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INTRODUCTION

Ce serait une erreur de croire que toute théorie est solidaire des applications inductives qu’on essaye d’en faire. Lorsque la théorie est une conception à priori et qu’au lieu d’unir les faits en système, elle s’efforce de les plier à ses vues, qu’arrive-t-il? Les faits résistent, et la théorie tombe, pour ne plus se relever.

Mais si la théorie est simplement le lien qui enchaîne des faits réels et constants, elle reste debout, même quand l’imagination enflammée en a fait un emploi abusif. Après un discrédit passager, elle reprend son autorité; autorité moins étendue peut-être que ne l’avait rêvée l’enthousiasme des premiers jours, mais sûre et solide dans un cercle plus restreint.

Assise sur de tels fondements, la théorie devient une Méthode de recherche. L’écueil à éviter est de lui demander plus quelle ne peut donner absolument ou, du moins, dans les conditions temporaires où elle se meut.

Charles Darwin (né en 1809 à Shrewsbury, Angleterre) est frappé de ce fait dramatique, embrassant les plantes aussi bien que les animaux : La vie est un combat ! 11 cherche et découvre les causes qui ont donné la victoire et la survivance aux uns, la défaite et la mort aux autres. Ici c’est 1 aptitude à mieux supporter le climat; là c’est la supériorité de la \igueui physique; ailleurs une fécondité plus grande, etc.

Poursuivant ses observations, Darwin remarque que cette survivance des uns et cette élimination des autres sont équivalentes à un choix ou sélection (du mot latin seleçtio qui signifie choix), dont les effets se développent avec une sorte de nécessité chez les descendants. La sélection naturelle, conséquence de la, lutte pour la vie, voilà le flambeau trouvé. A sa lumière le Naturaliste éclairera nombre de problèmes restés obscurs et mystérieux. C’est par la sélection naturelle, qu’il expliquera la divergence des caractères, 1 extinction des Espèces, l’unité de plan, etc. ; c est de la sélection qu’il déduira, pour la classification, des règles rationnelles, exemptes d’arbitraire. Tout cet ensemble,

lutte pour la vie, sélection naturelle, avec leui cortège de conséquences en histoire naturelle, en philosophie, zoologique et en classification, constitue une

théorie, celle de l’Évolution.

La théorie de l’Évolution, à son tour, devient une méthode lorsqu’elle est essayée à la solution d’autres problèmes, tels que ceux de l’origine des espèces. Il en est alors de la méthode ce qu’il en est d un instru-

ment de travail. Si elle ne peut pas donner ce qui dépasse ses forces, elle n’est point pour cela frappée de nullité, de même que la charrue, impuissante à creuser le roc, n’en reste pas moins un excellent outil pour ameublir la terre. L’échec, en pareil cas, est imputable au savant ou au laboureur téméraire ; mais il n’enlève rien à la valeur propre et limitée de la méthode et de la charrue. Si les disciples de Darwin ont abandonné le terrain solide des faits pour se perdre dans les constructions chimériques de l’imagination, tant pis pour eux et pour leur roman généalogique! La théorie de l’Évolution se dresse vivante au milieu de ces ruines parce qu’elle est l’expression de faits vivants qui se déroulent sans trêve sous nos yeux. Dans des mains prudentes, elle rendra des services, lents peut-être, mais sérieux et continus. Admettons, par exemple, que, trahissant l’ambition de son auteur, la théorie de l’Évolution échoue dans la tentative de ramener à trois ou quatre types primordiaux tous les genres et toutes les espèces. Il suffit qu’elle puisse s’appliquer aux seules espèces et en réduire la multitude factice eh un petit nombre réel, pour qu’elle conserve dans l’histoire naturelle une précieuse valeur. Or les plus grands adversaires de la théorie de l’Évolution, tout en refusant de suivre Darwin jusqu’au bout de ses inductions hardies, accordent qüe la théorie réduit justement le nombre des espèces; nombre que les naturalistes, dénués d’esprit philosophique, avaient démesurément accru.

La théorie de Darwin, lorsqu’elle est envisagée comme pouvant ramener à l’unité les origines d’un groupe d’espèces, est appelée transmutation des espèces eu transformisme. En voici la raison : Supposons que d’une souche unique se détachent deux groupes, lesquels, par suite de divergences accumulées, sont devenus, par exemple : l’un, l’espèce âne; l’autre, l’espèce cheval. En donnant à cette hypothèse une forme incisive et pittoresque, on a dit : Un âne avec le temps et les divergences peut se transformer en cheval. D’où les noms de transmutation des espèces et de transformisme donnés à la théorie. Les darwinistes modérés l’ont appelée la descendance des espèces modifiée par voie de sélection ; Darwin s’est arrêté à l’appellation de théorie de l'Évolution , laquelle se distingue à la fois par sa largeur et par sa prudence.

La théorie de l’Évolution a été appliquée à la sociologie, à la politique, à la morale, par un des plus éminents penseurs du dix-neuvième siècle, le philosophe anglais Herbert Spencer. Mais à nulle science, pas même à l’histoire naturelle, la théorie de l’Évolution ne s’adapte avec autant de justesse qu’à l’histoire des langues. L’application est d’une exactitude si frappante qu’on dirait, en vérité, que la théorie de l’Évolution est née de la philologie.

C’est chez les savants français que la doctrine de Darwin a rencontré les adversaires les plus convaincus et les plus persévérants. Mais il n’est personne qui

ne soit pénétré de respect et d’admiration pour cette grande intelligence et pour cette honnêteté qui s’exhale comme un parfum de chacune des pages du naturaliste anglais. Quel que soit le sort que les découvertes de l’avenir réservent à la théorie de l’Évolution , le nom de Darwin restera impérissable. Le croira-t-on? Cet homme qui par ses vertus fait honneur à l’espèce humaine autant que par son génie, cet homme a des ennemis. Il n’est pas d’outrages ni de calomnies qu’on n’ait vomis sur lui ; le torrent de ces infamies n’est point encore tari. Pourquoi s’en étonner ? Tartuffe est éternel ; il a empoisonné Socrate , crucifié Jésus, livré aux bûchers quiconque avait une âme pour comprendre le vrai et un cœur pour le sentir ; comment aurait-il pu épargner Darwin ? Au demeurant, c’est une gloire insigne pour le savant anglais d’être vénéré des gens de bien et haï des méchants. L’estime des uns et la haine des autres sont la plus noble récompense d’une vie consacrée tout entière au travail et à la recherche désintéressée de la vérité.

Ce petit livre est divisé en trois parties, extraites d’un ouvrage étendu que j’ai publié, il y a quelques années (Le darwinisme in-12, de 450 pages. Librairie Germer Baillière).

La première partie contient l’exposé de la théorie de l’Évolution. Dans une lettre privée, l’illustre Darwin a bien voulu qualifier de « claire et frappante » la manière dont j’avais résumé sa doctrine.

La deuxième partie comprend l’application de la théorie de l’Évolution aux langues. Pour les esprits moins versés dans les sciences que dans la littérature, cette étude comparative leur fera peut-être saisir plus aisément la théorie de l’Évolution.

La troisième partie est consacrée à l’espèce humaine. On sait que le grand champ de bataille du Darwinisme est l’origine de l’homme. L’homme et les singes anthropoïdes (gorille, chimpanzé, orang et gibbon) descendent-ils d’une souche unique? Lesdarwinistes allemands, emportés sur les ailes d’une ima gination sans frein, disent : oui! mais leur assertion, dénuée de preuves palpables, appartient au domaine du roman et delà fantaisie. Les darwinismes français, se tenant scrupuleusement aux faits, répondent : Nous n’en savons rien; les preuves positives pour le démontrer sont jusqu’à présent insuffisantes.

Ce qui est acquis aujourd'hui d'une manière inébranlable, c’est que les Européens civilisés du dixneuvième siècle descendent d’abominables sauvages. A. l’endroit même où s’élèvent nos palais et les établissements de Bienfaisance, nos arrière-grands pères se tuaient, se mettaient à la broche et se mangeaient délicieusement entre eux. C’était le bon vieux temps

Il n’entre pas dans le plan d’un petit livre vulgarisateur de se jeter dans la mêlée des combattants. Son rôle plus modeste et plus utile est de mettre le lecteur en état d’apprécier les découvertes futures et l’argumentation des deux camps, en lui exposant à

quel point les travaux des savants ont amené le problème de l’homme et de sa place dans la nature :

1° L’homme doit-il être rattaché à la série zoologique, ou former un monde à part ?

2° La dislance entre l’homme et les singes anthropoïdes est-elle plus ou moins grande que celle qui sépare les anthropoïdes des autres singes ?

Telles sont les deux questions qui sont traitées dans la troisième partie avec l’impartialité et le zèle que donne l’amour de l’éternelle vérité.

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