CHAPITRE III
l’espèce HUMAINE.
L’ensemble des animaux qu’on appelle hommes présente trois groupes principaux : 1° le: groupe blanc ou caucasique; 2° le groupe olivâtre ou asiatique; 3° le groupe noir ou africain, Lesquels se subdivisent eux-mêmes en groupes secondaires. Ces groupes sont-ils des races, on sont-ils des espèces? Doit-on dire espèce humaine ou le (jenre humain ? Si les grou-
pes sont les diverses races d’une même espèce , il s’ensuit que l'espèce humaine a pour origine un seul couple de parents. Les partisans de cette doctrine se nomment, pour ce motif, monogénistes (des mots grecs monos, unique, genos origine). Si les groupes sont des espèces distinctes d’un même genre, chaque espèce descendra d’un couple distinct; le genre humain aura donc plusieurs souches : d’où le nom de polygénistes (des mots grecs polys, plusieurs, genos, origine) donné aux partisans de cette dernière doctrine.
La méthode à suivre s’impose d’elle-même. Si les groupes d’êtres humains sont des races , il faut prouver que :
1° Morphologiquement , la nature et l’étendue des variations dans les races humaines sont analogues à celles qu’on voit dans les races d’animaux domestiques ou sauvages; qu’elles ne les dépassent pas, et qu’elles s’expliquent également par l’action du milieu, par l’hérédité et par la sélection.
2° Enfin et surtout que : physiologiquement, la fécondité des croisements est facile, continue, avec phénomènes d’atavisme. Tels sont, en effet, les caractères distinctifs des races.
§ 1. Morphologie.
La nature des variations chez les races humaines est la même que dans les races domestiques; l’éten-
due n’en est pas plus grande ; elle est même inférieure à celle qu’on remarque chez des animaux, reconnus comme appartenant à la même race parles» défenseurs les plus ardents de la fixité des espèces^
I. La peaü. — Considérée au microscope, la peau* se divise en trois parties distinctes : 1° la coudre superficielle ou épiderme; 2° le réseau muqueux de Malpighi, ainsi nommé parce qu’il a été découvert parle grand anatomiste italien Malpighi; 3° la couche7" profonde ou derme. La structure et la composition^ de la peau est la même, chez tous les hommes, noirs; ou blancs.
A. Coloration. — Dans le réseau de Malpighi on aperçoit. appliquée sur le derme, une première zone de cellules pleines et gonflées ; puis au-dessus , unedeuxième zone de cellules un peu aplaties ; enfin,, srl’épiderme, une troisième zone de cellules aplaties Ces cellules sont remplies d’un liquide jaune palechez les blancs, noir foncé chez les nègres. Ce liquide, susceptible de colorations diverses, s’appelle pigment, du mot latin pigmentum , matière colorante.
Chez l’homme on trouve, au point de vue de Lï coloration, trois types fondamentaux : le blanc, h ' jaune, le noir.
Ces trois types se trouvent également chez plusieurs espèces d'animaux. L’espèce galline, entre: autres, renferme : 1° des races blanches (poules cau choises); 2° des races jaunes (poules cochinchW
noises) ; 3° des races nègres (à la Martinique, au Japon, à Java, en Suisse).
La couleur de la peau est indépendante de la couleur des plumes. La poule aux plumes soyeuses et blanches du Japon a la peau noire , tandis que chez les poules nègres de la Martinique et de Java le plumage est souvent noir. Chez plusieurs poules nègres, le mélanisme (mot grec qui signifie couleur noire) est bien plus profond que chez l’homme nègre.
La peau noire se trouve souvent aussi chez les caniches, chez les chevaux, d’après le témoignage des éleveurs. Tous ces animaux appartiennent respectivement à une même espèce : ils ne forment que des races.
La coloration jaune pâle, particulière aux blancs, n’est même pas uniforme par tout le corps. Certaines parties sont fortement colorées, par exemple l’auréole du mamelon ; celle-ci est souvent noire chez les femmes grosses ou qui allaitent.
La coloration rouge cuivrée , chez les Indiens d’Amérique, semble le résultat d’un mélange. D’ailleurs la coloration rouge se trouve encore en Afrique, en Chine, en Abyssinie, et même à Naples.
L’amiral Fitz-Roy a vu apparaître la coloration rouge chez les enfants nés du croisement d’un Nouveau-Zélandais avec un Anglo-Saxon.
La coloration noire n’est point l’apanage exclusif des nègres africains ; elle se trouve chez des races très-différentes. 11 y a desjlindous (Asie) et des Abys-
sins (Afrique) qui sont plus noirs que certains nègres rencontrés par Livingstone au cœur de l’Afrique. D’après M. Simonot, la rive droite du Sénégal est habitée par des Maures entièrement noirs; or le type maure est très-différent du type nègre.
La coloration du liquide pigmentaire dépend, comme toutes les sécrétions, de diverses causes, soit extérieures, soit intérieures. Nous avons vu que l’auréole du mamelon féminin devenait souvent noire pendant la grossesse ou la lactation. Les femmes blondes, durant les chaleurs de l’été, se couvrent souvent de taches de rousseur, c’est-àr-dire que le pigment des cellules se colore en jaune sous l’action solaire. On sait combien le grand air et le soleil agissent énergiquement sur la peau des travailleurs champêtres ; on rencontre chez eux des colorations qui varient du rouge au brun noir. Enfin l'introduction de substances chimiques dans l'économie (l’azotate d’argent, par exemple) peut amener la coloration noire de la peau par suite de l’action exercée sur le pigment des cellules.
D’après Isidore Geoffroy, quelques oiseaux granivores, notamment le bouvreuil, sont sujets à devenir noirs lorsqu'on les soumet à l’usage habituel d’une nourriture abondante et excitante, surtout du phènevis.
Les taches nœvus, vulgairement appelées envies / sont des altérations du pigment par suite de causes inconnues. Elles peuvent être d’un bleu foncé aussi bien que rouges.
Lorsque le pigment diminue ou même est absent, on a Y albinisme : la peau est blanche, les cheveux et les poils sont blancs, etc. L’albinisme se rencontre chez toutes les races humaines, chez la plupart des animaux, mammifères, poissons. Avant que la science eût reconnu dans l’albinisme une simple modification pigmentaire, les albinos étaient rangés en espèces distinctes.
On trouvera dans le célèbre ouvrage d’Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire des Anomalies , tome Ier, page 297, les exemples les plus nombreux et les plus variés d’albinisme. En voici quelques-uns : singes, chauves-souris, taupes, ratons -laveurs, belettes, fouines, loutres, castors, antilopes, cerfs, éléphants, etc.; gobe mouche, merle!!, grive, martin, alouette, bouvreuil, pinson, moineau, linotte, pie, etc...: cyprins dorés de Chine; même chez quelques mollusques* olives (gastéropode buccinoïde) !
En résumé : 1° Les trois groupes blanc, jaune, noir se trouvent également chez les races animales appartenant à une même espèce ;
2° Une coloration se trouve indifféremment chez les peuples les plus divers (Nègres, Maures, Hindous, Abyssins, Peaux-rouges, Africains, Chinois, Napolitains, métis polynésiens, etc.);
3° La coloration pigmentaire peut varier sous l’action du soleil, des substances chimiques, d’étals pathologiques ; enfin l’albinisme est commun aux mammifères, aux oiseaux, aux poissons.
Donc la coloration de la peau ne peut pas être admise comme distinctif d’espèces.
B. Cheveux et poils. — Dans l’espèce canine, les variations pileuses s’étendent depuis l’abondante toison des chiens de Poméranie, des chiens des Pyrénées et des chiens -moutons jusqu’à la peau presque nue des chiens turcs et à la peau entièrement nue de certaines races au Pérou, au Paraguay, dans le golfe du Mexique, dans la Guinée.
De même chez les chevaux : la race cosaque est très-velue, tandis qu’à l’intérieur de l’Afrique il existe des chevaux dénués entièrement de poils.
De même chez les boeufs : en Amérique, on trouve tous les intermédiaires entre la toison la plus abondante (bœufs des hauts plateaux des Cordillères) 'et la peau presque nue des Pélonès , ou même la peau entièrement nue des Calongos , au Paraguay. Tous les bœufs américains descendent des bœufs européens importés par les Espagnols.
Quelles que soient les variations pileuses qu’on observe chez les groupes humains, jamais elles n’ont atteint, à beaucoup près, celles qu’on voit chez les animaux de la même espèce. De même que parmi les Européens on voit un grand nombre d’individus aux poils rares, de même on rencontre des Indiens à moustaches espagnoles (A. de Humboldt). La quantité peut différer , mais jamais les poils ne sont absents; certaines parties du corps en sont toujours pourvues.
C. Tissu adipeux. — Il existe au-dessous de la peau un tissu composé de cellules où s’amasse la graisse, c’est le tissu adipeux (du mot latin adeps , graisse). Lorsque la couche de graisse est très-épaisse, elle prend le nom de lard, chez le cochon, par exemple. Le tissu adipeux est sujet à de grandes variations au point de vue de la quantité. Tout le monde a pu voir, dans nos expositions publiques, jusqu’à quel degré d’obésité les races ovine, porcine et bovine peuvent atteindre.
Quelle que soit l’obésité des femmes dans l'Océanie et dans les harems de l’Orient, jamais elle n’atteint la proportion qu’,on voit chez le bœuf durham, les porcs du Yorkshire et du New-Leicester.
Pallas, le célèbre voyageur et naturaliste berlinois, a rencontré chez les hordes à moitié sauvages de l’Asie centrale une race de moutons dont la queue disparue est réduite à un petit coccyx. Cette race présente à gauche et à droite, sur les deux fesses, deux masses graisseuses hémisphériques pesant 15 et 20 kilogrammes. Lorsque les Russes emmènent, pour les élever, ces moutons dans une autre contrée, les masses graisseuses disparaissent. C’est donc bien un effet du milieu.
Chez les Hottentots, les femmes ont les fesses trèsgrossies par des amas graisseux. Le phénomène est appelé stéatopygie (des mots grecs stéar, stêalos , graisse, et pygê, fesse). Il est du probablement au climat et aux habitudes ; car les femmes des Boërs,
colons hollandais purs de tout croisement avec les Hottentots, ont une tendance prononcée à la stéatopygie. Mais il s’en faut beaucoup que ces amas de graisse atteignent les 15 ou 20 kilogrammes qu’on remarque chez les moutons sibériens. Il n’y a rien dans ce phénomène qui puisse autoriser la croyance à une espèce distincte.
IL L& Squelette. — La comparaison du squelette entre animaux de même espèce montre de plus grandes variations qu’entre individus de groupes humains.
1° Vertèbres. Dans certaines races porcines, l’écart (en nombre) des vertèbres dorsales peut s’étendre de 44 à 54. Chez d’autres animaux on a trouvé quelques vertèbres dorsales et quelques côtes en plus.
Sauf quelques cas isolés d’une vertèbre cervicale en supplément, on n’a jamais constaté de semblables variations chez les groupes humains.
2° Tête. A raison de l’importance des organes renfermés dans la tête, il semblerait que celle-ci dût le moins varier. Blumenbach fait observer avec raison qu’entre une tête de Blanc et une tête de Nègre la différence est bien moins grande que :
A. Entre une tête de sanglier et une tête de cochon ;
B. Entre deux têtes de chèvres, dont le chanfrein est tantôt convexe, tantôt concave ;