‹ Le DarwinismeChapitre 18 sur 42 · LANGUES · texte numérisé non relu

LANGUES

I. Relations des peuples entre eux. — Les relations commerciales, industrielles, politiques et littéraires

que les peuples ont entre eux sont une source continue de variations et de sélection. Entraînés dans le tourbillon d’une vie occupée, nous ne nous apercevons pas de ces graduels changements, parce que avec nous et autour de nous, tout a changé à l’unisson. C’est le contraste seul qui appelle l’attention sur les modifications survenues : or, ici, le contraste fait défaut. Mais supposez un instant qu'une partie de la nation s’isole tandis que l’autre continuera à se mêler aux autres peuples ; qu?arrivera-t-il ? Au bout d’un certain nombre d’années, ce groupe isolé, soumis uniquement aux variations produites par les condisions internes, aura conservé le langage national avec assez de pureté. Au contraire, les autres citoyens, grâce à leur contact incessant avec les étrangers, parleront une langue dont les mots et les tours au ront subi les plus profondes modifications. Remettez ensuite les deux groupes en présence; dans leur étonnement, il faudra le témoignage irrécusable de leurs yeux et de leur mémoire pour que ces frères, un instant séparés, reconnaissent en eux-mêmes les deux parties d’un même tout, les deux moitiés de la même nation.

Une colonie norwégienne qui s’était établie en Islande, au quatorzième siècle, resta indépendante et presque isolée pendant quatre cents ans. Le gothique que parlaient les colons se modifia sans doute, mais bien moins que celui de la mère patrie. Celle-ci, par suite de ses nombreux rapports avec l’Europe, s’était

créé line langue si différente que plus tard les Norwégiens regardèrent l’idiome islandais comme le gothique pur.

Une colonie allemande établie en Pensylvanie eut ses communications interrompues avec l'Europe durant un quart de siècle à cause des guerres de la Révolution française, de 1793 à 1815. Ge court isolement eut cependant un résultat si marqué qu’après la paix le prince de Saxe-Weimar, voyageant dans la Pensylvanie, trouva les paysaims parlant comme on l’avait fait en Allemagne, le siècle précédent. Le dialecte qu’ils employaient était tombé en désuétude dans la mère patrie.

Aujourd’hui même, dans le Canada, cette colonie française depuis longtemps séparée de la métropole, la langue qu’on parle tient beaucoup plus de celle du dix-huitième siècle qne de la nôtre.

II. Progrès des sciences et des arts.. — Les progrès que font les arts, les sciences, l’industrie,, sont une cause permanente de variations et de sélection. On pourrait dresser un compte exact des expressions nouvelles introduites par l’invention de l’imprimerie, par celle de la vapeur, et pai^llusage des chemins de fer. L’application à l’industrie des découvertes faites en physique et en chimie a enrichi la langue d’un grand nombre de mots et de métaphores. Mais ce qu’on oublie, ou plutôt ce qu’on ne voit pas avec la même évidence, c’est l'influence que les néologismes

ont eue comme pouvoir sélectif à l’égard des anciennes locutions. Celles-ci, par degrés, ont eu leur acception restreinte; plusieurs sont tombées en désuétude parce qu’elles ne répondaient plus aux exigences de la vie contemporaine. Toutefois ce n’est p3s sans lutte ni tout d’un coup qu’elles disparaissent : l’agonie, en général, est assez longue ; et quand elles s’éteignent, personne ne s’en aperçoit parce que, insensiblement, on s’est habitué à se passer d’elles. Il faut souvent plus d’un siècle avant qu’un linguiste érudit en signale l’extinction et en fasse l'oraison funèbre.

Un curieux exemple de la sélection qu’exerce le progrès des sciences est celui qui nous est donné par une métaphore du seizième siècle. Le puëte Hardy disait très-élégamment aux yeux de ses contemporains : « Sa prière fendrait l’estomac d’une roche. » La découverte de la circulation du sang a ruiné cette métaphore pour lui substituer la seule exacte : « le cœur d’une roche ». Le jour où l’on a reconnu que le cœur était le centre de la vie circulatoire et le point où se répercutait physiquement l’impression des sentiments, ce jour-là, l’estomac a été dépossédé au profit du cœur : la physiologie avait fait une sélection !

Un second exemple non moins intéressant est celui que nous offre le mot chandelle. Il y a trois cents ans à peine, alors que les sciences n’existaient pas et que la pauvreté publique imposait à chacun la

nécessité des moindres dépenses domestiques, c'était à l’humble suif, simplement fondu, qu’on demandait le meilleur mode d’éclairage. La chandelle était l’alpha et l’oméga de la lumière artificielle. Aussi fournissait -elle au peuple ses proverbes les plus expressifs : « Se brûler à la chandelle ; » Le jeu n’en vaut pas la chandelle », et à la langue littéraire de nobles comparaisons : « Ses yeux étincelaient tout ainsi que chandelles. » (Ronsard.) Au milieu du dixhuitième siècle, cette expression n’excitait pas encore le rire; elle avait conservé un reste de majesté : « On dit des yeux fort vifs et brillants qu’ils brillent comme chandelles. » ( Dictionnaire de Trévoux de MAS.) Les gens lettrés disaient, en forme sentencieuse : « Cette femme est belle à la chandelle, mais le jour gâte tout. » La découverte des gaz et de la lumière électrique avait déjà fait une incurable blessure à la chandelle métaphorique, lorsque dans ces dernières années la chimie est venue porter au mot un coup qui sera mortel. L’invention de l’acide stéarique, qu’on extrait du suif lui-même, et son application à l’éclairage sous l’appellation commerciale de bougie stéarique enseveliront dans l’oubli le nom de chandelle : avant un siècle ce substantif sera devenu fossile. C’est dans les lexiques spéciaux, musées archéologiques des langues, qu’il faudra chercher le mot et sa définition, seules reliques d’une popularité évanouie.

« Les nombreux mots, dit sir Charles Lyell, les expressions, les phrases qui sont inventées par les

hommes de tout âge et de tontes classes, par les enfants, les écoliers, les militaires, les marins, les jurisconsnltes, les hommes de science ou les littérateurs, ne sont pas tous d’égale durée : il y en a beaucoup d’éphémères. Mais si l’on pouvait les recueillir tous et en garder la mémoire, leur nombre en un siècle ou deux serait comparable à celui que contient le vocabulaire complet et permanent du langage. Puisque la mémoire de l’homme n’a qu’une puissance limitée, il faut qu’il y ait aussi une limite à l’accroissement indéfini du vocabulaire et à la multiplication des termes-, il faut donc qu’il y ait une disparition d’anciens mots à peu près proportionnelle à la mise en circulation des nouveaux. Parfois le nouveau mot, la nouvelle phrase, la modification supplantera entièrement ce qui l’a précédée ; d’autres fois, au contraire, les deux termes fleuriront simultanément; l’usage du plus ancien sera simplement plus restreint. »

Iïr. Faits politiques, littérales. — Les causes de sélection les plus puissantes sont de l’ordre politique ou littéraire. La conquête d’un pays, par exemple, a pour résultat certain d’altérer dans une mesure plus ou moins forte la langue des vaincus. Dans la Grande-Bretagne, l’introduction du français, importé par Guillaume le Conquérant, modifia profondément l’anglo-saxon. 'C’est de cette alliance hybride qu'est né, en partie, l’anglais moderne.

La Gaule, subjugée .par César, a perdu son idiome; ou, ce qui en est resté a peu de valeur dans l’ensemble. Mais le latin, sous un nouveau climat et dans des bouches barbares, a subi une transformation radicale; ou, pour mieux dire, du croisement des deux idiomes comme des deux races est issue une race nouvelle ainsi qu’une nouvelle langue. Toutes les deux ont eu leurs destinées.

Aux premiers temps de la monarchie française, deux dialectes principaux partageaient la France, la langue d’oc et la langue d’oi/ (prononcez oui). La prépondérance politique du Nord assura le triomphe de la langue d’oi/.

La domination des Espagnols en Amérique y a implanté le castillan au détriment des langues indigènes. A une époque plus récente, la traduction de la Bible par Luther donna la supériorité en Allemagne au dialecte saxon sur les nombreux dialectes en présence. Toutes ces langues devenues maîtresses par sélection politique ont subi les lois ordinaires de la variation. Le génie littéraire se place au premier rang comme cause de sélection, surtout à l’égard d’un même pays. Dante, par son poëme de la Divine comédie , a consacré le toscan et lui a donné la victoire sur tous ses rivaux. Le XVIIe siècle a été pour la France l’ère par excellence de la sélection. Les chefs-d’œuvre littéraires de cette époque, par la vigueur des idées et la splendeur du style, ont banni ou frappé à mort une multitude d’expressions et de

figures léguées par les âges précédents. Telle, en histoire naturelle, une race vigoureuse expulse ou extermine de plus faibles concurrents.

Si les belles-lettres n’avaient que la simple influence due à leur charme et à leur utilité, leur empire s’étendrait lentement et peut-être ne franchirait- il pas un cercle assez restreint. Il est petit le nombre des gens instruits en regard de la foule des ignorants ! Mais qu’un gouvernement centralisateur impose à chaque citoyen l’obligation d'apprendre la langue consacrée par le génie, à l’instant la sélection agit avec une puissance incomparable. Pas un dialecte, fût-il confiné dans le village le plus obscur, n’échappera à la destruction. Tous périront comme ont péri tant d’espèces animales. Heureux encore si, nouveaux fossiles, ils laissent à la postérité des traces de leur passage !

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