I. La NATURE NE FAIT PAS DE SAUT [naturel UOTl fdtit
saltum). — La nature ne fait pas de saut, tel est l’axiome d'Histoire naturelle, dont la vérité est confirmée par chaque découverte de la science moderne. Il est la conséquence nécessaire de la sélection naturelle. Que dit celle-ci ? Les espèces sont les descendants modifiés d’un progéniteur commun par voie de variations graduelles et accumulées. Par conséquent, entre elles et le progéniteur commun, la chaîne doit être continue. Si la terre pouvait rendre à la vie toutes les races qu’elle a englouties, pas un anneau ne manquerait aux diverses séries : Natura non fecit saltum.
II. L’unité de plan. — L’unité de plan est cette ressemblance fondamentale que l’on rencontre dans la structure de tous les êtres organisés de la même classe. Cette ressemblance paraît complètement indépendante de leurs habitudes de vie. La main de l’homme faite pour saisir et toucher, et la griffe de la taupe destinée à fouir la terre, la nageoire du marsouin et l’aile de la chauve-souris, de même que le membre antérieur du cheval, sont construits sur le même plan primitif, c’est-à-dire renferment des os semblables, placés dans la même position relative. Rien n’est plus différent, eu apparence, que la longue
trompe roulée en spirale du papillon spliin v, celle des abeilles ou des hémiptères si singulièrement reployée, et les grandes mâchoires d’un coléoptère. Cependant tous ces organes divers et destinés à de si différents usages, sont formés au moyen d’un nombre infini de modifications d’une lèvre supérieure, de mandibules et de deux paires de mâchoires. Des lois analogues gouvernent la structure et les membres des crustacés. Il en est encore de même dans les fleurs des végétaux.
Quelles que soient les restrictions qu’on impose à la théorie de sélection naturelle; quand même on limiterait son pouvoir à la création d’espèces dans le cercle limité d’un seul genre, l’unité de plan ou de type n’en reste pas moins une conséquence rigoureuse de la sélection. En effet, si toutes les espèces, dans un même genre, descendent d’un même progéniteur, il est nécesssaire qu'elles aient la même structure. L’unité d’origine a pour corollaire inévitable l’unité de plan.
III. La loi des conditions d’existence. — « Comme rien ne peut exister, dit Cuvier, s’il ne réunit les conditions qui rendent son existence possible, les différentes parties de chaque être doivent être coordonnées de manière à rendre possible l’être total, non-seulement en lui- môme, mais dans ses rapports avec ceux qui l’entourent. » Telle est la loi des conditions d’existence. Cette loi agit toujours, soit par les adaptations
actuelles des parties variables de chaque être à ses conditions de vie organiques ou inorganiques, soit au moyen d’adaptations depuis longtemps effectuées pendant quelques-unes des longues périodes géologiques écoulées. Or, ces adaptations actuelles ou acquises, qu’est-ce autre chose que les effets nécessaires de la sélection naturelle sous l’aiguillon puissant de la concurrence vitale, et transmis aux descendants en vertu de la loi d’hérédité?
1Y. Le progrès organique. — La sélection naturelle agit exclusivement pour la conservation en accumulant peu à peu les variations accidentelles qui peuvent être avantageuses à l’individu dans les conditions d’existence où il est appelé à vivre. Elle a donc pour résultat final que toute forme vivante doit devenir de plus en plus parfaite, relativement du moins à ses conditions d’existence. Or, ce perfectionnement continuel des individus organisés doit inévitablement conduire au progrès général de l’organisme parmi la pluralité des êtres vivants répandus à la surface de la terre.
Observation. On voit par ces considérations avec quelle prudence et quelle réserve Darwin touche à cette difficile question du progrès organique. Qu’estce, en effet, que le progrès? Quelle part l'intelligence doit-elle y prendre, et quelle part la force matérielle et physique? Problème ardu, dont la solution implique au fond et préalablement celui même de l’uni-
vers, du pourquoi et du comment des choses ! Croyant ou philosophe, théiste ou panthéiste, chacun donnera une définition concordant ayec sa manière d’envis;ager la nature, et par conséquent, rien ne sera plus dissemblable que ces définitions respectives. Cependant si, écartant le côté intellectuel où éclatent surtout les divergences d’appréciations, on restreint la question au seul domaine physique, c’est-à-dire à la vigueur des membres et à leur meilleure appropriation, on peut trouver alors un assentiment presque général à la règle qu’ont adoptée les plus grands naturalistes pour mesurer le progrès organique : division physiologique clu travail ou localisation de chaque faculté dans un organe particulier.