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DE LA PLACE DE L’HOMME DANS LA NATURE

Quelle est la place de l’Homme dans la Nature? Si, comparé aux autres animaux, l’homme naît par des procédés différents; si ses organes sont différents; si les fonctions de nutrition, de reproduction, etc., sont différentes, il est évident que l’Homme sera distinct des animaux inférieurs et devra former un règne nouveau, le Règne humain. Mais s’il en est autrement, l’Homme ne pourra pas être distrait du règne animal ; il appartiendra à l’échelle animale commune. La seule chose qui incombera à la science sera de définir l’échelon où il devra être placé.

La réponse à la première question a été résolue dans les cinquante dernières années avec une évidence irrésistible. L’homme naît d’un œuf, ainsi que le chien, le merlan, l’escargot; ses organes de nutritions sont les mêmes que ceux des mammifères supérieurs, chat, loup, cochon, etc. L’homme ayant donc mêmes trudure, mêmes fondions organiques , appartient à la série animale.

Voilà le premier point établi ; reste le second. Quelle est sa place dans la série? Doit-il être rangé dans le même Ordre que les singes ou former un Ordre séparé? L’immortel Suédois, Linné, « ce grand législateur de la zoologie méthodique », ainsi que l’appelle Huxley, avait rangé l’homme et les singes dans le même Ordre, auquel il avait donné le nom de Primates. Mais les préjugés de toute nature, l'ignorance, la superstition et leur inséparable compagne, la stupidité orgueilleuse, s’irritèrent et crièrent à la profanation. Des naturalistes complaisants se mirent à l’œuvre; Blumenbach déclara que l’homme avait, deux mains et deux pieds, mais que le singe avait quatre mains et pas de pieds; en conséquence, il décréta que l’homme formerait un Ordre distinct, celui des Bimanes ; et que les singes en formeraient un autre y celui des Quadrumanes.- Cuvier* en bon théologien, propagea la distinction ingénieuse de Blumenhach ; et voilà comment tous les livres de zoologie enseignent que l'homme; bimane, 1 est séparé par un abîme du singe, animal 'quadrumane*

Est-ce que vraiment; les deux> membres inférieurs du singe .seraient des mains et non des pieds ?... Isidore Geoffroy osa dire tout haut-ce -que bien des naturalistes murmuraient tout bas ; « Non, le singe n’est pas quadrumane ; ces deux prétendues- mains sont de véritables pieds. » Mais, effrayé de son audace, il conclut* par des considérations morales, que l’homme devait former un règne à part, le Règne humain : l’or-

gueil des Bimanes était sauvé ! Huxley, l’un des plus illustres savants de l’Angleterre contemporaine, eut moins de respect pour les préjugés courants ; il publia son fameux livre : La place de l'Homme dans la Nature, où, traitant le sujet en zoologiste, il démontra que les singes avaient deux pieds et deux mains. Il conclut que rien n’autorisait, en zoologie, à séparer l’Homme de l’Ordre des Primates.

Huxley divise l’Ordre des Primates en sept familles. La première comprend l’Homme seul. La deuxième, celle des Catarrhiniens (narines ouvertes sous le nez), comprend les singes anthropomorphes ou anthropoïdes (à forme d'homme) > lesquels sont'le gorille, le chimpanzé, l’orang-outang tet le 'gibbon, Les autres singes, ou singes inférieurs, sont répartis dans les cinq autres familles.

§ 1. Phase embryonnaire.

Baër, en étudiant les embryons des animaux, est arrivé à une classification identique à celle de Cuvier, relativement aux divisions principales. Il a 'montré que, dans la phase embryonnaire, les ressemblances entre les divers embryons d’un même embranchement cessent d’autant plus promptement que les adultes doivent appartenir à des groupes plus éloignés; que les ressemblances, au contraire, se continuent d’autant plus longtemps que les 'adultes doivent appartenir à des groupes plus voisins. On a

donc là un critérium sûr pour juger si les espèces sont plus ou moins rapprochées.

Quand on compare les différentes phases d’évolution que subissent l’embryon du chien et l’embryon de l’homme, on constate qu’il y a ressemblance pendant un certain temps ; puis se manifestent les dissemblances relativement à la membrane vitelline et à l’allantoïde. Donc l’homme et le chien adultes appartiendront à deux groupes distincts.

Mais si l’on compare les évolutions de l’embryon de l’homme et celles de l’embryon du singe, il y a ressemblance continue ; chez tous deux la membrane vitelline est sphéroïdale , et le placenta discoïde : faits d’une importance capitale. Donc l 'homme et le singe adultes appartiendront au même groupe.

§ 2. Rapports anatomiques entre l’homme et les singes.

L’homme et les singes sont nés ; ils sont adultes. Le problème de classification zoologique se pose ainsi :

1° Les différences anatomiques entre l'homme et les singes sont-elles des différences d’Ordre ou des différences d'un degré moins élevé?

2° Ces différences, quelles qu’elles soient entre l’homme et les anthropoïdes, sont-eiles plus ou moins grandes que celles qui existent entre les anthropoïdes et les autres singes?

I. Colonne vertébrale, bras, jambe, main, pied (longueur). — Si l’on compare le squelette de l’homme et celui du gorille, une différence remarquable tout d’abord frappe les yeux : le crâne du gorille est plus petit, le thorax est plus large, les membres inférieurs sont plus petits, et les mem' res supérieurs sont plus longs que ceux de l’homme.

Si l’on compare, au point de vue de la longueur, chez l’homme et les singes supérieurs, la colonne vertébrale, le bras, la jambe, la main et le pied, on reconnaît que les différences proportionnelles pour ces parties du corps sont moins grandes entre l’homme et le gorille qu’entre le gorille et d’autres anthropoïdes, le gibbon surtout. Elles ne sauraient donc justifier le classement, en ordres distincts, de l’homme et des singes.

II. Colonne vertébrale, côtes, bassin (composition et aspect). — 1° Colonne vertébrale. Chez l’homme, la colonne vertébrale, considérée dans son ensemble, forme une élégante courbure sigmoïde (en forme d’s).

Le squelette étant vu de face, la colonne est convexe dans la région du cou, concave au dos; puis, convexe dans la région des reins ou lombes, elle redevient concave dans la région sacrée.

Chez le gorille, les courbures sont un peu moin's marquées , voilà tout.

D’autre part, chez les jeunes orangs, la colonne

vertébrale est droite ou même concave (vue de face), dans la région lombaire.

Donc la; différence sur ce point, entre l’homme et le gorille, est moins grande qu’entre le gorille et d’autres anthropoïdes.

2° Côtes. — La colonne vertébrale, chez l’homme, comprend sept vertèbres au cou ou vertèbres cervicales; douze vertèbres dorsales, auxquelles s’insèrent les côtes; cinq vertèbres lombaires* qui n’ont point de côtes* Vient ensuite l’os sacrum constitué par cinq vertèbres réunies ; enfin trois ou quatre petits os plus ou moins mobiles constituent le coccyx ou queue rudimentaire.

Chez le gorille la division de la colonne vertébrale est la même ; le nombre des vertèbres dorsales et lombaires est .également de dix-sept. Seulement le gorille ayant une paire de côtes en plus, il s’ensuit que le nombre des vertèbres dorsales devient treize, et que celui des lombaires s’abaisse à quatre. Cela est sans importance, car les vertèbres dorsales ne se distinguent jdes lombaires que par la présence ou l’absence des côtes. Au reste, on a souvent constaté, chez les hommes, des cas de treize paires de côtes (Gamper, Fallope, Tyson). D’autre part, un squelette d’orang,! au musée du Collège royal des chirurgiens à Londres, a douze vertèbres dorsales et cinq lombaires; comme l’homme. Cuvier note le même nombre chez un gibbon.

5° Bassin. — Le pelvis ou bassin, chez l'homme,

s’épanouit de la manière la plus commode pour soutenir les viscères dans la station verticale habituelle. Le pelvis du gorille, sous ce rapport, diffère considérablement de celui de l’homme rimais il est supérieur au pelvis du gibbon beaucoup! plus que le bassin humain ne l’emporte sur lui. Or celui du gibbon- est lui-même supérieur au pelvis des singes appartenant aux autres familles. Donc le pelvis de l’homme diffère moins de celui du gorille que le gorille, sur ce point, ne diffère du gibbon et des singes inférieurs.

1II.-Cra.ke. — La capacité du crâne se mesure ien le remplissant d’eau, puisa en pesant celte eau. Le plus petit crâne humain observé contenait un poids de 1015 grammes d’eau. D’un autre côté, le plus vaste crâne de gorille qui ait été mesuré contenait 550 grammes d’eau. En chiffres ronds, la capacité crânienne de l’homme le plus inférieur est le double de celle du gorille le plus élevé.

Mais si l’on compare la capacité crânienne du gorille avec celle des autres singes, on trouve que -la capacité de quelques-uns des singes inférieurs descend au-dessGus de celle des singes les plus élevés autant que celle du gorille s’éloigne de celle de l’homme. Cari Vogt a donné un tableau très-complet des capacités crâniennes de cinquante singes anthropoïdes ; le maximum lui fut fourni par un vieux gorille, 500 grammes ; le ! minimum par1 un jeune •orang, 280 grammes. D’autre part, en étudiant les

microcéphales (enfants idiots), Yogt a trouvé comme maximum 622 grammes, et comme minimum 460 grammes. Or les microcéphales sont des hommes ; la série des capacités crâniennes est donc complète.

En conséquence, au point de vue si important de la capacité crânienne, les différences qui existent entre l’homme et le gorille n’autorisent pas à séparer l’homme de l’Ordre des Primates.

IY. Dents. — Les dents du gorille ressemblent étroitement à celles de l’homme, quant au nombre, au genre et à la disposition générale de leur couronne ; mais elles montrent des différences marquées à des points de vue secondaires tels que leurs formes relatives (longueur démesurée des canines), le nombre de leurs saillies et l’ordre de leur évolution.

Mais, quelques différences que puisse offrir la denture du gorille comparée à celle de l’homme, ces différences sont bien moins étendues que celles qu’on peut constater entre la denture du gorille et celle du cynocéphale, du cébien et des autres singes inférieurs.

V. Main et pied (composition et parallèle). — Comme ce point est celui sur lequel on s’est appuyé pour soutenir que le singe n'a que des mains et point de pieds, il est nécessaire qu’on marque nettement ce qui distingue la main du pied.

1° Os. La main de l’homme se compose de trois

parties distinctes : le carpe, vulgairement nommé poignet; le métacarpe ; les phalanges.

Le carpe comprend deux rangées d’os qui ont chacune quatre os. Le métacarpe comprend les cinq os longs de la paume de la main. Ces cinq os se terminent chacun par trois phalanges, excepté l’os du pouce qui en a deux seulement, la phalange moyenne manquant.

Le pied de l’homme se compose de trois parties distinctes : le tarse ou cou-de-pied ; le métatarse ; les phalanges.

Le tarse comprend deux rangées d’os; la première a deux os appelés l'astragale et le calcanéun, et la seconde, cinq. Le métatarse a cinq os ; les phalanges de chaque orteil sont au nombre de trois, excepté le gros orteil qui manque de phalange moyenne.

Première différence entre la main et le pied : Le nombre des os est de huit pour le carpe, et de sept seulement dans le tarse.

Deuxième différence : Les rangées ne sont pas disposées de la même façon; l’astragale et le calcanéum diffèrent radicalement de leurs homologues du carpe.

2° Muscles. Pour fermer le poing, il faut le concours de muscles appelés fléchisseurs; pour ouvrir la m;iin et roidir les doigts, il faut des muscles nommés extenseurs. Tous ces muscles, fléchisseurs ou extenseurs, sont appelés muscles longs parce que, fixés par leur partie charnue aux os du bras, ils se terminent en tendons ou cordes arrondies qui pas-

sent dans la main et s’attachent aux os qu'ils doivent mouvoir.

Dans le pied, on trouve également des muscles fléchisseurs et des muscles extenseurs; mais l’un des fléchisseurs principaux est court; et l’un des extenseurs est court , c’est-à-dire que leurs parties charnues, au lieu d’être fixées dans la jambe (qui répond au bras), le sont sur le dos et la plante du pied, régions qui répondent au dos et à la paume de la main. C’est donc une importante différence de forme et de position.

En outre, lorsqu’ils sont en action, ils ne sont pas distincts à la façon des fléchisseurs de la paume de la main, mais ils s’unissent et se mêlent d’une. singulière façon.

Mais le caractère distinctif absolu des muscles, du pied est l’existence du long péronier, muscle qui n’a pas de correspondant dans les muscles de la main.

En résumé, le pied de l’homme se distingue de la main par les différences anatomiques suivantes :

1° Par la disposition et le nombre des os du tarse;

2° Par la présence d’un court fléchisseur et d’un court extenseur des appendices. digitaux. du pied;

5° Par l’existence du muscle appelé long péronier.

En disséquant le membre antérieur d’un gorille, on le trouve composé des. mêmes os, des mêmes muscles que le membre antérieur de l’homme, et rangés dans la même disposition : C'est donc bien une main !

Eh disséquant le membre postérieur d’un gorille, on trouve un tarse composé des mêmes os que le tarse de l’homme, même nombre, même disposition, même forme. Quant auxi muscles, il y a un court fléchisseur, un court extenseur et un long 'péronier , agissant exactement' comme, les muscles du pied de l’homme : C'est donc bien un pied!

Le pouce de la* main de l’homme est très-mobile; il peut s’opposer aux extrémités des autres doigts : on l’appelle donc opposable. Le gros orteil n’a pas celte mobilité ; cela tient surtout à nos habitudes civilisées qui nous font enfermer et comprimer' nos pieds, dès l’enfance, dans des chaussures Chez les peuplades non civilisées et qui marchent nu-pieds, le gros orteil conserve une grande mobilité et une sorte d’opposabilité. Les bateliers chinois peuvent s’en servir pour ramer; lés ouvriers du Bengale pour tisser, les résiniers des Lândes pour arracher l’écorce de l'arbre à résine, saisir l'instrument 'qui sert à entailler, remuer en tous sens et enfin ramasser les plus -petits' objets. M:- Broca a cité le cas d’un homme -qui se servait de son pied ‘comme d’une véritable main, et de son orteil comme d’un pouce. -Il croiLmême se rappeler que cet homme pouvait,* par ce procédé, enfiler des aiguilles.

Le pied du gorille a un gros orteil i mobile, avec lequel il peut prendre et saisir mieux que ne font les résiniers des Landes- ou l’homme de'M. Broca; mais ce gros orfceil appartient à 1 un- vraf pied, & un pied composé defc mêmes parties fondamentales que le

pied de l’homme. En vérité, il est incroyable qu’on ait fondé une distinction d’Ordre sur la mobilité plus ou moins grande d’un orteil. Pour être logique, il eût fallu créer un règne spécial pour les hommes sexdigitaires. Un doigt de plus à chaque main, voilà une différence autrement caractéristique!

VI. Cerveau. — La comparaison, pour le cerveau, a lieu sur deux points : la conformation et le poids.

1° La conformation. Le cerveau du chimpanzé est conformé comme celui de l’homme. Il renferme le lobe postérieur, Yergot de Morand ou petit hippocampe, et la corne d’Ammon, dont quelques naturalistes avaient à tort nié l’existence chez le singe.

Quant aux circonvolutions, les cerveaux des singes s’échelonnent depuis le cerveau lisse du marmouset ou ouistiti jusqu’à ceux de l’orang et du chimpanzé, qui sont fort peu au dessous de celui de l’homme. Aussitôt que se montrent les principales circonvolutions, elles se dessinent sur le modèle des sillons correspondants de l’homme : concordance très-remarquable. Cari Vogt a noté une grande ressemblance entre les hémisphères cérébraux presque lisses du cerveau humain à vingt mois et les hémisphères lisses des petits ouistitis.

2° Le poids. En parlant de la capacité crânienne, nous avons dit combien le cerveau de l’homme l'emporte en poids sur celui du gorille. Cette différence cérébrale entre l’homme et le singe est valable pour la

distinction en genre : la distinction de famille repose principalement sur la denture, le bassin et les membres inférieurs.

VU. — Conclusion. En définitive, les différences anatomiques qui séparent l’homme du gorille et du chimpanzé ne sont pas aussi considérables que celles qui séparent le gorille et le chimpanzé des singes inférieurs. Or, entre les singes anthropoïdes et les autres singes, on n’admet que des différences de famille; il n’y a donc pas une seule raison anatomique pour que l’homme soit placé dans un Ordre distinct. L'Homme appartient donc à l'Ordre des Primates.

§ 5. Facultés animiques.

« La Science a accompli sa fonction quand elle a constaté et énoncé la vérité », dit excellemment Huxley. Mais voici, de tous côtés, des cris qui s’élèvent: — « Nous sommes hommes et femmes et non point seulement une espèce de singes, avec une jambe un peu plus longue, un pied plus compacte et un cerveau plus volumineux que vos brutes de chimpanzés et de gorilles. La faculté de connaître, la conscience du bien et du mal, la tendresse pleine de compassion des affections humaines, nous élèvent au-dessus de toute réelle i.itimité avec les bêtes, si voisines qu’elles semblent de nous. » A ces objections, qui partent d’un bon naturtl, Huxley répond : « Mais ce n’est pas moi qui fais re-

poser la- dignité de l’homme sur ‘son gros orteil, ou qui insinue, que nous sommes perdus si le singe possède un petit hippocampe ! » Non, la dignité ne repose pas sur des différences anatomiques; sur ce point, aucune ligne de (démarcation ne peut être tracée entre le singe anthropoïde et l’homme. Bien plus ! « Toute tentative en vue d'établir une distinction psychique est légalement futile ; car les facultés les plus élevées du sentiment, et de l’intelligence commencent à germer dans les formes inférieures de la vie. » Agassiz lui-même si profondément' religieux, si imprégné de spiritualisme,, laisse échapper cet aveu: « Il m’est impossible d’apercevoir une différence, dénaturé entre les passions des animaux et celles de l’âme humaine, bien qu’elles puissent différer beaucoup dans le degré et dans l’expression. Je ne saurais dire en quoi les facultés mentales d’un enfant diffèrent de celles d’un jeune chimpanzéü » >*•

Mais si l’homme ne possède <dahs‘ l’ordre physique ni dans l’ordre' moraf rien qu’on ne trouve aussi, à un degré plus ouuiroins' grand, chez les autres animaux, s’ensuit-il que .cette* double communauté condamne l’homme à la dégradation^ à la bestialité? Huxley démontre la fausseté deocette déduction avec une vigoureuse éloquence c o Peut-on dire, en vérité, que le poète, le philosophe; ou d’artiste, dont le génie est la gloire de son-tempsy est (déchu de sa haute dignité à cause de la probabilité 'historique,' pour ne pas dire à cause de da certitude» qu’ihest le descendant direct

de quelque sauvage nu et brutal, dont l’intelligence suffisait à peine pour le rendre un peu plus rusé que le renard et un peu plus dangereux que le tigre ? Ou bien est-il forcé d’aboyer et de marcher à quatre pattes à cause de ce fait indubitable qu’il a été, à un moment donné, un œuf qu’aucune faculté ordinaire de discernement ne pouvait distinguer de celui d’un chien ? De ce que la plus légère étude de la nature de l’homme nous montre innées en lui toutes les passions égoïstes et toutes les passions sauvages de quadrupèdes, le philanthrope et le saint doivent-ils ne plus s’efforcer de mener une noble vie? Est-ce que l’amour maternel, enfin, est un sentiment vil parce que les poules le possèdent? Est-ce que la fidélité est une bassesse parce qu’un chien nous aura prouvé son attachement ? »

Non, mille fois non! les vertus sont nobles en soi, quelle que soit la gangue qui les enchâsse. La morale est indépendante de toute condition sociale et de toute origine. L’homme « est il un Dieu tombé qui se souvient des cieux » (Lamartine), ou n’est-il qu’un singe perfectionné? Qu’importe! il s’agit bien de cela, en vérité, quand le devoir est là, inéluctable, imposé par l’accent impérieux de la raison, ou persuadé par la voix fraternelle du cœur.

Sensation, sentiment, connaissance, voilà l’homme; de plus, il vit avec ses semblables. De ces deux faits jaillissent ses droits et ses devoirs. La grandeur consiste à remplir ses devoirs envers autrui et envers

soi-même; la bassesse, à les négliger ou à les fouler aux pieds. Faites pétrir par la main d’un Dieu les Tibère, les Caracalla, ils n’en resteront pas moins un objet de mépris et d’horreur. Socrate, Épictète, Vincent de Paul sont nés dans la plus humble condition; fussent-ils les hybrides d’un sapajou et d’un gorille, leur nom en serait-il moins vénéré? Quelle que soit la souche primordiale de l’homme ou celle que lia science parvienne à lui assigner, la dignité et la noblesse n’ont rien à y perdre; ce n’est pas là qü’est leur source ni leur fondement. Si l’homme doit aimer le bien et se vouer à la recherche de la vérité, ce n’est point parce que son cœur et son intelligence sont un présent divin ou l’héritage d’une brute; l’homme le doit, par cela seul qu’il a une intelligence et un cœur.

Pourquoi une vérité aussi claire, aussi inoffensive, n’èst-elle pas acceptée paisiblement de tous? Pourquoi ces invectives et Ces fureurs contre les Darwin, les Huxley et cette phalange de savants qui honorent leur patrie et l’humanité entière? Hélas ! c’est que la pluralité des Bimanes de Blumenbach est encore en proie à l’ignoratrce et à la superstition, double lèpre sur laquelle Vivent et pullulent des myriades de parasites.

Ün jour Viendra sans dUute où Ces deux plaies seront cicatrisées ; mais combien ce jour est éloigné ! Malgré leS persécutions et malgré les obstacles, la libre science continue sa marche. « Kn vain les Voix

malveillantes se déchaînent contre elle, elle se sent au nombre des pouvoirs impérissables et que rien n’ébranle. Son œuvre s’accomplira, et elle sera bénie dans son triomphe. » (Huxley.)

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