CHAPITRE VI
FAITS expliqués par la sélection naturelle.
ï. La distribution géographique des êtres organisés. — Lorsqu’on parcourt les deux Amériques, du nord au sud, on rencontre les conditions locales les plus opposées : des districts humides, des déserts arides, de hautes montagnes, des plaines herbeuses, des forêts, des marécages, des lacs, de grandes rivières et presque toutes les températures possibles. Or, il
n’est pas une seule de ces conditions qui ne se trouve également dans l’ancien monde. Comment expliquer la dissemblance entre la faune américaine et la faune du vieux monde? Sans doute la faune américaine se divise et subdivise en une foule d’espèces bien distinctes; mais ces espèces, malgré leurs caractères tranchés, ont cependant dans leur ensemble un air de famille. De même pour la faune de l’ancien continent. L’explication découle naturellement de la théorie de sélection en s’appuyant sur deux faits : les barrières naturelles et les migrations.
1° Barrières naturelles. — Les barrières naturelles sont de deux sortes : les barrières physiques ou mécaniques, telles que les monts élevés, les bras de mer, etc. ; les barrières physiologiques et, en première ligne, la température inégale des diverses régions du globe.
Quant aux barrières physiques, il est évident que les oiseaux et les poissons doivent être, parmi les espèces douées de locomotion, celles qui sont le moins enfermées dans une zone particulière, soit sur terre, soit sur mer. On peut donc préjuger et on trouve, en effet, une grande dissémination de ces espèces dans toutes les parlies du globe. Les reptiles, au contraire, sont pour la plupart cantonnés dans des limites étroites; il en est de même pour les mollusques et les crustacés.
Quant aux barrières physiologiques, certaines espèces peuvent supporter également bien un froid
intense et les chaleurs tropicales : l’homme et le chien, par exemple ; aussi on les trouve partout. D'autres, au contraire, ne peuvent exister que sous l’influence d’une température déterminée. Ainsi les singes, qui pullulent dans les régions tropicales, meurent presque tous de phthisie lorsqu’ils se trouvent exposés au froid et à l’humidité de nos climats. D’autre part, le renne, qui supporte si bien les rigueurs du long et rude hiver de la Laponie, souffre de la chaleur à Saint-Pétersbourg, et succombe en général à l’influence d’un climat tempéré.
Ces notions préliminaires exposées, appliquons la théorie de sélection à l’explication du caractère particulier qui distingue la faune respective de l’Amérique et de l’Australie. Ces deux continents sont séparés chacun du reste de l’univers habité. Donc les espèces issues d’un progéniteur américain ou australien n’ont, pu se mélanger aux espèces exotiques ; par conséquent, elles ont dû conserver cette physionomie originale qui frappe si vivement le naturaliste européen.
Il est bien entendu que cette séparation entre les divers continents, a pu n’être pas absolue en toute époque. Rien ne s’oppose à ce qu’une communication entre deux terres fermes ait existé pendant un temps plus ou moins long; puis, qu’un affaissement ou toute autre cause géologique l’ait fait disparaître. Si restreinte qu’on la suppose, cette période de temps a pu permettre à quelques animaux de l’ancien con-
tlnent, par exemple, de pénétrer dans l’Amérique du Nord . C’est ainsi que l’on y trouve des espèces commune s aux deux Mondes, l’ours blanc, le renne, le castor, l’hermine, le faucon pèlerin, l’aigle à tête blanche, etc. En général, ces migrations ne s’étendent guère au delà d’une certaine limite, autant qu’on en peut juger par les fossiles juqu’à présent -découverts. Ainsi s’explique la présence des ossements du Mammouth sibérien, rares au Canada, mais abondants à mesure qu’on se rapproche du Nord. Il est certain, en effet, que là où est le détroil de Behring, un isthme reliait l’Amérique à la Sibérie La présence insolite d’animaux de l’ancien continent au milieu de la faune propre à l’Amérique est précieuse pour le géologue. Elle lui permet d’assigner avec une précision relative l’époque où l'exhaussement du terrain livra passage aux Mammouths, et celle où l’affaissement du même terrain donna naissance au détroit de Behring.
L’absence ou la présence de certains animaux dans les îles océaniques trouve dans la théorie de Darwin une explication naturelle.
A. Les îles océaniques sont dépourvues de batraciens (grenouilles, crapauds, salamandres), et cependant le climat leur convient très-bien puisque, introduites par l’homme aux Açores, les grenouilles s’y sont multipliées au point d’y devenir un fléau. La sélection explique ce fait aisément, en montrant que les batraciens n’ont pu se rendre à la nage dans ces
îles, paice que 1 eau salée les tue ainsi que leur frai, par son contact immédiat.
B. Les seuls mammifères qu’on y trouve sont les chauves-souris. Cela est très-conforme à la théorie de sélection, car des mammifères aériens ont pu, seuls, aborder en volant dans ces îles.
Réciproquement, lorsqu’une île est rapprochée de la terre ferme dont, à une époque antérieure, elle faisait partie, sa faune se rattache à celle du continent.
2 Migiations. La nécessité et les conséquences delà concun ence vitale ont contraint les individus à rayonner loin de leur station première et à envahir peu à peu les diverses régions de leur continent. Or, la sélection naturelle, stimulée déjà par des causes éneigiques, na pas cessé de modifier les espèces essaimées et insensiblement d’en créer de nouvelles. Mais en les distinguant les unes des autres, elle n’a pu effacei le cachet original qu’elles conservent en regard des espèces d’un autre continent.
Elle n est pas une pure hypothèse, cette assertion que les animaux habitant aujourd’hui les zones les plus dilféi entes ont rayonne d un centre commun. Les découvertes faites à Pikermi, près de l’ancien village de Maralhon, par M. Albert Gaudry, ont mis ce point hors de doute. Parmi les animaux qui vivaient ensemble en Altique, les uns ont émigré au Aord : ce sont le castor, l’aurochs, le renne, le Jemming (rongeur de la tribu des rats campagnols), le
bœuf musqué ; les autres ne se trouvent plus que dans l’Afrique brûlante : ce sont l’hippopotame, l’hyène tachetée, l’éléphant africain. Cette coexistence, en Grèce, d’animaux aujourd’hui vivant dans des pays si distants (Laponie et Afrique), est un fait de la plus haute importance. Au seul point de vue de la variabilité, il prouve qu’un tel changement dans les conditions d’existence a rendu nécessaires de graves modifications dans les espèces.
Les migrations se font en rayonnant autour de la souche, prise comme centre; puis, lorsque la sélection a fait naître une variété sur un point du cercle, ce point devient le centre d’un second cercle. Sur un point de ce nouveau cercle se développe une nouvelle variété, centre d’un troisième cercle et ainsi d’une manière continue. De sorte que la chaîne et le groupement des espèces peuvent être figurés par une série de cercles, s’enchevêtrant les uns dans les autres. Entre le premier et le dernier, il ne doit pas y avoir de solution de continuité, soit dans le présent, soit dans le passé, entre les espèces vivantes et les espèces fossiles. Par conséquent, lorsqu’une solution de continuité se présente, il faut que la théorie de sélection en trouve la cause dans les phénomènes géologiques constatés par la science. Or cette solution de continuité existe d’une manière frappante entre plusieurs points. Sur les hauts sommets des États-Unis, on trouve les mêmes plantes qu’au Labrador; sur les sommets de l’Ecosse, les
mêmes qu’en Scandinavie ; sur les Alpes, les mêmes qu’aux Pyrénées. L’explication de cette double station à intervalles séparés est donnée par la période glaciaire qu’a subie notre globe, peut-être à plusieurs reprises. On sait qu’à un moment du temps passé, les glaces des cimes élevées se répandirent sur la plus grande partie du continent, aussi bien en Europe que dans les autres parties du monde. Lorsque le froid eut commencé à sévir avec une violence croissante, les plantes des sommets alpins, par exemple, sont descendues dans la plaine, triomphant de leurs rivales inhabiles à supporter les frimas; puis elles ont envahi les Pyrénées et s’y sont établies en vainqueurs. Lorsque la chaleur revint du sud au nord, les plaines se sont repeuplées de leurs espèces particulières. Devenues victorieuses à leur tour, elles ont chassé les plantes alpines devant elles, et les ont refoulées jusqu’aux points assez élevés pour que le froid les arrêtât. C’est ainsi que les plantes acclimatées aux rigueurs d’un hiver perpétuel ont conservé pour refuge les cimes des Alpes et des Pyrénées. La concurrence vitale, s’appuyant sur le fait des périodes glaciaires, explique donc naturellement l’identité des deux flores habitant des stations séparées par d’énormes distances. Cette explication est si bien d’accord avec les découvertes faites par la science dans la marche et l’extension des glaciers, qu’on peut établir le principe suivant : « Lorsque sur les sommets de montagnes éloignées les unes des
autres on trouve les mêmes espèces, on peut conclure de là, sans autre preuve, qu’un climat plus froid leur a permis autrefois de vivre dans les basses terres intermédiaires, devenues trop chaudes pour elles. »
En résumé, la physionomie originale des faunes de chaque continent, la présence ou l’absence de certains animaux dans les îles océaniques, sont trèsbien expliquées par la théorie de sélection à l'aide de deux faits : les barrières naturelles et les migrations. Quant aux stations éloignées d’une même espèce, ces interruptions de continuité sont encore expliquées par la sélection à l’aide d’un troisième fait : la période glaciaire.
Toutefois, il est utile de noter la différence radicale qui distingue les barrières mécaniques des barrières physiologiques. Les premières ont un caractère absolu ; elles ont été capables en tous temps d’arrêter l’expansion ou la migration d’une espèce. Il n’en est pas de même des barrières physiologiques, lesquelles ont un caractère relatif au temps et à l’espace. Si aujourd’hui les singes transportés en Europe meurent de phthisie, ou si les rennes succombent sous l’action d’un climat tempéré, il ne s’ensuit pas que cette mortalité ait été la règle en tous les temps. En effet, la transplantation brusque et considérable, telle que l’homme essaye de la pratiquer sur les espèces, ne ressemble en rien à une migration lente, progressive, qui a pu durer des siècles, telle qu’elle a eu lieu aux époques géologiques. Ces migrations graduelles
et insensibles permettaient aux espèces de s’adapter peu à peu aux conditions du milieu ambiant. La découverte faite à Pikermi par M. Albert Gaudry en es>t la preuve éclatante. Il est certain qu’à un certain moment, l’Attique nourrissait côte à côte le renne ei l’éléphant africain, le bœuf musqué et l’hyène tachetée. Le renne et le bœuf musqué ont émigré vers le nord, tandis que l’éléphant et l’hyène inclinaient vers le midi. Il a donc bien fallu que ces espèces, vivant d’abord sous le même ciel, se pliassent peu à peu aux conditions d’un nouveau climat, et que les variations accumulées pendant des siècles aboutissent au tempérament que ces animaux ont actuellement.
Comment pourrait-on nier un fait aussi évident? N’est-ce pas sur lui que sont fondées toutes nos tentatives d’acclimatation? Si, parmi des milliers d’individus transportés brusquement d’un ciel sous un autre, deux ou trois couples seuls survivent, cer> couples ne suffisent-ils pas à devenir la souche d’espèces nombreuses? Ces espèces, à leur tour, au bout d’un grand nombre d’années succomberaient, si on les replaçait au foyer primordial de leur race. La plupart de nos oiseaux de basse-cour, originaires de l’Inde ou de l’Asie mineure, en sont la preuve. Ne le savons-nous pas encore? Les Européens émigrés dans les pays équatoriaux, lorsqu’ils échappent aux atteintes du climat, deviennent progéniteurs de descendants sur lesquels, après deux ou trois généra-
tions, le climat européen a une influence funeste Eux, à leur tour, subissent pour l’acclimatation sous le ciel froid et brumeux de l’Europe la lutte qu’ont eue à soutenir contre le ciel brûlant des tropiques leurs arrière-grands pères. Si des migrations brusques et dans des contrées extrêmement éloignées n’entraînent pas fatalement la mort de tous les individus d’une espèce, à plus forte raison ne l’ont-elles pu faire dans les temps préhistoriques lorsqu’élant limitées ni par la durée, ni par l’espace, les espèces ont pu s’adapter aux nouveaux milieux par degrés et, par conséquent, sans danger inéluctable d’extinction pour l’espèce entière.
II. Les organes rudimentaires. — Rien n’est plus commun dans la nature que la présence d’organes rudimentaires. Ainsi on observe des mamelles rudimentaires chez presque tous les mâles de mammifères. Chez un grand nombre de serpents un des lobes du poumon est rudimentaire. Chez d’autres il existe des rudiments de bassin et des membres postérieurs (chez l’IIétérodaclyle, sorte de serpen ézard ; galeries du Muséum). Les fœtus de baleine ont des dents ; à l’âge adulte, les baleines n’en ont plus. Certains coléoptères, habitants d’îles exposées aux vents, ont des ailes sous des élytres fermement soudées l’une à l’autre de sorte qu’ils ne peuvent s’en servir Les ailes du manchot et du pingouin sont si peu développées qu’elles ne servent que de rames.
Chez l’aptéryx, oiseau de la Nouvelle Zélande, elles sont tellement rudimentaires qu’elles restent absolument sans emploi. Tous ces exemples, désespoir de la théorie des causes finales, trouvent leur explication naturelle dans la théorie de sélection. C’est le défaut d’exercice qui en est la cause, non pas unique, mais principale. En agissant sur la suite des générations, il a réduit graduellement certains organes jusqu’à ce qu’ils devinssent complètement rudimentaires. On comprend, en effet, que dans certaines îles ceux-là d’entre les coléoptères aient échappé à la mort, qui n’ont point déployé leurs ailes au souffle du vent, qui les ont maintenues repliées de force sous leurs élytres. A la longue, ces dernières se sont soudées ; puis, la sélection appuyée sur la loi d’IIérédité a fini par ne laisser survivre que les espèces aux élytres fermées.
Quant au changement de fonction dans un organe, il s’explique aisément par l’habitude. S’il est inutile au manchot d’employer ses ailes pour voler, tandis que ramer est une condition principale d’existence pour lui, l’habitude finira graduellement par changer la fonction des ailes. Tous ces phénomènes sont le résultat immédiat de la sélection.
ÏIÏ. Persistance des types inférieurs. — On est convenu de prendre pour critérium du progrès organique la Division physiologique du travail. Vin animal occupe une place d’autant plus élevée dans l’échelle des
êtres que chaque faculté se localise davantage dans un organe propre. Puisque spécialiser les organes est généralement avantageux à chaque être, la sélection doit tendre constamment à le faire de plus en plus dans l’organisation individuelle et à rendre celle-ci, sous ce rapport, plus parfaite. Cela n’empêche pas qu’elle peut laisser et laisse en réalité subsister un nombre considérable d’êtres d’une structure simple et peu développée, mais parfaitement adaptée à leurs conditions de vie. Une organisation trèsélevée ne saurait être d'aucune utilité à des êtres destinés à vivre dans des conditions infimes et pourrait même leur être nuisible en ce que, d’une structure plus délicate, elle serait exposée à des désordres plus graves et plus fréquents. Tels sont les infusoires, par exemple, et les zoophytes. Pourquoi changeraient-ils ? Leur organisation se prête si facilement à toutes les impressions du milieu ambiant ! Us s’y trouvent sans effort et naturellement adaptés : pour eux toute variation est superflue. Aussi, conformément à la théorie de sélection, s’est établie la loi suivante : « 1° Plus la structure des êtres est simple, plus ils sont constants dans leurs formes. » Et réciproquement : « 2° Plus l’organisation des êtres est élevée, plus la vitesse de changement est grande. » La persistance des types inférieurs à côté des formes élevées de l’organisme s’explique donc aisément dans la théorie de sélection.
IY. Le développement récurrent. — Tout d’abord il
faut distinguer deux choses : 1° le développement récurrent des facultés intellectuelles; 2° le développement récurrent de l’organisation.
1° Développement récurrent cle l'intelligence. — Les animaux sont doués d’intelligence à des degrés divers. Dans leur jeunesse, le chimpanzé et l’orang-outang semblent le disputer à l’enfant en gentillesse, en discernement, en calcul. L’orangqui a vécu au Jardin des Plantes, à Paris, a donné les marques les plus frappantes d’analogie intellectuelle avec l’espèce humaine. Quoiqu'il en soit de l’intelligence relative déployée par les animaux voisins de l’homme, c’est un phénomène vraiment étrange qu’à l’âge de puberté leurs facultés se détériorent ; on dirait qu’ils reviennent sur leurs pas et redescendent dans la bestialité. La philosophie et la science sont impuissantes à expliquer ce phénomène. Aussi, en regard de la raison progressive et capable de perfectionnement, apanage exclusif de l’homme, le développement récurrent de l’intelligence est-il la grande ligne de démarcation qui sépare la brute de l’homme.
2° Développement récurrent de V organisation. — Celui-ci est du domaine de l’histoire naturelle, tandis que le premier appartient plutôt à la philosophie. Les raisons qui expliquent la persistance des types inférieurs sont applicables au développement récurrent de l’organisme. On comprend que, pour résister à la concurrence vitale, la sélection puisse simplifier l’organisation par une métamorphose ré-
gressive qui la fasse descendre dans l’échelle animale. L’être est dégradé, il est vrai, mais il est mieux adapté à sa nouvelle manière de vivre. Si l’aile du manchot ne lui sert plus que de rame, c’est que dans les conditions particulières' où il est placé le vol lui est devenu inutile, tandis que le soin de la nourriture l’oblige à plonger dans les eaux. Le membre antérieur de la baleine est déchu en nageoire parce que la nécessité de trouver les aliments dans la mer a pour jamais éloigné les cétacés de la terre ferme. La métamorphose si extraordinaire des animaux inférieurs connue sous le nom de génération alternante, où l’on voit les adultes rétrogader en regard de la structure des larves, trouve une explication plausible dans les lois de la sélection et de l’Hérédité à l’âge correspondant. En résumé, la question suprême pour un être est de s’adapter aux conditions de vie : peu importe qu’il le fasse par progression ou en rétrogradant. Il suffit qu’une forme quelconque donne aux concurrents un léger avantage pour qu’elle soit choisie par la sélection et fixée par l’Hérédité.
De toutes les explications données au sujet du développement récurrent de l’organisme, la moins mauvaise est assurément celle qui découle de la théorie de sélection.