VARIATIONS DANS LES LANGUES
Les langues se modifient bien plus promptement que les races. Aucune langue ne paraît avoir duré plus de mille ans, tandis que beaucoup d’espèces se sont perpétuées pendant des centaines de milliers d’années. Aussi est-il relativement plus facile de retrouver la filiation des langues dans le temps et dans l’espace.
Un fait vraiment étonnant, c’est la prodigieuse multiplicité des idiomes en certaines régions. Dans l’Inde
anglaise elle est si grande qu’elle fait obstacle aux progrès de la civilisation. Dans l’Amérique du Sud et au Mexique, A. de Ilumboldt compte les dialectes par centaines : il en est de même en Afrique. Cette multitude de langues a sa source dans le fractionnement des peuplades, leur isolement et surtout dans leur manque absolu de centralisation. En Europe, rien ne contribue à faire disparaître les dialectes provinciaux autant que l’uniformité d’instruction imposée à la nation entière. Les variations qu’une langue subit, surtout au début de l’histoire d’un peuple, sont si nombreuses et si profondes que l’cn serait presque tenté de nier l’identité de l’ancien et du nouveau langage. On possède le texte d’un traité de paix conclu depuis mille ans environ entre Charles le Chauve et le roi Louis de Germanie ; le roi germain prête serment dans une langue qui était le français d’alors, tandis que le roi français jure en allemand du même temps. Ni l'un ni l’autre de ces deux serments ne seraient maintenant compréhensibles, si ce n’est pour les savants des deux pays. (Voir' dans Auguste Brâchet, Grammaire historique , page 36, le texte des deux serments). Le changement a même été si rapide en Allemagne que le poème’ épique appelé les Nïebelunqen-Lied , jddis si populaire et datant seulement de sept siècles, ne peut’ être compris et apprécié que par les érudits. En Italie, les ouvrages qui précèdent Dante Alighieri et la divine comédie éprouvent le même sort. Et cependant on n’en peut douter, les
preuves sont là, sous les yeux : le français moderne, l’italien d’aujourd’hui, chaque idiome qu’on parle en Europe est le descendant direct de l’ancien langage, dans la même patrie.
Cette histoire des littératures aujourd’hui régnan» tes n’est-elle pas celle des espèces actuelles? Issue de la même tige, dans le même pays, chacune des langues a varié, comme ont fait les espèces. Elles ont leurs fossiles dans les littératures mortes, se reliant sans interruption l’une à l’autre ; les siècles sont pour elles leurs couches géologiques ; et les contrées où elles ont fleuri, leurs stations particulières. Les espèces ont leurs variétés; les langues ont leurs dialectes. De même que les variétés sont les rejetons d’une commune souche modifiés par des causes extérieures ou physiologiques; de même les dialectes, nés d’une langue mère, doivent leurs dissemblances au climat ainsi qu’aux mœurs des hommes qui les parlent.