillages. C’est ainsi que les cératites , mollusques voisins des ammonites , peuplaient le trias, tandis que les ammonites ont habité le terrain immédiatement supérieur, c’est-à-dire le terrain jurassique.

3° Si d’un tronc commun plusieurs branches sont sorties qui, à leur tour, seront ramifiées, il en résulte que les caractères distinctifs iront en divergeant d’autant moins que les rameaux se rapprochent de plus en plus de leur commune origine. Ainsi des ruminants et des pachydermes. Les périodes géologiques doivent donner et ont donné dans ces deux ordres, au fur et à mesure que l’on remonte la série, des espèces participant davantage à des caractères com-

muns. C’est ainsi que s’est comblée la lacune immense qui existait entre le cochon et le chameau.

V. — Dans une contrée isolée, les espèces actuelles doivent descendre des espèces fossiles. —

Si les espèces proviennent de variations accumulées par sélection, la conséquence est que les fossiles doivent être les ancêtres des races existantes. Cette prévision est confirmée par des faits nombreux. L’Australie est la grande patrie des Marsupiaux. Or, les mammifères fossiles qu’on trouve dans les cavernes australiennes sont des fossiles étroitement alliés à ceux qui vivent aujourd’hui. On sait à quel point les édentés caractérisent la faune moderne du Brésil. Ce pays est la patrie des paresseux ( bradypus ), des tatous { dasypus ), des fourmiliers ( mynnécophaga ). Or, c’est aussi dans ce pays qu’on a trouvé les genres éteints, si extraordinaires, qui tous appartiennent à ce même ordre des Édentés : le mégathérium, le mylodon, le mégalonyx, le glyptodon et plusieurs autres (Agassiz. De l’Espèce). L’illustre Owen a montré que cette loi de succession des types s’appliquait aussi aux oiseaux gigantesques de la Nouvelle-Zélande. Il a même étendu la généralisation aux mammifères du Vieux Monde. C’est là, en effet, qu’on trouve les éléphants, les singes, les lions, etc.; et si quelques-uns de ces fossiles ont été découverts dans l’Amérique du Nord, c’est que ces animaux avaient réussi à pénétrer dans l’Amérique par le détroit de Behring alors qu’une élévation du terrain reliait le continent américain à

l’Europe. Cette parenté entre les types fossiles et les espèces présentes, dans les contrées où l’émigration était difficile ou môme impossible, est la fois une conséquence et une preuve de la théorie de Darwin.

IIe Série. — Philosophie zoologique.

I. — Natura non lacit saltum (La nature ne fait pas de saut). — La nature ne fait pas de saut, tel est l’axiome d’histoire naturelle, dont la vérité est confirmée par chaque découverte de la science moderne. 11 est la conséquence nécessaire de la sélection naturelle. Que dit celle-ci? Les espèces sont les descendants modiliés d’un progéniteur commun par voie de variations graduelles et accumulées. Par conséquent, entre elles et le progéniteur commun la chaîne doit être continue. Si la terre pouvait rendre à la vie toutes les races qu’elle a englouties, pas un anneau ne manquerait aux diverses séries : Natura non facit saltum.

II. — L’unité de plan. — L’unité de plan est cette ressemblance fondamentale que l’on rencontre dans la structure de tous les êtres organisés de la meme classe. Cette ressemblance paraît complètement indépendante de leurs habitudes de vie. La main de l’homme faite pour saisir et toucher, et la griffe de la taupe destinée à fouir la terre, la nageoire du marsouin et l’aile de la chauve-souris de même que le

membre antérieur du cheval, sont construits sur le même plan primitif, c’est-à-dire renferment des os semblables, placés dans la même position relative. Bien n’est plus différent, en apparence, que la longue trompe roulée en spirale du papillon-sphynx, celle des abeilles ou des hémiptères si singulièrement reployée, et les grandes mâchoires d’un coléoptère. Cependant tous ces organes si divers et destinés à de si différents usages sont formés au moyen d’un nombre infini de modifications d’une lèvre supérieure, de mandibules et de deux paires de mâchoires. Des lois analogues gouvernent la structure et les membres des crustacés. Il en est encore de même dans les fleurs des végétaux.

Quelles que soient les restrictions qu’on impose à la théorie de sélection naturelle; quand même on limiterait son pouvoir à la création d’espèces dans le cercle limité d’un seul genre, l’unité de plan ou de type n’en reste pas moins une conséquence rigoureuse de la sélection. En effet, si toutes les espèces, dans un même genre, descendent d’un même progéniteur, il est nécessaire qu’elles aient la même structure. L’unité d’origine a pour corollaire inévitable l’unité de plan.

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